Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (2)

Tout est langage pour moi, déjà, moi, petit manouche qui ne vais naître que dans six semaines environ.
C’est un langage multi media, universel, que tous nous « entendons », nous les tout petits en attente de naissance officielle. Mais nous sommes nés depuis des mois déjà, depuis notre conception, affirme Françoise Dolto, notre mamie à tous, depuis le désir d’enfant de nos père et mère. Un langage du cœur et du corps qui nous porte, qui nous tient, nous maintient dans notre désir de vie et de survie.

Cette mémoire utérine puis de la toute petite enfance nous l’avons tous perdue. Mais ses enregistrements, ses « engrammes », comme dit Françoise Dolto, continuent, notre vie durant à nous influencer, bien qu’apparemment oubliés.
Moi, Manouche adulte des Saintes-Maries de la Mer, j’ai recouvré, intacte cette mémoire d’outre-mère, et c’est un Petit-Bout pas encore advenu qui vous parle. Par quel miracle ?

Sans aucun doute par la magie de la musique.
Vous savez combien, pour nous, Manouches, Gitans, Roms…, la musique est vitale. Ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante nous vient du fond des âges, à nous éternels migrants, perpétuels déracinés, presque toujours persécutés, chassés toujours plus loin, toujours en manque de nos racines les plus vraies, les plus profondes. Comme les descendants des esclaves d’Amérique dont le blues pleure leur nostalgie d’un paradis perdu.
Déjà, avant même d’être né, il ne se passait pas de jour, sans que les merveilleuses vibrations d’un chant de maman ne me saisissent et me remplissent d’un délicieux bien-être.
En fait de vibrations sonores, c’est le second garçon de Françoise Dolto qui a été gâté : Pendant la guerre, FD, bien qu’enceinte, transportait des messages de la Résistance, en vélo, pour l’aîné, le futur Carlos, en moto pour Grégoire, le second (« Je posais mon ventre sur le réservoir, et vogue la galère ! – dans « Naître et ensuite » -1978 – elle dit par ailleurs que c’est sûrement de là qu’est venue à Grégoire sa passion pour la moto).
Autre petit gâté, le futur enfant du jeune titulaire des orgues de la cathédrale de Chartres que j’écoutais il y a quelques années depuis la galerie gauche jouer magnifiquement un dimanche aux orgues situées dans la galerie droite, juste de l’autre côté. Toute la cathédrale n’était qu’ondes sonores sublimes. Je dis en souriant à la jeune femme près de moi, superbement enceinte : « Voilà assurément un futur mélomane qui doit vibrer comme nous tous ! » Et elle me répond : « C’est son papa qui joue, et habituellement je suis près de lui, et je m’appuie contre l’orgue… ».
Moi, petit manouche, qui connais si bien la voix féminine toute proche de maman, qui reconnais celle plus lointaine, plus grave et plus rauque, plus rare aussi, de mon papa, je différencie parfaitement leurs chants de leurs propos habituels, mais le moindre chant me remplit dans l’instant d’une sensation de bonheur total, de plénitude, de paix et de sécurité absolues.
Un de mes moments de plus grande félicité, c’est précisément quand je suis un peu las, que je vais faire un somme et que maman se met à me chanter une de nos merveilleuses berceuses que je reconnaîtrai après ma naissance et je saurai alors que chaque soir, elle en chantait une et même plusieurs pour essayer, longue patience, d’endormir les triplés.

Un plus grand bonheur encore, c’est quand, seul ou mêlé aux chants, un instrument prend la parole.
La parole, oui, car je reçois, je vis cela à l’égal de la musique caressante des mots de maman ou de papa qui commence, lui, par toquer gentiment contre le ventre de maman, sans doute ses trois coups pour annoncer un récital de propos caressants puis de chants ou de violon.
Papa, c’est le violon. Tonton, c’est la clarinette, Papy l’accordéon.
Maman, elle, n’a que sa voix. Elle a, elle aura toujours les bras pris, les mains occupées. Par bonheur pour elle et pour nous, elle a une superbe voix qui lui vient d’ancêtres Andalous.

Chez nous, dans notre pauvre roulotte, il y a toujours de la musique, et les notes qui virevoltent tout autour attirent toujours de nouveaux amateurs passionnés, chanteurs, musiciens.
Nous sommes pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries.
(À suivre)

La langue maternelle

La langue maternelle, « ce doux ramage humain », la langue universelle du cœur que comprennent tous les nouveaux-nés

Quand il naît, le tout petit bébé quitte un monde protégé, tiède et confortable : il était jusqu’alors dans un milieu liquide, où tout de la violence du monde extérieur était atténuée : les bruits (mais il reconnaissait parfaitement et depuis belle lurette la chaude voix de maman et la forte voix de papa – dans son dernier mois de son bail intra utérin, bébé passerait dit-on 95% de son temps à « écouter », les voix en particulier) ; bien amortis aussi les chocs, les secousses… : on ne fait pas mieux qu’un utérus comme « waterbag »… ; quant aux écarts de température : un petit 37 quasi constant, parfaite la clim… C’était le paradis, ça ne pouvait pas durer…

A peine poussé son 1er cri, Petit-Bout est assailli de sensations déplaisantes : quel froid au sortir du hammam à 37 ! que de bruit ! on a déréglé la sono…, et cette lumières, ces sunlights !, et puis on le tourne, on le retourne, on le frotte, on l’explore, parfois on le pique au talon, déjà la souffrance…

Par bonheur, dans ce monde hostile où ce petit d’homme n’aurait seul aucune chance de survivre, il y a un havre de paix, de sécurité, de réconfort après tant d’épreuves : les bras de maman, sa tiédeur, et surtout son odeur, unique, et sa voix, reconnue, si apaisante.

Oui, pour ce tout petit si vulnérable, ce sont des sensations qui déjà vont le rassurer, le structurer, commencer à le réconcilier avec ce monde si violent, où tout n’est que fluctuations si longtemps imprévisibles, un monde qu’il va falloir dès maintenant commencer à « lire », à déchiffrer, à connaître et reconnaître pour lui donner du sens :

L’odeur de maman, sa carte d’identité : Il faut savoir qu’un nouveau né encore tout gluant, placé sur le ventre de maman se met à ramper, est capable, seul, guidé par son odorat, d’atteindre un sein et de se mettre à téter, à aspirer ce merveilleux nectar qu’est le lait maternel, lui qui était nourri-branché en permanence et qui n’avait pour entraîner ses instincts de succion et de déglutition que ses doigts (le pouce déjà souvent préféré) et le liquide amniotique.

La voix de maman, maman fatiguée souvent, mais toujours émue de voir enfin ce tout petit d’elle, et qui se met à lui « parler », à lui dire des choses qu’elle seule sait lui roucouler, lui murmurer comme en confidence. Oui dans ces premiers contacts, le langage humain est bien un ramage, comme le dit si joliment Paul Osterrieth, fait de petits bruits, de petits rires, de petits mots décousus, de vocalises amoureuses. Au total, ce long message de bienvenue est un monologue amoureux, assurément longuement mûri, révé, mais c’est aussi le duo de deux coeurs en harmonie.

Toutes les mères, humaines comme animales, ont cette infinie douceur pour accueillir leurs petits, et toutes savent les envelopper dans un bain de chaude tendresse faite de tiédeur, d’affection, de langage amoureux.

Cette langue d’accueil des tout petits est universelle, et c’est cette qualité commune d’amour qui fait que des femelles animales savent élever des petits qui ne sont pas de leur espèce et parfois même des petits Mowgli des Indes, des petits Victor de l’Aveyron. Nous reparlerons bien sûr, longuement des « enfants sauvages ».

Alors, qui que nous soyons pour ce nouveau-né, parents proches ou lointains, visiteurs, voisins, amis de la famille, intervenants dans les premiers jours de son existence, sachons bien que tous nos comportements positifs compteront pour son équilibre présent et ultérieur et que tout cela pèsera pour compenser les souffrances, les frustrations, les épreuves qui ne manqueront pas.

Cette langue maternelle c’est celle du cœur, celle qui n’a pas besoin d’être comprise, c’est la langue des mères à leurs bébés, celle que peu à peu elle leur apprendra, elle et son entourage ; c’est la langue du pays où on naît, où on passe son enfance. C’est cette musique ineffable qui émeut tant les exilés, les prisonniers, quand soudain ils l’entendent dans le brouhaha à peine perçu des étrangers.

Demain, je vous parlerai d’une autre langue, sans doute aussi précieuse à un enfant que sa langue maternelle, cette langue que j’appelle la langue grand-maternelle.