Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Dolto et le parler vrai : une «voie royale » vers l’inconscient des nourrissons

Pour Freud, le rêve, l’analyse qu’on en fait pour lui donner du sens, est la voie royale vers l’inconscient.
Quoi de plus bizarre, de plus inquiétant parfois que ces rêves dont nous nous souvenons – pas toujours d’ailleurs : notre inconscient tient à son incognito, à sa « paix » même si cette paix se paie d’une forte tension intérieure épuisante psychiquement, sans qu’on se doute des raisons de cette « fatigue » ?
C’est que notre inconscient « encaisse » tout, en particulier tout ce qui nous blesse.
Les blessures, les souffrances de notre moi ne nous viennent pas que de l’extérieur, de l’autre, mais aussi et souvent de notre « mauvaise conscience », de nos intentions agressives difficilement contenues, de ces pensées qui nous culpabilisent et qu’on voudrait oublier.
Ce stockage intérieur des blessures, des souffrances subies, est sans doute une manière de différer une réponse agressive en retour. Sinon ce serait la guerre perpétuelle, la loi du talion systématique.
Ce refoulement est souvent voulu, plus ou moins bien maîtrisé : on « avale » une humiliation, on ne réplique pas du tac au tac à une parole blessante : on ne cesse de tenter de faire bonne figure, d’espérer une embellie relationnelle. Sinon nous ne cesserions de nous battre comme des chiens devenus furieux. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans les passages à l’acte, quand une mauvaise goutte de trop fait déborder ce vase de rétention qui étale dans le temps les traumatismes subis, qui donne sa chance au temps, qui espère un mieux, qu’un acte, une parole positifs à nos yeux vienne effacer, atténuer tout au moins, panser un peu, et différer l’éventuelle poursuite des hostilités.
Le refoulement qui reste conscient c’est la diplomatie de notre inconscient, une chance donnée à la vie sociale.
Mais le tout petit ne sait pas, ne peut pas, comme l’adulte maîtriser sa souffrance, il ne sait pas y répondre, il est sans grande expérience affective. Il lui faut, et très vite, en retour, le baume apaisant, cicatrisant d’un geste, d’une bonne parole, d’un parler vrai.

Mais attention ! Le pervers sadique sait très bien blesser et parfois tuer avec des mots : Ces mots si mauvais, si dangereux, c’est son parler vrai à lui, c’est lui. Nous reparlerons et souvent des travaux de Marie-France Hirrigoyen, qu’il faut considérer à l’égal de F. Dolto quant à la générosité et au courage de son dire vrai sur le harcèlement.

Comment est-ce que l’inconscient se manifeste dans la vie tous les jours ? De mille manières, on pourrait dire par des indiscrétions : Par exemple par des lapsus qui nous échappent, des jeux de mots qui sont des façons de dire sans dire, des pulsions, des comportements mal contrôlés, des réactions qui surprennent, ces « actes manqués » qui nous étonnent nous-mêmes…
Notre inconscient est omniprésent. Nous sommes toujours plus ou moins poussés, tiraillés, ballottés par des forces contradictoires, des énergies – nos énergies…) qui nous habitent et qui luttent entre elles.
C’est souvent l’anarchie dans notre monde intérieur si mal éclairé : on ne sait qui commande des forces du bien ou des forces du mal - notre bien, notre mal à nous, pas toujours bien conformes à la cohabitation sociale.
L’analyse, c’est un effort d’élucidation de ces mystères internes qui nous travaillent. C’est toujours tenter d’amener à la lumière de notre conscience de vilaines choses enfin regardables. Car c’était ça : on ne voulait pas voir, pas savoir, on appuyait de toutes les forces de ses défenses sur cette bonde qui menace parfois d’exploser. On voulait oublier ce qu’on nous avait fait, ce qu’on aurait pu faire si on s’était laissé aller, si on avait osé, si on avait eu le courage.
Le rêve, c’est le salon de maquillage, c’est l’habilleuse qui travestit ces vilains souvenirs, ces horribles intentions, ces affreux visages de monstres qui restent derrière le rideau et qui voudraient tant entrer en scène, à la lumière des projecteurs. Mais qui ne sont vraiment pas présentables en l’état, qui feraient fuir le public et fermer le théâtre de la vie. Allons! Encore un petit effort de présentation, on voit encore de vilains oripeaux qui dépassent, quelques noirceurs sur vos visages. Voilà, c’est mieux, vous allez pouvoir faire votre entrée, saluer, vivre, qui et quoi que vous soyez, si laids soyez-vous. Ah ! Certes, vous allez surprendre, effrayer parfois, on n’en reviendra pas de vos accoutrements et de vos masques de carnaval, et souvent on cherchera à oublier même votre essai de spectacle malgré votre effort de travestissement.
C’est que le message exprimé n’est pas acceptable : le chiffreur a mal codé, ce qu’on croit comprendre fait peur. Il va falloir reprendre le « travail » du rêve, ce sera pour une autre nuit, un autre somme. Mais soyons tranquille, il y aura de nouvelles tentatives d’évasion, et un beau matin, un fil d’associations d’idées parti d’un bout du rêve remémoré nous mènera à notre grande surprise vers un pan de notre vérité vraie.
Parfois, la souffrance est telle, les comportements sont si perturbés, les rêves si obsessionnels, si inacceptés et si vite refoulés eux-mêmes, qu’il faut l’aide d’un analyste pour aider à cet effort de clairvoyance. Il va lui falloir libérer l’inconscient de son patient des éléments refoulés qui perturbent à son insu sa vie consciente, qui le rendent malade, inadapté à une vie sociale acceptable, qui mobilisent une grande partie de son énergie pour justement contenir le refoulé et l’empêcher d’accéder au niveau de la conscience où il serait toujours intolérable comme au temps lointain où il a été refoulé et apparemment oublié.
Mais pour Freud l’analyse ne pouvait se faire qu’avec des patients ayant un bon niveau de langage afin qu’ils puissent dire leurs rêves, verbaliser leurs associations d’idées.
Françoise Dolto a eu le génie et sans doute surtout suffisamment de bonté, de désir intense de guérir ses tout petits souffrants, de croire en leurs personnes, et d’essayer de les atteindre en leur parlant vrai, généreux, de croire que la charge émotive de l’altruisme qui les sous tendait serait perçue par le tout petit quelle que soit sa langue maternelle, que le courant devait nécessairement passer entre intention authentique de l’adulte parlant de tout son être et le besoin aussi intense de guérir, de continuer à désirer.
Le parler vrai, l’« être vrai » est toujours résilient.

Françoise Dolto ne cesse d’affirmer que le langage adulte atteint le tout petit encore au stade préverbal, même le nourrisson, même le fœtus dans les quelques semaines qui précèdent sa naissance.
C’est que le langage parlé, si spectaculaire, n’est qu’un des langages qu’utilise toute communication entre deux personnes.
La communication directe est toujours tout un faisceau de langages, les uns conscients (la parole qui s’entend, les mimiques, les gestes…, qui l’accompagnent et qui se voient), d’autres inconscients (la charge émotive, l’intention sous-tendue…, qui donnent aux mots exprimés leur vraie valeur, positive, neutre ou négative).
Dans tous nos propos, il y a toujours bien plus que des mots et des idées : il y a surtout, sous-jacents ; des éléments inconscients qui dépendent du destinataire des propos, de notre relation avec lui, de ce que nous lui voulons, de ce que nous en espérons…, mais qui dépendent aussi de nous et qui révèlent toujours quelque chose de notre moi profond, authentique, de sa coloration plus ou moins altruiste, de notre générosité, de notre sincérité relationnelle.

Françoise Dolto n’a jamais rien révélé du contenu des analyses qu’elle a pratiquées.
C’est ainsi que « L’association Archives et Documentation Françoise Dolto » créée en 1990 par les ayants-droits de Françoise Dolto 230 rue St-Jacques à Paris, met à disposition des chercheurs tous ses travaux, et que son but est de « Conserver le patrimoine que constituent les archives laissées par Françoise Dolto, qui comprend des écrits originaux, des manuscrits travaillés, des notes, de la correspondance, des cassettes audio et vidéo – à l’exception des dossiers de patients, que la psychanalyste a tenu à détruire avant sa mort. »
Mais Françoise Dolto nous en dit beaucoup sur sa technique, sa conception de l’analyse, en particulier des nourrissons à laquelle elle a consacré ses dernières années.
Elle nous apprend que la parole, comme un geste, comme une action, peut être bonne ou mauvaise, structurante ou déstructurante, positive ou négative.
Et cela à des périodes de très grande sensibilité, ces « étapes majeures de l’enfant », en particulier les minutes qui suivent la naissance, chaque fois que le tout petit en devenir aborde une nouvelle manière de vivre, accède à de nouveaux pouvoirs (la marche, la parole, la continence – qui peuvent être acceptés ou refusés), mais aussi dans les moments de traumatismes et de souffrance où pourrait s’insinuer le doute dans la fiabilité des partenaires, de l’entourage, des valeurs sûres qui font que la vie vaut d’être vécue, que la victoire sur la difficulté présente vaudra la peine qu’on ait tenté de la surmonter.

Ainsi la parole mauvaise, parfois intentionnellement blessante (Cf une réponse de FD : En substance : « …la naissance d’un nouveau né suscite des sentiments d’intense jalousie contre la famille de cet enfant, d’où les prophéties de difficultés, voire de malheur «Eh ! bien, celle-ci, elle vous en fera voir ! », la parole méchante – parfois la seule pensée mauvaise non dite mais qui « passe » pourtant, se perçoivent, se lisent, « s’entendent » sur les visages, dans la dureté des regards, dans les attitudes, dans l’absence de certains gestes… - cette parole fausse, non vraie, inauthentique peut-être une agression, un passage à l’acte, et génère alors de graves perturbations qui se révèleront par la suite.

Pour FD, taire, ne pas dire, parler faux, parler mauvais c’est blesser, traumatiser.
Dire, révéler, apprendre, même et surtout aux pré-verbaux, c’est prévenir de bien plus graves traumatismes, car la vérité survient toujours même si elle n’accède pas à la conscience (et elle est alors épuisante), c’est atténuer les rivalités fraternelles, c’est atténuer les tensions œdipiennes…

Parler vrai, mettre en mots justes et intentionnellement généreux, c’est toujours prévenir, c’est toujours apaiser, conforter la fiabilité de la relation, c’est objectiver, mettre à distance, extérioriser quelque chose qui blesse intérieurement, qui ferait encore plus mal si le temps passait sur des non dits et pourtant ressentis.
La douleur non parlée ne s’oublie pas.
L’adulte a la parole, en fait le pouvoir communiquer, le tout petit pas encore.
Il est du devoir de l’adulte qui perçoit la souffrance, le mal être du tout petit, de lui « dire » en mots et en manières d’être alors avec lui, son interprétation de son mal et de ses causes, son empathie (il comprend, partage la souffrance) , et les remèdes possibles.

La voie royale qui mène à l’inconscient des tout petits n’est jamais bien fermée. C’est toujours journée portes ouvertes. Tout et n’importe qui peut s’y engouffrer et y commettre des ravages. Mais aussi n’importe qui peut y avancer à mots doux et vrais, le visage ouvert, et faire alors beaucoup de bien.

Allez, et pour finir ces paroles si positives de Françoise Dolto, p 197 de « Tout est langage » :

  • Question : Vous faites des psychanalyses avec des enfants qui n’ont pas encore le langage…
  • F.D. : …pas le langage verbal pour s’exprimer, mais ils ont le langage, sans cela on ne peut pas faire de psychanalyse avec des enfants.
  • Question : Quelle valeur ont les mots en eux-mêmes pour un petit qui ne sait pas parler ?
  • F.D. : On leur dit très peu de mots. On « est » avec eux dans ce qu’ils font. Être. Les mots sont ceux qui nous expriment nous-mêmes, en vérité, pas des mots « à leur portée », mais des mots du vocabulaire clairs pour nous.
    Chez l’adulte, il y a des séances d’analyse qui se passent dans le silence total. De même , avec l’enfant, il y a des séances dans le silence total, un silence verbal, avec une énorme animation de communication. »

Ségolène, Boris, Tim et les autres… croisés de la résilience

Ils sont 26 à s’être rassemblés sous la bannière de la résilience pour réunir leurs compétences et leurs dévouements au service de l’enfance maltraitée et rédiger un précieux ouvrage publié par la Fondation de France aux Éditions Érès « La résilience : « le réalisme de l’espérance », à la suite du colloque qui a eu lieu à Paris les 29 et 30 mai 2000, à l’initiative de la Fondation pour l’Enfance.
La Fondation pour l’Enfance a été créée par Anne-Aymone Giscard d’Estaing en 1977 et le colloque qu’elle présidait en 2000 était parrainé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance.
C’est dire l’importance et la force fédératrice de ce thème de la résilience capable de transcender des différences politiques et de faire converger efficacement les désirs de protection des enfants et de tous ceux que malmène leur destin au point de risquer en être détruits.
Il faut dire que jusqu’il n’y a guère plus d’une trentaine d’années, on avait, même en Europe, une conception très fataliste, très innéiste de la survenue ou de la maîtrise du malheur. On était en quelque sorte prédestiné à être victime et éventuellement à pouvoir s’en tirer, repartir, rebondir.
Mme Royal souligne l’approche renouvelée de la maltraitance que permet le concept de résilience : « …une approche où l’attention due aux victimes oblige à ne jamais s’incliner devant la loi du silence… une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert ». Elle reconnaît avoir ignoré le mot précis de « résilience » qui correspondait à ses questionnements et l’avoir découvert à la lecture de ce « Merveilleux malheur », dont Boris Cyrulnilk est l’auteur. « Il me manquait le mot pour dire ce que je constatais : l’intensité de la souffrance, aussi la capacité de résistance des enfants maltraités, leur étonnante propension (pour peu qu’on les accompagne intelligemment et leur offre les points d’appui adéquats) à rebondir, à repartir, à faire que la vie l’emporte sur la mort, alors même qu’on aurait pu les croire définitivement cassés. » Elle souligne aussi l’importance de l’effet Pygmalion, ces propos qui se veulent très tôt et sentencieusement prophétiques d’un destin de réussite ou d’échec. « Dans le domaine des apprentissages comme dans celui de la maltraitance, l’ennemi principal est parfois ce déterminisme fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reproduction sans espoir. Ce déterminisme-là voudrait que, parce que les parents n’ont pas aimé l’école, leurs enfants y échouent forcément et que la répétition soit la malédiction sans appel de tous les maltraités, qui, forcément, maltraiteront un jour. »
Pour Ségolène Royal, «… la pauvreté, la précarité, le surendettement, les vies assaillies de toutes parts par la difficulté sont, pour les enfants qui les vivent et pour leurs parents, une maltraitance sociale à laquelle il n’y a pas lieu, non plus, de se résigner. »
Et chacun de nous peut constater que cette maltraitance sociale, après 8 années de ce 21ème siècle que l’on nous disait il n’y a pas si longtemps, si prometteur d’abondance, de bonheur et de sécurité, cette maltraitance sociale frappe et hache maintenant sans retenue, sans égard pour les éliminés ni regard pour les dégâts commis.

L’espoir, voilà le maître mot que sous-tend le concept de résilience, qui est la négation de la résignation, de l’irréversibilité. Mais cette confiance, ce devoir d’espérance en la résilience des victimes, si atteintes soient-elles, n’est pas la foi du charbonnier. Elle est une espérance réaliste, fondée sur l’expérience, sur l’observation de ces réussites, de ces rétablissements paradoxaux que l’on est bien obligé de constater et qui nous interpellent et nous soufflent que les plus vilains des petits canards, les plus écrabouillés des traumatisés ont leur chance, et que surtout, plus jamais nous ne devons les abandonner à leur malheur présent. Nous sommes tenus par la richesse, la générosité de ce concept. Chacun de nous a désormais, à sa façon, possibilité et obligation d’aide, d’assistance, de soutien, de tuteurage résilient. Le déterminisme statistique et innéiste était bien commode pour soulager les consciences et dispenser d’effort altruiste et même du sentiment d’une quelconque responsabilité partagée. Nous, qui nous sommes tirés pour le moment des embûches de nos destinées, devons nous considérer en partie comme chanceux et pas seulement méritants. Les enfants dont les deux parents sont du jour au lendemain quasiment sans ressources du fait d’une délocalisation, d’un dégraissage, n’ont en rien démérité et tous sont les victimes innocentes d’une mondialisation, d’un libéralisme de plus en plus arrogants.

Il y a comme de la magie dans la résilience, c’est toujours l’exception paradoxale qui fait mentir les statistiques si commodes, si bien génératrices de lois conformes aux courbes de Gauss, et si prisées outre-Atlantique. Il faut dire que très longtemps a sévi le concept de vulnérabilité, dont, dit Stanislaw Tomkiewicz, «…sa dictature était si puissante, que… dans notre traité [« L'enfant et sa santé » Doin, 1987], nous avons consacré un long chapitre à la vulnérabilité [et] nous n’avons, à notre grande honte, même pas mentionné le terme de résilience, et ceci quatre ans après qu’Emmy Werner eut porté ce concept sur les fonts baptismaux. »
Le concept symétrique, est celui d’invulnérabilité, forgé par Koupernik et Anthony. Sa nocivité tient au fait qu’elle implique « …une qualité d’être humain qui lui est à la fois intrinsèque (voire génétique), permanente tout au long de sa vie et absolue (quelle que soit la nature de l’agression ou du traumatisme). Boris Cyrulnik nous montre dans ses textes, comment la résilience, au moins telle que nous la concevons en France, est au contraire pour une large part acquise, variable au fur et à mesure du déroulement de l’existence et différentielle selon la nature du stress. » (Stanislaw Tomkiewicz)

Mais la résilience, malgré ses aspects miraculeux, magiques, n’a rien de l’automatisme qu’on prêtait à l’invulnérabilité qui avait des allures de don naturel, de filiation, d’héritage élitiste. Tant mieux pour les invulnérables était-on amené à penser, et les vulnérables, quelque part doivent avoir tort… Le tri était facile, d’un côté les victimes, les cassés, les malchanceux. De l’autre ceux qui triomphaient des épreuves, parce qu’à coup sûr ils avaient de bons gênes, toute une gamme de qualités natives. Pourquoi aurait-on remis en question les données de cette trieuse si propre à perpétuer un  ordre social établi?
(À suivre, bien sûr.)

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
Copyrightdepôt

A


Sagesse animale

Les animaux plus sages que les humains.

« Pour survivre, ils n’ont pas besoin de donner un sens à leur vie. Il leur suffit de régler les problèmes du temps et de l’espace présents pour vivre en paix, équilibrés »
« Lorsque l’animal connaît une souffrance psychique momentanée ou répétitive, les circonstances l’éliminent rapidement. »
« Les animaux m’apprennent que la folie est un fait naturel. C’est la conscience de la folie et ses avatars culturels qui la transforment en fait anthropologique. »
(Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est courant d’entendre dire que les animaux ne ressentent pas la douleur. Disons plutôt qu’ils savent d’instinct que poussés les premiers cris réflexes de douleur intolérable, il est indispensable de retrouver au plus vite une conscience et une vigilance suffisantes et qu’il est nécessaire de consacrer toute son énergie à sauver ce qui peut l’être, parer au plus pressé, se traîner jusqu’à un abri provisoire, se lécher, surtout se taire pour ne pas se trahir en pareille situation de faiblesse, s’économiser, récupérer.
En tout cas, ils ressentent avec une acuité aussi vive que nous la douleur psychique. Il suffit d’entendre leurs gémissements de détresse quand ils se croient ou se savent abandonnés, de voir leur expression défaite quand ils sont malheureux pour ne pas douter qu’ils éprouvent les mêmes douleurs morales fondamentales que nous : la peur, l’abandon, le rejet et même des nuances comme le mépris, la moquerie…
A contrario, leur bonheur est indiscutable quand ils retrouvent la sécurité affective. Ils nous demandent bien peu, avant tout cette constance dans notre amour dont ils ne se lassent jamais, eux qui ne nous jugent pas sinon à travers leur souffrance, qui ne remettent jamais en question leurs allégeances, leurs affiliations premières.
Il faut chez un compagnon humain vraiment beaucoup de sadisme, beaucoup d’attitudes incohérentes, pour qu’un animal renonce à ses premiers attachements. La rupture, l’inconstance sont toujours du côté le plus “civilisé”.

 

Le langage des animaux.
On croit communément que Bon-Chien ne parle pas, ni Beau-Chat. C’est faux, archi faux ! Petit-Bout sait bien que les animaux parlent et savent lire. A leur façon bien sûr.
Oui, Bon chien sait lire : il sait déchiffrer ce qu’il est essentiel de savoir pour bien vivre et survivre quand on est un chien, pour se comporter comme il faut pour rester avec Petit-Bout, le garder et être gardé par lui. Bon-Chien lit couramment et infiniment mieux que Petit-Bout dans le grand livre des odeurs, dans l’encyclopédie des saveurs, dans le quotidien des senteurs, dans les mille nouvelles des parfums qu’apporte le moindre souffle.
Et ce que Bon-Chien et Beau-Chat ont à dire, ils le disent clairement, sans la moindre ambiguïté, sans la moindre tromperie. Si nous comprenons mal le message, c’est que nous sommes dyslexiques ou inexpérimentés dans leur langage.

« La dimension humaine réside là aussi : maîtriser nos communications pour mieux les travestir. Se leurrer soi-même. Les animaux ne savent pas mentir. » (Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est d’ailleurs remarquable que, comme à leurs propres Petit-Bout, les chiens et chats pardonnent beaucoup aux Petit-Bout humains qui ne savent pas encore comprendre leur éloquent « Mais tu me fais terriblement mal, toi, en t’accrochant à mes oreilles, et toi, en me tirant la queue ! » Supérieurs et indulgents, Beau-Chat et Bon-Chien préfèrent s’éloigner, s’ils le peuvent, de leurs innocents bourreaux. Mais ils n’ont pas cette héroïque patience avec les adultes dont ils savent qu’ils savent, et chez qui ils repèrent vite les ambivalences d’allure sadique.

 

Échec scolaire bien trop fréquent

 

Après le 1er billet « hommage au tout petit » quelque peu solennel et emphatique - mais le héros mérite toute notre admiration et tous nos soins – je vais essayer (avec votre aide et votre participation toujours souhaitée) de préciser quelques orientations, quelques pistes de réflexion,

D’abord, quelques-uns des thèmes centraux que nous aborderons:

Pendant toute ma carrière d’enseignant puis de psychologue scolaire j’ai tenté de comprendre le prodigieux alliage de désir et d’intelligence qui mène du nouveau-né inachevé et totalement dépendant à l’écolier puis à l’étudiant, mais avec trop souvent bien trop de difficultés, d’échecs navrants.

L’essentiel de mes convictions tient en quelques mots :

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances ).

- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.

- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir

- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).

- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.

- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.

Il y a là tout un « chantier » d’authentique réhabilitation du vrai rôle de la famille et de l’entourage d’un enfant auquel tous les enseignants devraient être sensibles et participer autant que possible pour un meilleur épanouissement et une plus grande efficience de leurs futurs élèves.

 

L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronqique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles,

Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente. Il faut voir comment une entrée en maternelle ou en primaire (la « grande école »), puis au collège, qui devrait être triomphale - et qui l’est dans les milieux les plus favorisés - comment cette entrée réactive chez bien des parents la crainte qu’eux-mêmes ont vécue 20, 30 ans plus tôt, et cette appréhension est accentuée par le souvenir douloureux de leurs propres années d’école. Et l’enseignant finit lui aussi par croire à cette fatalité de l’échec qui colle à tant de familles de génération en génération, comme une malédiction, comme une hérédité mauvaise.

Non, l’échec n’est pas héréditaire. Au départ, les chances sont égales,

Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

L’intelligence d’un enfant est une construction collective qui commence dès sa naissance et même pendant la vie intra utérine. Les rouages sont en place (le merveilleux génome du petit d’homme). Pour que cela fonctionne, tourne et conduise de progrès en progrès à plus de savoir ressentir, plus de savoir être, de savoir faire, d’instruction et de culture, il faut et il suffit d’un moteur on ne peut plus écologique, un moteur extraordinaire de puissance : la chaleur maternelle, la chaleur humaine, la chaleur affective, relationnelle. Et ce moteur fait de tendresse, d’amitié, d’affection, d’amour, ne tourne bien que dans un climat de sécurité, sécurité matérielle et affective pour les adultes impliqués dans ces relations . La construction d’une intelligence, d’une personnalité, c’est avant tout des échanges, des interactions.

Nous ne faisons que passer sur cette terre, nous devons être des passeurs, pas de simples passants. Nous sommes des hommes, des femmes adultes, nous devons pour nos enfants, et dès les premiers jours, être des passeurs de cette civilisation humaine que chaque nouveau-né doit pouvoir, avec notre aide, conquérir, faire sienne, intégrer à sa personnalité.

Il faut que nous soyons persuadés que l’échec, si fréquent, si courant, n’est pas une fatalité. Il est souvent la conséquence de trop de confiance dans la seule croissance physique du tout petit, dans sa seule bonne santé.

Sachez que les mileux les plus favorisés sont bien informés de l’importance des toutes première années, de la qualité de la relation mère-enfant. Soyez sûr qu’ils sont en général très vigilants (et ils ont bien raison quand cette vigilance est raisonnable) sur ce que l’école et la société en général peuvent et doivent apporter à leur précieuse progéniture.

Pour terrminer ce billet, quelques lignes de Jean Rostand, à graver au fronton des crèches et des écoles… et dans toutes les mémoires:

Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…

Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…

 

Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…

La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

S’il était donc important, vital d’éduquer correctement un garçon de Cro-Magnon pour en faire un bon tailleur de pierre et un vaillant chasseur et une fille d’alors pour qu’elle soit une mère aimante, gratifiante et sécurisante, le rôle actuel des parents, des enseignants et de toute la société moderne est tout aussi important et repose exactement sur les mêmes bases : le désir, le besoin vital de transmettre ses acquis aux petits, aux jeunes, à ceux qui seront ainsi l’essentiel de nous-mêmes et qui nous survivra.

Chacun de nos enfants a les gènes qu’il faut pour pouvoir acquérir le précieux bagage culturel commun qui réside dans les savoir-faire et les savoir-être des adultes, dans nos livres, nos ordinateurs, nos musées et nos réalisations.

Aucun mérite pour l’homme à posséder cet outil génétique qui permet son progrès, qui semblerait supérieur à celui de nos frères les grands singes qui n’ont pas la possibilité d’acquérir notre langage oral pour des problèmes de larynx, de pharynx et de palais - mais qui ont pourtant une aire cérébrale spécifique qui leur permet d’accéder à nos concepts langagiers selon d’autres codes et donc de nous comprendre et de nous « parler ».

Mais quelle que soit l’espèce, la race, l’ethnie, chaque parent, chaque communauté a l’immense honneur et l’énorme responsabilité de mettre en œuvre ce prodigieux outil d’acculturation. (extrait d’un essai inédit)

 

1 Mais pour combien de générations encore va-t-il rester intact ? Et n’oublions pas que nous risquons entraîner avec nous dans la dégénérescence ou le néant les mondes animal et végétal si nous ne maîtrisons pas nos pulsions nucléaires et nos tentations de bricolage des génomes.