Devoir d’adoption
3 février 2008 — toutpetitsDix millénaires d’acquis en 20 ans…
On s’enthousiasme pour cet ethnologue qui a adopté une fillette d’environ un à deux ans abandonnée par sa tribu Guayaquil, d’une civilisation de l’âge de la pierre, et qui élevée à l’européenne, a pu devenir en une vingtaine d’années une brillante étudiante universitaire qui ne différait guère des autres que par l’originalité de ses traits. Ces vingt ans d’éducation, d’acculturation, d’imprégnation n’ont été efficaces que parce qu’ils ont commencé suffisamment tôt et avec assez de chaleur humaine de la part des parents adoptifs pour compenser le traumatisme de la séparation de sa vraie mère lors d’un épisode sans doute violent de fuite, alors que cette petite d’homme avait encore toute sa plasticité, cette malléabilité qui fait que dans toute pâte humaine pas encore trop « levée » on pourrait façonner un génie. Et sans aucun doute, ses premiers mois auprès de sa vraie mère Guayaquil si “primitive” était-elle, avaient été suffisamment structurants sur le plan affectif.
Comme le dit si bien Jean Rostand, « Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires… »
Il fallait beaucoup d’intelligence pour vivre et survivre dans une civilisation de l’âge de pierre. Et il fallait à ces hommes et femmes courageux avoir été heureux dans leur petite enfance pour vivre pleinement leur culture primitive.
Heureux enfants primitifs, malheureux enfants “sauvages”
Mais on frémit à la seule pensée de ces louves en mal d’allaitement qui aux Indes et ailleurs ont volé des nouveaux-nés, des petits d’homme. Elles les nourrissent, les maternent et les élèvent de tout leur amour animal qui est immense mais qui ne peut façonner qu’une sorte de petit enfant-loup raté, bien éloigné du petit d’homme qu’il aurait pu devenir et pas vraiment « lupisé » non plus, comme les petites Amala et Kamala enlevées - à nouveau! - par des hommes à leurs “parents” loups et confiées au révérend Singh alors qu’elles avaient déjà environ deux et sept ans et qu’elles étaient bien imprégnées de la “culture” loup (Lucien Malson « Les enfants sauvages »).
Ces petits Mowgli ne sont attendrissants que par la vertu de la fiction ou du dessin animé. On est fasciné et effrayé par le volet humain du destin d’un « Victor de l’Aveyron » et par le dévouement aux confins de l’acharnement du Dr Itard et de sa gouvernante Mme Guérin, par le malheur de tous ces petits d’hommes qui ont raté le train de l’humanisation, que l’on a abandonnés, ou perdus, ou cachés, ou martyrisés, tous ces enfants au placard qu’on rejette ou qu’on punit ou qu’on doit faire taire.
Tous ces petits prisonniers, tous ces otages du malheur ou du sadisme souffrent d’une terrible carence affective précoce, d’un manque parfois total de sollicitations sensorielles, affectives, intellectuelles. Et cette épouvantable frustration persistant tout au long de l’enfance ne peut que donner des tableaux cliniques alors difficilement réversibles. La durée du traumatisme est, dans ces cas, sans aucun doute plus nocive que son intensité. - Françoise Dolto rapporte, dans “Naître… et ensuite?” je crois, le cas d’un enfant clandestin qu’un couple de tailleurs juifs cachés, cachaient eux-mêmes sous une trappe et avaient habitué à ne jamais crier par peur d’être dénoncés. Les mères Indiennes aussi réprimaient par prudence les pleurs de leurs tout petits, mais le malheureux bébé juif, passager clandestin de la vie, né dans la cache de ses parents ne devait être ni entendu, ni vu des hôtes: on imagine cette pauvre vie étriquée, toute de peurs et de frustrations, pour l’enfant comme pour sa malheureuse mère. Le placard à la puissance 2…
Chaque Petit-Bout bébé est un polyglotte potentiel sorti tout droit de la tour de Babel. N’importe quelle ethnie pourrait l’adopter. Du moment qu’il baigne dans un climat d’affection et de sécurité, Bébé s’adapterait. Et Bébé de chez nous pourrait devenir culturellement Pygmée ou Masaï, Chinois ou Peau-Rouge, civilisé ou primitif, moderne ou Cro-Magnon, Groseille ou Le Quesnoy, enfant-loup ou enfant-homme, et chaque fois le petit adopté - dès la naissance - parfaitement adapté à son bain culturel parlerait la “langue” de son milieu.
Devoir de solidarité
Chaque petit adopté est enfant au moins autant du cœur que de la chair.
Chaque nouveau-né est enfant de ses parents, de sa famille proche, mais aussi de la société toute entière. Il ne peut, il ne doit y avoir d’exclusivité, toujours sclérosante. Si par chance - toujours très provisoire - nous sommes des Le Quesnoy, nous ne pouvons rester indifférents aux petits Groseille. Même si on peut se demander parfois qui est le plus heureux… Mais ne nous faisons pas d’illusions, la pauvreté, la misère sont rarement épanouissantes.
« Il faut tout un village pour élever un enfant » proclame la sagesse africaine.
Mais notre village a bien grandi, est devenu planétaire.
Aussi, nous, citoyens du Monde, avons tous, individuellement et collectivement, un devoir d’adoption, de non indifférence, une responsabilité envers tous les tout petits.
Bien sûr, ce « devoir d’adoption » ne signifie en rien qu’il est nécessaire de se substituer à la cellule parentale pour mieux assurer le devenir d’un bébé. Ma pensée en faveur des tout petits est du même ordre que celle que nous devrions avoir à l’égard de l’ensemble des livres de toutes les bibliothèques du monde: ne pas prétendre certes les posséder ou les connaître tous, mais s’en sentir chacun et collectivement infiniment reconnaissants et responsables et vigilants. La disparition d’une bibliothèque est toujours une perte considérable pour un nombre insoupçonné de lecteurs possibles. Le « gâchis » par laisser aller, laisser faire, indifférence… de l’avenir d’un tout petit est à mes yeux aussi grave. Et Jean Rostand, encore lui, l‘avait bien mieux dit:
« La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instint. La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes. »
Un livre est toujours une promesse de savoir disponible qu’il faut conserver. Un nouveau-né est toujours une promesse de progrès, de création potentielle qu’il faut développer. Nous devons nous sentir propriétaire de l’un, parent de l’autre, responsables de l’un comme de l’autre.









