La résilience dans tous ses états

Résilience et résiliance.
Il y a la résilience, celle dont on parle, ce fait si mystérieux dont certains doutent, ce concept, cette idée, bref : ce mot.
Et puis il pourrait y avoir la résiliance dont on sent, rien qu’à l’écriture, qu’elle est active.
Car ce mot résiliance, ainsi écrit, garde quelque chose de l’énergie du participe présent d’un verbe qui serait « résilier ».

On peut dont être résilient passivement, et résilier activement.
Il y a des résilients consommateurs, bénéficiaires passifs, et des résiliants donneurs, acteurs.
Les tuteurs de résilience seraient donc en fait des tuteurs de résiliance, actifs - mais souvent sans en être conscients : ils émettent en quelque sorte de la résilience dont bénéficient des récepteurs passifs, les futurs résilients.
L’un fait de la résiliance et l’autre thésaurise de la résilience, chacun un peu malgré soi. Mais il y a une justice: un résilient, passif au moment de sa détresse, devient presque à coup sûr résiliant actif, plein d’empathie et de sensibilité et d’ouverture aux autres quand il a surmonté son épreuve, conscient de ce qu’il doit à cette banque de solidarité que constitue le phénomène de la résilience: là encore, rien ne se perd de ces flux d’énergie.
Aussi n’hésitez pas à vouloir délibérément être résili
ant actif: Même si vous avez le sentiment que vos efforts résiliants sont inopérants, vous, à coup sûr serez transformé et plein d’une énergie nouvelle née du sentiment d’être en harmonie avec de vraies valeurs humanistes. Dans les pires épreuves, telles que la déportation, les persécutions, celles et ceux qui ont survécu le doivent au fait qu’ils ont su s’oublier eux-mêmes pour venir en aide à de plus fragiles, de plus vulnérables qu’eux. La résiliance au quotidien, ce ne sont souvent que de petits versements que vous ferez sur le livret d’épargne affective de vos tout petits, pour bien plus tard, quand le parcours sera jalonné de risques et de souffrances. Vous n’en serez pas remercié(e) de sitôt, peut-être jamais, tant cela a l’air d’aller de soi, mais sachez que vous serez un jour de celles ou de ceux qui auront vraiment compté dans une vie - et on les dénombre sur les doigts d’une main : prenez quelques minutes et essayez de faire le tour d’horizon des “phares” qui ont éclairé votre vie et qui parfois vous ont peut-être sauvé du désespoir.

Les mamans disponibles gorgent leurs nourrissons de bonne et substantielle résilience dont ils feront usage chaque fois que la vie sera dure.
Ces mamans-là – toutes les mamans à qui leur vie quotidienne, leur contexte socio affectif permettent d’être naturelles, instinctives (j’oserais dire animales) avec leur tout petit – apportent en plus du lait nourricier qui va réchauffer mais aussi étayer, charpenter le corps, une nourriture affective tout aussi indispensable. Le flux de bon lait riche de ses calories classiques sera alors porteur d’un surplus d’énergie, de désir de vivre, de conquérir, de lutter et de résister éventuellement. On pourrait dire qu’il y a des calories affectives, des calories qui réchauffent le cœur.
Les calories classiques se mesurent, se quantifient, se récupèrent.
L’affectivité est impondérable, immatérielle.
La résilience est une des composantes de ce faisceau de forces qu’est l’affectivité.

La résiliance, c’est la résilience voulue pour l’Autre.
Mais on est souvent résiliant à son insu, on fait de la résiliance sans le savoir, parce qu’on est ainsi, on fait du bien, sans s’en douter, à ceux qu’on côtoie. Et on est parfois plus performant en résiliance avec certains qu’avec d’autres moins en harmonie avec nous.
Certains ont une sorte de magnétisme résiliant qui envoie à leurs proches leurs bonnes ondes résiliantes sous forme souvent de simples paroles dites comme il faut au moment où il le fallait, de simples contacts stimulants, de simple présence rassurante.
De même on est souvent résilient sans s’en rendre compte : on puise tout naturellement, au jour le jour, en fonction des petites épreuves endurées dans son capital résilience et le rééquilibrage se fait souvent en douceur entre manque et ressources, si toutefois un coup trop dur ne nous oblige pas à dilapider, voire épuiser nos réserves de motivation et d’énergie, d’aptitude à rebondir.

On peut aussi contribuer à sa propre résilience, être auto-résiliant, arrondir peu à peu son capital résilience, par son style de vie par exemple, en évitant certains risques et en s’efforçant de mériter l’estime de soi qui est un des plaisirs sublimés, différés, les plus forts et motivants qui soient.

En plus de résilience et résiliance, les jumelles phonétiques (rézilyance – on entend chaque fois «zil » puis « yence » / « yance »), j’aimerais qu’on adopte aussi une petite sœur hétérozygote – d’un autre ovule – donc différente à l’oreille : résillence, prononcée « réziyance » - on entend cette fois « zi » puis « yance ». Résillence : vous remarquez le i et les 2 l, et ça sonne « ye », et on entend « résille ».
Résille : la coquetterie de bien des dames d’autrefois, ce réseau de mailles qui enserrait et retenait leur chevelure.
La résille est un réseau.
La résillence serait cette force, cette énergie puisée par le seul fait d’être inséré (enserré) dans un réseau humain.
Dans notre Saintonge, on appelle « résille » du « goret » ce que les vétérinaires nomment le péritoine du porc. C’est ce fragile réseau nourricier qui entoure la masse de l’intestin grêle, chez le « goret » comme chez nous humains où son inflammation est la terrible péritonite.
Quand nos paysans font la « tuange dau goret » (la mise à mort du porc à la ferme), ils recueillent soigneusement cette fragile résille blanche et rosée qui enveloppe la masse noble des intestins qui tombe en avalanche molle du malheureux goret ouvert et suspendu au « pendail » le bien nommé, et les femmes vont préparer et frire des « crépinettes », des sortes de petites galettes de chair à saucisse enveloppées chacune dans un fragment de la précieuse « résille ».
Tout ce détour ethno folklorique pour souligner l’importance d’un réseau, d’un filet, la force structurante de la maille, du lien.
Le réseau est toujours plus fort que la simple addition de ses « mailles », de ses éléments.

Le tout petit nourrisson a besoin pendant 2 ou 3 mois d’une relation duelle, forte, indéfectible, un réseau à deux mailles si proches qu’elles semblent n’en faire qu’une.
Même si dans les quelques jours qui suivent sa naissance, d’autres « mailles » sont perçues, entendues, entrevues, flairées.
Mais très vite, va débuter sa structuration sociale, ce maillage affectif vital, ce tricotage de liens si cher à Boris Cyrulnik, tout un réseau de plus en plus ramifié, avec ses bonnes mailles et ses moins bonnes
(« vous êtes le maillon faible, Taty Danielle à l’affection douteuse »…). Une vraie « résille » qui enserre les organes nobles de la vraie vie affective.
Tout une résillence donc, qui commence à se mettre en place et contribuera à tenir, à soutenir par sa force de réseau autant et plus que l’ensemble des tuteurs de résilience qui le constituent.

Ces nuances phonétiques et graphiques ne sont là que pour faire sentir que la résilience, se constitue, se joue, s’actualise à plusieurs dans un contexte qui doit être porteur :
- un bénéficiaire souvent inconscient de cette manne affective parce que tout petit ;
- des donateurs, très souvent eux aussi inconscients – de leur prodigalité : la maman, le papa et les tout proches, pour commencer.
- Ces piliers de résilience, de plus en plus nombreux si le tout petit grandissant a de la chance constituent un réseau, un maillage, un tricot de liens, d’attachements, qui vont structurer la personnalité naissante du tout petit et leur donner sa coloration plus ou moins heureuse, optimiste, dynamique, résistante aux épreuves et désireuse d’avenir.

Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Ségolène, Boris, Tim et les autres… croisés de la résilience

Ils sont 26 à s’être rassemblés sous la bannière de la résilience pour réunir leurs compétences et leurs dévouements au service de l’enfance maltraitée et rédiger un précieux ouvrage publié par la Fondation de France aux Éditions Érès « La résilience : « le réalisme de l’espérance », à la suite du colloque qui a eu lieu à Paris les 29 et 30 mai 2000, à l’initiative de la Fondation pour l’Enfance.
La Fondation pour l’Enfance a été créée par Anne-Aymone Giscard d’Estaing en 1977 et le colloque qu’elle présidait en 2000 était parrainé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance.
C’est dire l’importance et la force fédératrice de ce thème de la résilience capable de transcender des différences politiques et de faire converger efficacement les désirs de protection des enfants et de tous ceux que malmène leur destin au point de risquer en être détruits.
Il faut dire que jusqu’il n’y a guère plus d’une trentaine d’années, on avait, même en Europe, une conception très fataliste, très innéiste de la survenue ou de la maîtrise du malheur. On était en quelque sorte prédestiné à être victime et éventuellement à pouvoir s’en tirer, repartir, rebondir.
Mme Royal souligne l’approche renouvelée de la maltraitance que permet le concept de résilience : « …une approche où l’attention due aux victimes oblige à ne jamais s’incliner devant la loi du silence… une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert ». Elle reconnaît avoir ignoré le mot précis de « résilience » qui correspondait à ses questionnements et l’avoir découvert à la lecture de ce « Merveilleux malheur », dont Boris Cyrulnilk est l’auteur. « Il me manquait le mot pour dire ce que je constatais : l’intensité de la souffrance, aussi la capacité de résistance des enfants maltraités, leur étonnante propension (pour peu qu’on les accompagne intelligemment et leur offre les points d’appui adéquats) à rebondir, à repartir, à faire que la vie l’emporte sur la mort, alors même qu’on aurait pu les croire définitivement cassés. » Elle souligne aussi l’importance de l’effet Pygmalion, ces propos qui se veulent très tôt et sentencieusement prophétiques d’un destin de réussite ou d’échec. « Dans le domaine des apprentissages comme dans celui de la maltraitance, l’ennemi principal est parfois ce déterminisme fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reproduction sans espoir. Ce déterminisme-là voudrait que, parce que les parents n’ont pas aimé l’école, leurs enfants y échouent forcément et que la répétition soit la malédiction sans appel de tous les maltraités, qui, forcément, maltraiteront un jour. »
Pour Ségolène Royal, «… la pauvreté, la précarité, le surendettement, les vies assaillies de toutes parts par la difficulté sont, pour les enfants qui les vivent et pour leurs parents, une maltraitance sociale à laquelle il n’y a pas lieu, non plus, de se résigner. »
Et chacun de nous peut constater que cette maltraitance sociale, après 8 années de ce 21ème siècle que l’on nous disait il n’y a pas si longtemps, si prometteur d’abondance, de bonheur et de sécurité, cette maltraitance sociale frappe et hache maintenant sans retenue, sans égard pour les éliminés ni regard pour les dégâts commis.

L’espoir, voilà le maître mot que sous-tend le concept de résilience, qui est la négation de la résignation, de l’irréversibilité. Mais cette confiance, ce devoir d’espérance en la résilience des victimes, si atteintes soient-elles, n’est pas la foi du charbonnier. Elle est une espérance réaliste, fondée sur l’expérience, sur l’observation de ces réussites, de ces rétablissements paradoxaux que l’on est bien obligé de constater et qui nous interpellent et nous soufflent que les plus vilains des petits canards, les plus écrabouillés des traumatisés ont leur chance, et que surtout, plus jamais nous ne devons les abandonner à leur malheur présent. Nous sommes tenus par la richesse, la générosité de ce concept. Chacun de nous a désormais, à sa façon, possibilité et obligation d’aide, d’assistance, de soutien, de tuteurage résilient. Le déterminisme statistique et innéiste était bien commode pour soulager les consciences et dispenser d’effort altruiste et même du sentiment d’une quelconque responsabilité partagée. Nous, qui nous sommes tirés pour le moment des embûches de nos destinées, devons nous considérer en partie comme chanceux et pas seulement méritants. Les enfants dont les deux parents sont du jour au lendemain quasiment sans ressources du fait d’une délocalisation, d’un dégraissage, n’ont en rien démérité et tous sont les victimes innocentes d’une mondialisation, d’un libéralisme de plus en plus arrogants.

Il y a comme de la magie dans la résilience, c’est toujours l’exception paradoxale qui fait mentir les statistiques si commodes, si bien génératrices de lois conformes aux courbes de Gauss, et si prisées outre-Atlantique. Il faut dire que très longtemps a sévi le concept de vulnérabilité, dont, dit Stanislaw Tomkiewicz, «…sa dictature était si puissante, que… dans notre traité [« L'enfant et sa santé » Doin, 1987], nous avons consacré un long chapitre à la vulnérabilité [et] nous n’avons, à notre grande honte, même pas mentionné le terme de résilience, et ceci quatre ans après qu’Emmy Werner eut porté ce concept sur les fonts baptismaux. »
Le concept symétrique, est celui d’invulnérabilité, forgé par Koupernik et Anthony. Sa nocivité tient au fait qu’elle implique « …une qualité d’être humain qui lui est à la fois intrinsèque (voire génétique), permanente tout au long de sa vie et absolue (quelle que soit la nature de l’agression ou du traumatisme). Boris Cyrulnik nous montre dans ses textes, comment la résilience, au moins telle que nous la concevons en France, est au contraire pour une large part acquise, variable au fur et à mesure du déroulement de l’existence et différentielle selon la nature du stress. » (Stanislaw Tomkiewicz)

Mais la résilience, malgré ses aspects miraculeux, magiques, n’a rien de l’automatisme qu’on prêtait à l’invulnérabilité qui avait des allures de don naturel, de filiation, d’héritage élitiste. Tant mieux pour les invulnérables était-on amené à penser, et les vulnérables, quelque part doivent avoir tort… Le tri était facile, d’un côté les victimes, les cassés, les malchanceux. De l’autre ceux qui triomphaient des épreuves, parce qu’à coup sûr ils avaient de bons gênes, toute une gamme de qualités natives. Pourquoi aurait-on remis en question les données de cette trieuse si propre à perpétuer un  ordre social établi?
(À suivre, bien sûr.)

Climats et micro-climats

Glaciations
Chaque planète de chaque Petit-Bout a son climat général et ses micro-climats.
Éole souffle parfois le froid sur les berceaux des Petit-Bout alors promis au malheur.
Rarement les Petit-Bout héritent de ces climats paradisiaques où l’on se baigne à longueur de jour dans des lagons de douce tendresse, où l’on est caressé par les ailes parfumées des alizés.
A peine sorti du ventre maternel Petit-Bout-Pas-de-chance est saisi par la rudesse du climat. Il est des contrées hostiles qui vivent mal la venue de Petit-Bout, où Petit-Bout tombe mal, pas-désiré-pas-voulu-pas-aimé. Là, tout de même, tout gluant et sanglant, pas beau, pas propre. Et ill va bien falloir le garder …

Il est des contrées, des constellations familiales où ça débute bien, où « le cercle de famille », accueillant, « s’élargit à grands cris » de joie, où l’on attendait ce Petit-Bout qu’on avait voulu et tendrement mitonné en ventre et en rêves.
Souvent la rudesse des temps chamboule ce doux nid désormais ballotté et peu à peu démantelé par la tempête.
La maladie, la dèche poisseuse surviennent. Papa et maman se retrouvent ensemble au chômage, ou bien papa s’en va et laisse maman pleurer sur son Petit-Bout que ses larmes, son silence et son désarroi détachent peu à peu de cet entourage qui ne réagit plus à ses avances, ses mimiques, ses risettes, ses cris, tout ce langage des petits qui ne parlent pas encore et que toutes les mamans comprennent si bien tant qu’elles ne sont pas désemparées par le malheur soudain.
Oui une insidieuse pollution d’insécurité peu à peu perturbe et affole le climat familial. Les bourrasques sont soudaines et imprévisibles - une catastrophe naturelle, un licenciement collectif, l’accident, la maladie… - et la petite planète familiale subit une brusque glaciation. Son Gulf Stream affectif s’arrête. Finie la douce tiédeur du cocon. Le froid polaire envahit tout et chacun frissonne et se raidit et ne peut plus guère penser qu’à soi.

Les Petit-Bout perçoivent immédiatement ces dérives climatiques qui rendent soudain irrespirable un air auparavant si doux, moins rassurants les bras de maman qui ne savent plus si bien se détendre et envelopper comme avant Petit-Bout en le serrant contre elle. Même le lait de maman à perdu de sa saveur.
Petit-Bout si aimé est en train de devenir un Petit-Bout négligé, délaissé.
Parfois, de plus en plus souvent maintenant, tant sont violents les tourbillons qui nous malmènent, la tourmente disperse la constellation familiale. Certains s’en vont vers un ailleurs parfois sans retour.

Que faire alors de ce Petit-Bout qui pleure toute la détresse du monde ou bien qui vous regarde, inerte et désormais parti pour l’indifférence, l’insensibilité, l’inadéquation de ses réactions. Petit-Bout ne peut plus ressentir le plaisir comme avant, par toutes les fibres de son être. Le désir s’est éteint en Petit-Bout. Petit-Bout est comme en hibernation.
C’est ainsi que les Petit-Bout tout petits se défendent : ils se mettent en veille, tournent au ralenti..

Mais si on aide Maman à surmonter son désarroi, son hébétude passagère, elle saura bien à nouveau comme toutes les mamans disponibles couler à son Petit-Bout un bain de chaleur affective et de quiétude.
Et dans ce micro climat alors retrouvé les Maman, toutes les Maman et leurs Bébé-Petit-Bout, de toutes les nuances de la gamme des ethnies, de toutes les cultures, savent à merveille entrecroiser les fils qui tisseront le caractère et la personnalité de leur Petit-Bout grandissant.

Petit-Bout sans famille
Parfois la Société, Dame Société, qui est une maîtresse dame et sait être énergique et prendre les problèmes à bras le corps, décide que pour son bien, il faut placer Petit-Bout.
Placer. Caser.
Une place pour chaque [Petit] chose et chaque [Petit] chose à sa place. Les dictons ont du vrai.
Ah! certes oui, Petit-Bout est placé…
Casé…
Cassé souvent…
On n’imagine pas à quel point c’est fragile un Petit-Bout. Et combien cette fragilité est paradoxale.

Et pourtant Dame Société fait tout ce qu’elle peut. Elle n’a vraiment rien à se reprocher. Tous les compartiments du casier où on a placé les Petit-Bout délaissés sont bien blancs et bien aseptisés. Pas la moindre bactérie dans les biberons, dans les purées. Les blouses sont blanches et leurs porteurs parfaitement qualifiés.
Et voyez l’ingratitude : il y a des Petit-Bout qui refusent de s’alimenter… « Tenez, regardez celui-ci, trois jours qu’il serre les lèvres quand je lui tends son biberon… Et l’autre, là, qui se balance, qui se balance. Et celui-là, vous voyez comme il se cogne la tête contre son lit… »
Beaucoup des Petit-Bout de l’Institution sont malades alors qu’ils ont tout, mais vraiment tout, pour bien pousser, tout est bien capitonné pour qu’ils ne se blessent pas, le chauffage vient d’être révisé…
Pasteur, s’il revenait, chercherait en vain un microbe.

“Mais regardez, là-bas, dans le coin, il y a ce Petit-Bout, qui refusait ses biberons, qui se laissait mourir, mais oui, et que la femme de ménage, vous voyez, prend dans ses bras, pendant sa pause, et qu’elle serre contre sa blouse, sa blouse un peu crasseuse forcément, ce n’est qu’une pauvre souillon qu’on emploie là, un peu par pitié. Et elle le caresse, elle le tripote de ses gros doigts rougis, elle le brasse, et elle l’embrasse, et elle lui chante des chansons de son pays. Et voyez comme avec elle, il se remet à manger, il gazouille, il fait une risette. Et elle ose nous le faire remarquer. On laisse faire. Tant pis s’il lui arrive quelque chose. Vous savez, c’est un Petit-Bout de pas grand chose, j’ai vu dans le dossier d’où ça vient : une pitié, du pauvre monde, vous savez.”

Ainsi se défendent parfois contre trop de souffrance affective les Petit-Bout tout petits: ils se mettent en veille, tournent au ralenti, ne se laissent plus saisir par le moindre désir. Ils sont là sans être là. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent, s’ils ont de la chance, un vrai et chaud rayon de soleil, un coin de tiédeur où se réchauffer. Et ces précieuses bouillottes de tendresse sont souvent glissées par des mains discrètes, anonymes, pas du tout manucurées, des mains frustes qui font ça parce qu’elles ne savent pas faire autre grand chose d’autre, parce qu’elles savent qu’il n’y a que cela à faire quand un Petit-Bout entre en hypothermie affective.

Une prison de fils de laine

Voici en quelques mots la fabuleuse histoire vraie d’un petit Boris.
Papa et maman et bien d’autres, de sa famille, de ses proches, ont été déportés et sont sans doute déjà morts. C’est en juillet 44, à Bordeaux. Des enfants pris dans une rafle « organisée » par Maurice Papon sont groupés sur un quai de la gare pour une destination que Boris, 6 ans, ignore. Le misérable petit troupeau est « parqué » sur une simple couverture, et cette astuce de zone textile suffit à les retenir mieux que des barreaux. Tous, sauf un, Boris qui du plus profond de son instinct doit flairer dans cette méthode quelque chose de dément.
Il fuit et se réfugie dans les pissotières, des « toilettes » à l’ancienne, dignes de Clochemerle, avec des stalles limitées par des bat-flancs qui vont du sol au plafond. Mais bientôt, danger, panique : des Allemands (nombreux dans nos gares en ces temps-là…) viennent pour se soulager. Pris, coincé, Boris ? Eh bien non ! Avec une énergie, qui le sidère encore, adulte, ce petit bonhomme s’arc-boute dos et pieds contre les parois d’une stalle, et tel un alpiniste dans une cheminée, il parvient à grimper jusqu’au plafond et à y rester collé, comme une chauve-souris, maître de ses peurs et de ses muscles, jusqu’à la tombée du jour !

Nous ignorons les exploits dont nous serions capables si la résignation, le renoncement ne nous coupaient pas bras et jambes quand un danger perçu comme mortel nous menacerait. Nous ne savons pas la puissance contraire des démissions d’un moi qui ne jugerait plus au plus profond de l’inconscient, de l’instinct de survie, que la vie vaut la peine d’être vécue, que le combat doit être tenté, quand même, toujours, quoi qu’il advienne..
Ce n’est pas nous alors qui décidons, mais quelque chose en nous qui fait de nous des sortes d’automates mus par des forces résilientes insoupçonnées. « Ce que j’ai fait, je te jure, même des bêtes ne l’auraient pas fait. » a dit en larmes Henri Guillaumet à  son copain Saint-Exupéry, après sa fabuleuse survie dans les Andes. »
Pourtant les bêtes se battent bien contre le danger (même si une bonne fuite, un évitement préventif valent bien des victoires) et le dernier cocooning du chat qui va se pelotonner et agoniser dans un coin connu de lui seul est sans doute sa façon à lui, chat, de mobiliser ses dernières forces. Et Guillaumet devait être un peu chat, après ses 5 jours et nuits d’errance dans la neige. Son obsession alors, blotti derrière son Potez 25 de l’Aéropostale, était de ne pas s’endormir : « … le sommeil c’est la mort. »
Oui, renoncer, abdiquer, c’est parfois la somnolence, le dangereux apaisement qui précède le refuge dans la mort, ou la dépression, ou l’autisme…

En tout cas méfions-nous en conscience et d’instinct de tout ce qui paraît illogique, absurde. Apprenons à ne pas nous laisser piéger par les barbelés invisibles, les barrières virtuelles des interdits trop bien intériorisés. Ce sont les plus solides, les plus perverses parfois - mais nous reparlerons bien sûr du surmoi.
Comme le petit Boris, évadons-nous de la prison de laine où on nous piège. Cette première victoire, la plus difficile, mais essentielle, nous donnera alors, s’il le faut, l’énergie pour grimper aux plafonds.
Et apprenons à donner à nos tout petits dans nos interrelations, précoces pour eux, les forces résilientes, ces réserves d’énergie, de volonté, disponibles pour les inévitables combats qui les attendent.

Les 100 premiers jours: l’état de grâce

Ces premières semaines de la vie de Bébé sont essentielles.
Au début de cet amour fusionnel, de cette lune de miel, Bébé n’est pas encore Bébé, Maman n’est plus vraiment la Maman… des autres.
Déjà, dans les derniers mois de la grossesse, Papa et les aînés sentaient bien qu’elle était ailleurs, qu’elle n’était plus si bien la maman, l’épouse : C’est dans ces moments précieux où Maman fantasme son bébé à venir, où elle le rêve, l’imagine, que se joue la qualité de l’accueil et de la relation qui va s’établir. Et même si l’écographie lui annonce un petit bonhomme alors qu’elle souhaitait une petite soeur à son aîné, elle aura plusieurs semaines pour se faire à cette déception, pour “lécher” les images de cet autre garçon, elle se fera même plein de petits cinémas, elle se projettera en petites séquences vidéo les projets de vie à deux, à trois, à plusieurs, qu’elle rêve pour ce tout petit qui n’est pas encore là.
Quand Bébé arrive, quand il est là, sur son ventre, à son sein en train de téter, niché au creux de son cou, Maman est bouleversée. Bébé et Maman ne font qu’un. Une séparation définitive (comme cela s’est trop souvent et trop longtemps pratiqué pour de “bonnes raisons”) serait alors un drame, une déchirure qui mutile toujours gravement l’une et l’autre.
Mais Bébé est bien à Maman et Maman bien à Bébé: on se connaît, on s’est reconnu, question d’odeurs, de phéromones - Avez-vous remarqué que quelques heures après la naissance d’un agneau dans un pré, le bélier (le papa donc) vient longuement le humer, le reconnaître: il est alors des siens, du troupeau, de la race, du clan, il est identifié, accepté, il a désormais droit de vie sociale.
Il en va de même chez nous les humains, et nous reparlerons souvent de cette animalité si importante, si respectable, si nécessaire qui est toujours en nous.
Winnicott a magnifiquement mis en évidence la force de cette relation duelle mère-enfant dans les jours et les semaines qui suivent la naissance, mais aussi et surtout, sa nécessaire évolution vers l’autonomie progressive de chacun. Et cette “libération” de la ligne droite, de cette ligne directe moi-toi ne peut se faire que par une relation triangulaire moi-toi-autre.
Au début, il n’y a pas de toi-moi, il y a un “nous” global, évident, absolu pour Bébé surtout.
Un “nous” qui va se révéler dans sa dualité, et qui ne sera vraiment dédoublé que s’il est senti comme étant inséré dans un ensemble Moi, Toi et les Autres (objets ou êtres vivants).
L’Autre, c’est quelque chose de différent, qui est perçu, senti comme nouveau donc différent: “Tiens! mais c’est à moi (ce poing - ce hochet, ce coin de drap, que j’aperçois, que je mordille, qui est source de nouveaux plaisirs, qui est à l’origine de nouveaux essais, de nouvelles explorations et conquêtes sur le vaste continent du réel, mais c’est à moi, je le sens comme une caresse de maman…

De la conception à la mort, chacun de nous a dû passer, devra passer par ces ruptures d’harmonie paradisiaque.
Et chaque fois, au début de ces ruptures douloureuses, de ces transitions vers l’ailleurs, l’autre, le différent, le risqué, il va falloir ce que Winnicott a si bien “inventé”, “découvert”: un objet transitionnel. La vie est toujours une prise de risque, une succession de douleurs, de petits renoncements, de grands ou menus deuils, que moi je dois accepter, et que ceux qui m’entourent, qui me protégeaient jusqu’alors doivent accepter et vouloir. Maman doit renoncer en partie à moi, elle devra me confier à d’autres: les bras de papa (”fais bien attention, tiens bien sa petite tête…”), les visteurs venus à la maternité, le reste de la famille, une nounou peut-être, bientôt, la garderie, la maternelle, la grande école, un internat, un patron, une copine, une belle-fille!… Sans compter les intérêts divergents. A chaque départ vers une nouvelle conquête, on est à nouveau le tout petit, le petit, le débutant, le bleu.
A chaque expédition il nous faut emporter avec nous un objet transitionnel, quelque chose qui nous rattache au passé, qui nous donne l’énergie de persévérer, de recommencer en cas d’échec, de rejet…
Ces objets transitionnels, du doudou dans les bras du petit écolier, au souvenir précieux de la fiancée emporté au service militaire, tous, infiniment divers sont autant de petits piliers de résilience qui seront d’un secours évident, proche du fétichisme. Les cosmonautes emportent-ils un peu de leur passé dans leurs scaphandres, sur la lune? Oui sans doute et à coup sûr dans leur mémoire immédiate et lointaine. Mais ces “objets” ne sont souvent plus tard que des souvenirs conscients et même inconscients: On part plein de forces vers la séparation momentanée et le risque quand on est habité par la certitude, l’évidence indiscutable qu’on est aimé, estimé, ou même - et cela peut suffire - qu’on a été aimé sans l’ombre d’un doute.

Donc l’état de grâce, la lune de miel, l’amour total des premières semaines, ça ne peut pas durer, ça ne doit pas durer.
Une “bonne mère” doit peu à peu laisser des “degrés de liberté”. Il faut du “mou” dans le cordon ombilical qu’est toute vigilance. Nous sommes des balles de Jokari lancées de plus en plus loin, avec de plus en plus de force. La tolérance, l’acceptation du risque réside dans l’élasticité, la souplesse. Et le Jokari humain est à tête chercheuse… et aventureuse.
Nous avons tout au long de la vie de ces cordons ombilicaux, - les meilleurs ne sont pas les plus rigides - nos parents, nos maîtres et formateurs, nos amis…

Grâce à Winnicott, nous savons que l’espace nouveau de conscience, de vie (Moi, Bébé) ne peut s’établir et s’affirmer que s’il se différencie peu à peu de l’espace Maman, et cela par le détour par un espace de transition, peu à peu rempli de ces objets transitionnels qui captent l’intérêt de Bébé, avec lesquels il joue, c’est-à-dire avec lesquels il travaille à la conquête, la compréhension du réel.
Bébé, nous l’avons vu a un équipement extraordianire de capteurs sensoriels et le flot de ses sensations est acheminé tant bien que mal, analysé, classé, mémorisé à force de répétitions, dans un formidable ordinateur, son cerveau aux 15 milliards de neurones, déjà.
Le jeu, nous l’avons déjà vu, c’est la vie, c’est ce qui fait bouger les choses. Ce “jeu” introduit dans la relation initiale entre la mère et son enfant, c’est la nécessaire lézarde, la menue faille par où se glisse la liberté créatrice.
Une mère trop possessive , trop anxieuse des risques pris par son tout petit serait un peu étouffante et limiterait son épanouissement. Une mère trop indifférente, qui ne saurait pas être à l’unisson des émotions de son bébé, ne lui donnerait pas ainsi l’autorisation implicite, tacite de renouveler ses “expéreinces sensorielles” et affectives, de se familiariser avec le trop-plein émotionnel des premières sensations: Si maman est heureuse avec moi, heureuse comme moi, ça peut, ça doit, ça va recommencer. Au bébut, découvrir le monde, c’est se lancer de la falaise dans le vide immense et merveilleux avec toujours peur et bonheur mêlés. La “participation” affective du moniteur fait alors du bien et soutient… presque autant que la voilure du delta plane

Mais on l’a déjà dit, une des clés de la réussite de cet état de grâce, c’est la quiétude affective - de la mère surtout : Bébé est un petit caméléon dont on ne connaît la coloration affective que quand on le place dans les bras de sa maman - et leur sécurité matérielle, à eux deux et à la cellule familiale toute entière.
Donc, nous le verrons prochainement: Notre projet d’aide à la petite enfance est un projet de société