La langue grand-maternelle, une langue apaisante

Vous souvenez-vous d’un reportage documentaire sur une région reculée d’Europe centrale, en Roumanie, je crois, dans lequel on nous parlait d’un village célèbre pour le nombre exceptionnel de ses centenaires? En dehors des bienfaits d’une vie proche de la nature, d’une alimentation saine et frugale, l’essentiel à mon avis est venu vers la fin quand on nous a dit et montré que là-bas, heureux pays, chaque nouveau-né était présenté solennellement à l’ancêtre du village.

Cette mise en valeur de la relation entre tout-petits et “tout-âgés” est à l’évidence bénéfique aux plus vieux qui sont portés par la nécessité de ce rôle tutélaire qu’on attend d’eux. Et c’était présenté, à juste titre, comme une des raisons de la longévité de ces super papy. Mais c’est aussi une des raisons de la future et probable longévité des tout-petits ainsi fêtés.

Oui, une vie qui doit finir bientôt et qui est honorée de pareils rôles vaut la peine d’avoir été vécue, et une autre vie qui débute ainsi, dans cette chaleur d’accueil, vaut la peine d’être vécue. Et ce tout petit, certes ne comprend rien de ce qu’on lui dit et chante, mais soyons sûr que quelque chose d’essentiel passe alors, et qu’il saisit au plus profond de son être : la certitude d’être aimé par toute une communauté. Et quand viendront les doutes, les épreuves, les souffrances, ce bout de lien “tricoté” alors ajouté aux liens que le bébé tisse avec sa maman contribuera à sa force, à sa résistance, à sa reconstruction.

La “langue grand-maternelle” est parfois sensiblement différente de la langue maternelle: elle diffère par l’accent, par des mots du dialecte local, du patois si souvent méprisé, et tu, et interdit. Mais cette langue des personnes âgées diffère de celle des parents avant tout par sa charge affective, aussi forte, mais plus régulière, sans pics ni chutes de tension: Elle témoigne d’un amour moins anxieux car libéré du poids des responsabilités immédiates, un amour tranquille, paisible et apaisant.

Cette langue des personnes âgées, parfois différente dans sa forme, est toujours différente par son contenu: elles ont tant à raconter, de si lointain, de si étrange parfois. Les récits de vie des papy / mamy ont la vérité de l’ethnologue, la chaleur de la lignée, et le zeste d’irréel de ce qu’on sent bien authentique mais révolu.

L’art d’être grand-père

Un papy exemplaire

Victor Hugo a été un grand-père émerveillé par ses deux petit-enfants, Georges et Jeanne.

Visitons ensemble ce très beau site

et admirez son engagement politique et social : http://www.victorhugo2002.culture.fr/culture/celebrations/hugo/fr/

Nous voyons un grand-père dire son émotion, son attendrissement, son émerveillement devant tant de grâce enfantine :

Georges et Jeanne

Moi qu’un petit enfant rend tout à fait stupide,
J’en ai deux ; George et Jeanne ; et je prends l’un pour guide
Et l’autre pour lumière, et j’accours à leur voix,
Vu que George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs essais d’exister sont divinement gauches ;
On croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un reste de ciel qui se dissipe et fuit ;
Et moi qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi dont le destin pâle et froid se décolore,
J’ai l’attendrissement de dire : Ils sont l’aurore.
Leur dialogue obscur m’ouvre des horizons ;
Ils s’entendent entr’eux, se donnent leurs raisons.
Jugez comme cela disperse mes pensées.
En moi, désirs, projets, les choses insensées,
Les choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe, et je ne suis plus qu’un bonhomme rêveur.
Je ne sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis bon, et mon coeur s’apaise en leur présence ;
J’accepte les conseils sacrés de l’innocence,
Je fus toute ma vie ainsi ; je n’ai jamais
Rien connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus doux que l’oubli qui nous envahit l’âme
Devant les êtres purs d’où monte une humble flamme ;
Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce point du jour qui sort des berceaux et des nids.

Le soir je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes,
Je distingue ébloui l’ombre que font les palmes
Et comme une clarté d’étoile à son lever,
Et je me dis : À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au chien, au coq, au chat ; et Jeanne pense aux anges.
Puis, au réveil, leurs yeux s’ouvrent, pleins de rayons.

Ils arrivent, hélas ! à l’heure où nous fuyons.

Ils jasent. Parlent-ils ? Oui, comme la fleur parle
À la source des bois ; comme leur père Charle,
Enfant, parlait jadis à leur tante Dédé ;
Comme je vous parlais, de soleil inondé,
Ô mes frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous regardait jouer dans la caserne, à Rome,
À cheval sur sa grande épée, et tout petits.

Jeanne qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui, pour saisir l’ombre entr’ouvrant ses doigts frêles,
N’a presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce n’est pas la parole, ô ciel bleu, c’est le verbe ;
C’est la langue infinie, innocente et superbe
Que soupirent les vents, les forêts et les flots ;
Les pilotes Jason, Palinure et Typhlos
Entendaient la sirène avec cette voix douce
Murmurer l’hymne obscur que l’eau profonde émousse ;
C’est la musique éparse au fond du mois de mai
Qui fait que l’un dit : J’aime, et l’autre, hélas : J’aimai ;
C’est le langage vague et lumineux des êtres
Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui, devant avril, éperdus, hésitants,
Bourdonnent à la vitre immense du printemps.
Ces mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C’est l’idylle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont les questions que les abeilles font,
Et que le lys naïf pose au moineau profond ;
C’est ce dessous divin de la vaste harmonie,
Le chuchotement, l’ombre ineffable et bénie
Jasant, balbutiant des bruits de vision,
Et peut-être donnant une explication ;
Car les petits enfants étaient hier encore
Dans le ciel, et savaient ce que la terre ignore.
Ô Jeanne ! Georges ! voix dont j’ai le coeur saisi !
Si les astres chantaient, ils bégaieraient ainsi.
Leur front tourné vers nous nous éclaire et nous dore.
Oh ! d’où venez-vous donc, inconnus qu’on adore ?
Jeanne a l’air étonné ; Georges a les yeux hardis.
Ils trébuchent, encore ivres du paradis.