La résilience dans tous ses états

Résilience et résiliance.
Il y a la résilience, celle dont on parle, ce fait si mystérieux dont certains doutent, ce concept, cette idée, bref : ce mot.
Et puis il pourrait y avoir la résiliance dont on sent, rien qu’à l’écriture, qu’elle est active.
Car ce mot résiliance, ainsi écrit, garde quelque chose de l’énergie du participe présent d’un verbe qui serait « résilier ».

On peut dont être résilient passivement, et résilier activement.
Il y a des résilients consommateurs, bénéficiaires passifs, et des résiliants donneurs, acteurs.
Les tuteurs de résilience seraient donc en fait des tuteurs de résiliance, actifs - mais souvent sans en être conscients : ils émettent en quelque sorte de la résilience dont bénéficient des récepteurs passifs, les futurs résilients.
On fait de la résiliance et on thésaurise de la résilience un peu malgré soi

Les mamans disponibles gorgent leurs nourrissons de bonne et substantielle résilience dont ils feront usage chaque fois que la vie sera dure.
Ces mamans-là – toutes les mamans à qui leur vie quotidienne, leur contexte socio affectif permettent d’être naturelles, instinctives (j’oserais dire animales) avec leur tout petit – apportent en plus du lait nourricier qui va réchauffer mais aussi étayer, charpenter le corps, une nourriture affective tout aussi indispensable. Le flux de bon lait riche de ses calories classiques sera alors porteur d’un surplus d’énergie, de désir de vivre, de conquérir, de lutter et de résister éventuellement. On pourrait dire qu’il y a des calories affectives, des calories qui réchauffent le cœur.
Les calories classiques se mesurent, se quantifient, se récupèrent.
L’affectivité est impondérable, immatérielle.
La résilience est une des composantes de ce faisceau de forces qu’est l’affectivité.

La résiliance, c’est la résilience voulue pour l’Autre.
On est souvent résiliant à son insu, on fait de la résiliance sans le savoir, parce qu’on est ainsi, on fait du bien à qui on côtoie, sans s’en douter.
Certains ont une sorte de magnétisme résiliant qui envoie à leurs proches leurs bonnes ondes résiliantes sous forme souvent de simples paroles dites comme il faut au moment où il le fallait, de simples contacts stimulants, de simple présence rassurante.
De même on est souvent résilient sans s’en rendre compte : on puise tout naturellement dans son capital résilience et le rééquilibrage se fait souvent en douceur entre manque et ressources.

On peut aussi contribuer à sa propre résilience, être auto-résiliant, arrondir son capital résilience par son style de vie par exemple, en évitant certains risques et en s’efforçant de mériter l’estime de soi.

En plus de résilience et résiliance, les jumelles phonétiques (rézilyance – on entend chaque fois «zil » puis « yence » / « yance »), j’aimerais qu’on adopte aussi une petite sœur hétérozygote – d’un autre ovule – donc différente à l’oreille : résillence, prononcée « réziyance » - on entend cette fois « zi » puis « yance ». Résillence : vous remarquez le i et les 2 l, et ça sonne « ye », et on entend « résille ».
Résille : la coquetterie de bien des dames d’autrefois, ce réseau de mailles qui enserrait et retenait leur chevelure.
La résille est un réseau.
La résillence serait cette force, cette énergie puisée par le seul fait d’être inséré (enserré) dans un réseau humain.
Dans notre Saintonge, on appelle « résille » du « goret » ce que les vétérinaires nomment le péritoine du porc. C’est ce fragile réseau nourricier qui entoure la masse de l’intestin grêle, chez le « goret » comme chez nous humains où son inflammation est la terrible péritonite.
Quand nos paysans font la « tuange dau goret » (la mise à mort du porc à la ferme), ils recueillent soigneusement cette fragile résille blanche et rosée qui enveloppe la masse noble des intestins qui tombe en avalanche molle du malheureux goret ouvert et suspendu au « pendail » le bien nommé, et les femmes vont préparer et frire des « crépinettes », des sortes de petites galettes de chair à saucisse enveloppées chacune dans un fragment de la précieuse « résille ».
Tout ce détour ethno folklorique pour souligner l’importance d’un réseau, d’un filet, la force structurante de la maille, du lien.
Le réseau est toujours plus fort que la simple addition de ses « mailles », de ses éléments.

Le tout petit nourrisson a besoin pendant 2 ou 3 mois d’une relation duelle, forte, indéfectible, un réseau à deux mailles si proches qu’elles semblent n’en faire qu’une.
Même si dans les quelques jours qui suivent sa naissance, d’autres « mailles » sont perçues, entendues, entrevues, flairées.
Mais très vite, va débuter sa structuration sociale, ce maillage affectif vital, ce tricotage de liens si cher à Boris Cyrulnik, tout un réseau de plus en plus ramifié, avec ses bonnes mailles et ses moins bonnes
(« vous êtes le maillon faible, Taty Danielle à l’affection douteuse »…). Une vraie « résille » qui enserre les organes nobles de la vraie vie affective.
Tout une résillence donc, qui commence à se mettre en place et contribuera à tenir, à soutenir par sa force de réseau autant et plus que l’ensemble des tuteurs de résilience qui le constituent.

Ces nuances phonétiques et graphiques ne sont là que pour faire sentir que la résilience, se constitue, se joue, s’actualise à plusieurs dans un contexte qui doit être porteur :
- un bénéficiaire souvent inconscient de cette manne affective parce que tout petit ;
- des donateurs, très souvent eux aussi inconscients – de leur prodigalité : la maman, le papa et les tout proches, pour commencer.
- Ces piliers de résilience, de plus en plus nombreux si le tout petit grandissant a de la chance constituent un réseau, un maillage, un tricot de liens, d’attachements, qui vont structurer la personnalité naissante du tout petit et leur donner sa coloration plus ou moins heureuse, optimiste, dynamique, résistante aux épreuves et désireuse d’avenir.

Ségolène, Boris, Tim et les autres… croisés de la résilience

Ils sont 26 à s’être rassemblés sous la bannière de la résilience pour réunir leurs compétences et leurs dévouements au service de l’enfance maltraitée et rédiger un précieux ouvrage publié par la Fondation de France aux Éditions Érès « La résilience : « le réalisme de l’espérance », à la suite du colloque qui a eu lieu à Paris les 29 et 30 mai 2000, à l’initiative de la Fondation pour l’Enfance.
La Fondation pour l’Enfance a été créée par Anne-Aymone Giscard d’Estaing en 1977 et le colloque qu’elle présidait en 2000 était parrainé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance.
C’est dire l’importance et la force fédératrice de ce thème de la résilience capable de transcender des différences politiques et de faire converger efficacement les désirs de protection des enfants et de tous ceux que malmène leur destin au point de risquer en être détruits.
Il faut dire que jusqu’il n’y a guère plus d’une trentaine d’années, on avait, même en Europe, une conception très fataliste, très innéiste de la survenue ou de la maîtrise du malheur. On était en quelque sorte prédestiné à être victime et éventuellement à pouvoir s’en tirer, repartir, rebondir.
Mme Royal souligne l’approche renouvelée de la maltraitance que permet le concept de résilience : « …une approche où l’attention due aux victimes oblige à ne jamais s’incliner devant la loi du silence… une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert ». Elle reconnaît avoir ignoré le mot précis de « résilience » qui correspondait à ses questionnements et l’avoir découvert à la lecture de ce « Merveilleux malheur », dont Boris Cyrulnilk est l’auteur. « Il me manquait le mot pour dire ce que je constatais : l’intensité de la souffrance, aussi la capacité de résistance des enfants maltraités, leur étonnante propension (pour peu qu’on les accompagne intelligemment et leur offre les points d’appui adéquats) à rebondir, à repartir, à faire que la vie l’emporte sur la mort, alors même qu’on aurait pu les croire définitivement cassés. » Elle souligne aussi l’importance de l’effet Pygmalion, ces propos qui se veulent très tôt et sentencieusement prophétiques d’un destin de réussite ou d’échec. « Dans le domaine des apprentissages comme dans celui de la maltraitance, l’ennemi principal est parfois ce déterminisme fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reproduction sans espoir. Ce déterminisme-là voudrait que, parce que les parents n’ont pas aimé l’école, leurs enfants y échouent forcément et que la répétition soit la malédiction sans appel de tous les maltraités, qui, forcément, maltraiteront un jour. »
Pour Ségolène Royal, «… la pauvreté, la précarité, le surendettement, les vies assaillies de toutes parts par la difficulté sont, pour les enfants qui les vivent et pour leurs parents, une maltraitance sociale à laquelle il n’y a pas lieu, non plus, de se résigner. »
Et chacun de nous peut constater que cette maltraitance sociale, après 8 années de ce 21ème siècle que l’on nous disait il n’y a pas si longtemps, si prometteur d’abondance, de bonheur et de sécurité, cette maltraitance sociale frappe et hache maintenant sans retenue, sans égard pour les éliminés ni regard pour les dégâts commis.

L’espoir, voilà le maître mot que sous-tend le concept de résilience, qui est la négation de la résignation, de l’irréversibilité. Mais cette confiance, ce devoir d’espérance en la résilience des victimes, si atteintes soient-elles, n’est pas la foi du charbonnier. Elle est une espérance réaliste, fondée sur l’expérience, sur l’observation de ces réussites, de ces rétablissements paradoxaux que l’on est bien obligé de constater et qui nous interpellent et nous soufflent que les plus vilains des petits canards, les plus écrabouillés des traumatisés ont leur chance, et que surtout, plus jamais nous ne devons les abandonner à leur malheur présent. Nous sommes tenus par la richesse, la générosité de ce concept. Chacun de nous a désormais, à sa façon, possibilité et obligation d’aide, d’assistance, de soutien, de tuteurage résilient. Le déterminisme statistique et innéiste était bien commode pour soulager les consciences et dispenser d’effort altruiste et même du sentiment d’une quelconque responsabilité partagée. Nous, qui nous sommes tirés pour le moment des embûches de nos destinées, devons nous considérer en partie comme chanceux et pas seulement méritants. Les enfants dont les deux parents sont du jour au lendemain quasiment sans ressources du fait d’une délocalisation, d’un dégraissage, n’ont en rien démérité et tous sont les victimes innocentes d’une mondialisation, d’un libéralisme de plus en plus arrogants.

Il y a comme de la magie dans la résilience, c’est toujours l’exception paradoxale qui fait mentir les statistiques si commodes, si bien génératrices de lois conformes aux courbes de Gauss, et si prisées outre-Atlantique. Il faut dire que très longtemps a sévi le concept de vulnérabilité, dont, dit Stanislaw Tomkiewicz, «…sa dictature était si puissante, que… dans notre traité [« L'enfant et sa santé » Doin, 1987], nous avons consacré un long chapitre à la vulnérabilité [et] nous n’avons, à notre grande honte, même pas mentionné le terme de résilience, et ceci quatre ans après qu’Emmy Werner eut porté ce concept sur les fonts baptismaux. »
Le concept symétrique, est celui d’invulnérabilité, forgé par Koupernik et Anthony. Sa nocivité tient au fait qu’elle implique « …une qualité d’être humain qui lui est à la fois intrinsèque (voire génétique), permanente tout au long de sa vie et absolue (quelle que soit la nature de l’agression ou du traumatisme). Boris Cyrulnik nous montre dans ses textes, comment la résilience, au moins telle que nous la concevons en France, est au contraire pour une large part acquise, variable au fur et à mesure du déroulement de l’existence et différentielle selon la nature du stress. » (Stanislaw Tomkiewicz)

Mais la résilience, malgré ses aspects miraculeux, magiques, n’a rien de l’automatisme qu’on prêtait à l’invulnérabilité qui avait des allures de don naturel, de filiation, d’héritage élitiste. Tant mieux pour les invulnérables était-on amené à penser, et les vulnérables, quelque part doivent avoir tort… Le tri était facile, d’un côté les victimes, les cassés, les malchanceux. De l’autre ceux qui triomphaient des épreuves, parce qu’à coup sûr ils avaient de bons gênes, toute une gamme de qualités natives. Pourquoi aurait-on remis en question les données de cette trieuse si propre à perpétuer un  ordre social établi?
(À suivre, bien sûr.)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (3)

Tout petit Manouche pas encore né, j’ai baigné dans des flots d’harmonies vocales et instrumentales toutes proches à peine atténuées par le tamis amniotique.
Comme je vous disais il y a peu, ma famille et le groupe d’amis passionnés de musique qui emplissaient doublement (chacun d’eux apportait son instrument) notre roulotte, ou que nous allions visiter – et vous comprenez que je n’étais alors jamais oublié –, nous étions pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries de la Mer où la fatigue de nos deux braves chevaux et surtout la sinistre misère avaient fini par nous scotcher.
Dès que je m’éveillais la divine musique chantée ou jouée était là toute proche et en moi en même temps. Je la ressentais dans mon corps de toutes ses vibrations et elle m’emplissait d’un bien-être total ; j’étais là lové au plus près et je tressaillais doucement. Mais souvent aussi, le rythme était tel que mes décharges motrices enthousiastes saluaient l’artiste et faisaient dire à maman : « C’est déjà un fameux danseur ! »

Un jour, je l’ai su par la suite, un homme inconnu de notre petit groupe d’amis est venu avec sa guitare.
Je l’ai connu (et reconnu musicalement) après ma naissance. Il est encore mon ami, mon frère, mon père en musique, mais bien vieux, bien fatigué, et ses doigts autrefois si habiles ne lui obéissent plus.
Et maintenant, c’est moi jeune homme qui joue pour lui de sa guitare qu’il m’a donnée pour ne pas la briser de honte et de désespoir. J’avais 12 ans et, cette guitare dans les bras, je suis entré pour toujours dans le monde de la musique.

Mais laissez-moi revenir en arrière, dans mon petit chez-moi bien douillet :
Chez nous tous et toutes n’étaient pas des virtuoses, des génies de la musique, mais tous et toutes chantaient, rythmaient ou jouaient avec un égal bonheur.
Et un jour voici ce que j’ai entendu : Instantanément j’ai perçu le génie de Django et tout mon petit être a été saisi, conquis, enveloppé, imprégné. Je saurai plus tard qu’il a joué pour nous, pour moi en fait, pendant plus d’une heure pour ce premier contact. Et il est revenu, chaque jour, pendant les six semaines qu’il me restait de mon bail utérin.
Chaque jour j’avais tout un concert de guitare que m’offrait ce guitariste de génie très proche de son idole Django Reinhardt

Le jour où je suis né, il était là, et j’ai reconnu, le célèbre « Nuages » de Django que je portais en moi depuis déjà bien des semaines.
Chaque jour encore, jusqu’à mes trois mois, il est revenu, a joué, rejoué tout ce qu’il aimait tant, du mieux qu’il pouvait, comme si j’étais en personne un petit dieu de la musique qu’il se devait d’honorer d’offrandes quotidiennes.
Maman et Papa m’ont pris et tenu pour que je voie et entende de tout près celui qui me faisait tant d’honneur. Et moi je le regardais de mon regard sérieux, profond, de nouveau-né qui a déjà vécu et qui reconnait bien des sensations éprouvées de l’intérieur la veille encore. Et ce que je voyais c’était la musique, la divine musique, les cascades d’arpèges, le merveilleux métissage des notes en harmonies sublimes.
Il approchait sa guitare tout près de moi et m’inondait de ses plus beaux accords, de ses passages préférés. Tout en jouant, il appuyait même sa guitare contre moi, contre mon dos, pour que j’en sente mieux les vibrations. Souvent il posait une de mes mains, mon bras tout entier sur la table d’harmonie, sur les cordes même.

Cette belle histoire de langage musical nous est dite par Françoise Dolto dans son ouvrage de la collection folio essais de Gallimard « Tout est langage », pp 122-123, en réponse à la question ; « Une parole reçue dans l’enfance peut-elle décider de toute une vie ? ». Voici une partie de sa réponse, chaque mot, chaque parole a son poids :

« Pour les Gitans musiciens, dans le clan, le groupe, la tribu, je ne sais pas comment ils disent, quand le meilleur musicien d’un instrument se sent vieillir, ils parlent entre eux : « Il faudrait bien qu’il y ait un enfant qui reprenne », et pendant les six dernières semaines de la grossesse d’une des femmes enceintes, ce meilleur musicien vient jouer tous les jours pour le fœtus, et puis encore tous les jours durant les quelques semaines qui suivent sa naissance; il vient jouer tous les jours, pour le bébé, et ce qu’il joue le mieux. On laisse les choses comme ça, et on est sûr que cet enfant-là prendra cet instrument en grandissant. »

Visitez le site manoucheries.com (musique, parler…)

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
Copyrightdepôt

A


Doltissimo !

Vos suggestions, commentaires, critiques… en mail à : toutpetits@hotmail.fr

Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »

Échec scolaire bien trop fréquent

 

Après le 1er billet « hommage au tout petit » quelque peu solennel et emphatique - mais le héros mérite toute notre admiration et tous nos soins – je vais essayer (avec votre aide et votre participation toujours souhaitée) de préciser quelques orientations, quelques pistes de réflexion,

D’abord, quelques-uns des thèmes centraux que nous aborderons:

Pendant toute ma carrière d’enseignant puis de psychologue scolaire j’ai tenté de comprendre le prodigieux alliage de désir et d’intelligence qui mène du nouveau-né inachevé et totalement dépendant à l’écolier puis à l’étudiant, mais avec trop souvent bien trop de difficultés, d’échecs navrants.

L’essentiel de mes convictions tient en quelques mots :

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances ).

- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.

- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir

- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).

- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.

- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.

Il y a là tout un « chantier » d’authentique réhabilitation du vrai rôle de la famille et de l’entourage d’un enfant auquel tous les enseignants devraient être sensibles et participer autant que possible pour un meilleur épanouissement et une plus grande efficience de leurs futurs élèves.

 

L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronqique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles,

Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente. Il faut voir comment une entrée en maternelle ou en primaire (la « grande école »), puis au collège, qui devrait être triomphale - et qui l’est dans les milieux les plus favorisés - comment cette entrée réactive chez bien des parents la crainte qu’eux-mêmes ont vécue 20, 30 ans plus tôt, et cette appréhension est accentuée par le souvenir douloureux de leurs propres années d’école. Et l’enseignant finit lui aussi par croire à cette fatalité de l’échec qui colle à tant de familles de génération en génération, comme une malédiction, comme une hérédité mauvaise.

Non, l’échec n’est pas héréditaire. Au départ, les chances sont égales,

Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

L’intelligence d’un enfant est une construction collective qui commence dès sa naissance et même pendant la vie intra utérine. Les rouages sont en place (le merveilleux génome du petit d’homme). Pour que cela fonctionne, tourne et conduise de progrès en progrès à plus de savoir ressentir, plus de savoir être, de savoir faire, d’instruction et de culture, il faut et il suffit d’un moteur on ne peut plus écologique, un moteur extraordinaire de puissance : la chaleur maternelle, la chaleur humaine, la chaleur affective, relationnelle. Et ce moteur fait de tendresse, d’amitié, d’affection, d’amour, ne tourne bien que dans un climat de sécurité, sécurité matérielle et affective pour les adultes impliqués dans ces relations . La construction d’une intelligence, d’une personnalité, c’est avant tout des échanges, des interactions.

Nous ne faisons que passer sur cette terre, nous devons être des passeurs, pas de simples passants. Nous sommes des hommes, des femmes adultes, nous devons pour nos enfants, et dès les premiers jours, être des passeurs de cette civilisation humaine que chaque nouveau-né doit pouvoir, avec notre aide, conquérir, faire sienne, intégrer à sa personnalité.

Il faut que nous soyons persuadés que l’échec, si fréquent, si courant, n’est pas une fatalité. Il est souvent la conséquence de trop de confiance dans la seule croissance physique du tout petit, dans sa seule bonne santé.

Sachez que les mileux les plus favorisés sont bien informés de l’importance des toutes première années, de la qualité de la relation mère-enfant. Soyez sûr qu’ils sont en général très vigilants (et ils ont bien raison quand cette vigilance est raisonnable) sur ce que l’école et la société en général peuvent et doivent apporter à leur précieuse progéniture.

Pour terrminer ce billet, quelques lignes de Jean Rostand, à graver au fronton des crèches et des écoles… et dans toutes les mémoires:

Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…

Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…

 

Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…

La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

S’il était donc important, vital d’éduquer correctement un garçon de Cro-Magnon pour en faire un bon tailleur de pierre et un vaillant chasseur et une fille d’alors pour qu’elle soit une mère aimante, gratifiante et sécurisante, le rôle actuel des parents, des enseignants et de toute la société moderne est tout aussi important et repose exactement sur les mêmes bases : le désir, le besoin vital de transmettre ses acquis aux petits, aux jeunes, à ceux qui seront ainsi l’essentiel de nous-mêmes et qui nous survivra.

Chacun de nos enfants a les gènes qu’il faut pour pouvoir acquérir le précieux bagage culturel commun qui réside dans les savoir-faire et les savoir-être des adultes, dans nos livres, nos ordinateurs, nos musées et nos réalisations.

Aucun mérite pour l’homme à posséder cet outil génétique qui permet son progrès, qui semblerait supérieur à celui de nos frères les grands singes qui n’ont pas la possibilité d’acquérir notre langage oral pour des problèmes de larynx, de pharynx et de palais - mais qui ont pourtant une aire cérébrale spécifique qui leur permet d’accéder à nos concepts langagiers selon d’autres codes et donc de nous comprendre et de nous « parler ».

Mais quelle que soit l’espèce, la race, l’ethnie, chaque parent, chaque communauté a l’immense honneur et l’énorme responsabilité de mettre en œuvre ce prodigieux outil d’acculturation. (extrait d’un essai inédit)

 

1 Mais pour combien de générations encore va-t-il rester intact ? Et n’oublions pas que nous risquons entraîner avec nous dans la dégénérescence ou le néant les mondes animal et végétal si nous ne maîtrisons pas nos pulsions nucléaires et nos tentations de bricolage des génomes.