Marionnettes : leur parler vrai, leur agir vrai

La marionnette pourrait être vue comme une sorte de personnage, d’être transitionnel entre virtuel et réel. Un personnage que l’enfant (ou le marionnettiste pour que l’enfant s’y identifie) charge de sentiments, d’émotions, d’intentions, de désirs humains, le plus souvent enfantins. La marionnette, cet être mixte va vivre dans un monde imaginaire, imaginé. Elle va y jouer un rôle qu’elle seule, innocente, peut se permettre de tenir dans risque de sanctions.

Admirez cette « danse des petits pains » par Charlie Chaplin dans « la Ruée ver l’or », la dextérité de Charlot.
Mais le plus admirable c’est que nous voyons, nous projetons (un mot du cinéma…) dans cette scène ce que nous voulons y voir. Ce que nous pouvons y voir. La musique, l’ambiance du film, ce qui a précédé, ce que nous anticipons, ce que nous avons aimé dans notre vie, les mimiques de l’artiste, tout cela compose pour chacun de nous un bouquet personnel de sensations, comme toute œuvre d’art.
Le théâtre de marionnettes est l’auberge espagnole où nous venons de faire halte : nous y trouverons ce qu’il y a en nous de richesses ou de mesquineries, notre capacité d’émerveillement, notre acceptation ou notre refus de ce jeu symbolique, notre adoption ou notre rejet de ces êtres transitionnels qui nous permettent des incursions dans l’irréel et néanmoins possible, qui nous représentent, qui sont un peu de nous osant se risquer.
Ici, dans ce cas précis de la danse des petits pains avec Charlot, pas de grand risque, sinon de nostalgie un peu douloureuse au retour de ces contrées où règnent, pendant le temps magique de la danse, la beauté, la grâce, la gentillesse…
Mais rappelez vous aussi le même Charlie Chaplin devenu la Marionnette, le dictateur, le pantin Hitler en train de jouer avec le globe terrestre. Alors là, fini de sourire, notre rire était crispé. Et pourtant ce guignol Hitler avait la même fonction d’accompagnement transitionnel, de nous permettre d’oser entrer dans l’inimaginable : la dictature la plus atroce encore possible si nous ne sommes pas suffisamment vigilants car, et c’est le message subliminal que le clown nous adresse ainsi : toutes les tragédies ont d’abord l’allure de jeux grotesques, de sinistres farces (« Non ! ce n’est pas possible ! »).

La marionnette dit à notre réalisme: « ne croyez pas trop en moi. Vous voyez bien que je ne suis qu’un objet de pas grand-chose ». Les petits pains nous disent : « Faut pas [trop] rêver, nous n’avons rien de la grâce des ballerines, ni tutu, ni « petits chaussons de satin blanc ». Nous ne sommes qu’illusions et leurres grossiers. » Et le Dictateur lui aussi veut se montrer, sans grand pouvoir, sans danger en ce sas, inoffensif.
Et en même temps, les marionnettes nous exhortent : « Allez! laissez-vous aller, laissez-vous porter, transporter par le rêve, dansez avec nous, tout au moins en pensée, ouvrez la malle aux souvenirs, aux émotions. Bien sûr vous aurez un petit peu mal après, mais vous emporterez aussi notre souvenir d’objets à rêver et vous pourrez quand vous voudrez vous refaire en pensée une petite projection intime et pourquoi pas une ruée vers l’or à votre façon avec saloon et « vraies » danseuses que vous serez ou que vous applaudirez… Et le guignol d’Hitler glisse à notre inconscient : ne vous fiez pas trop à mon apparence.

La marionnette peut oser parler vrai. Puisqu’elle est censée n’être qu’objet ou, au plus, quelqu’un d’autre que moi. Et dans son parler vrai elle questionne souvent son « montreur » (son père alors – mais on voit des marionnettes enfant accompagnées de plusieurs membres de sa famille virtuelle). Et elle pose des questions essentielles (pour un enfant du jeune public) : « Tu m’aimes ? – mais oui. – Tu m’aimes comment ? – Très fort. – Et lui, (regard, geste vers la marionnette nourrisson qui est dans le berceau), tu l’aimes aussi fort? – Bien sûr – Fais-moi un câlin… Encore… très fort… »

C’est la force de l’esprit humain de pouvoir, de savoir donner du sens à des objets, à des êtres de fiction. Et peut-être surtout de savoir atténuer, nuancer une signification trop lourde, intolérable, trop réaliste, trop prégnante. Et même de savoir la travestir, la modifier, la coder, la rendre méconnaissable pour un temps. Ce que fait le rêve.
Un spectacle de marionnettes, c’est sans doute une forme de rêve éveillé.
Je peux être mon propre marionnettiste.

La marionnette, comme tout faire-semblant est un jouet. Bien plus : un jeu, une faille, une lézarde dans un réel trop dur par laquelle la compréhension va se glisser.
Comme le doudou, être-objet transitionnel entre la maison et l’école, l’ailleurs, le loin, la marionnette est un être-objet transitionnel entre le réel et le possible (craint ou espéré) devenu grâce à elle imaginable, donc vivable un jour s’il le faut. La marionnette contribue à d’éventuelles futures résiliences.

Emmenez votre tout petit voir, entendre, vivre l’ambiance magique d’un spectacle de marionnettes.
Mieux encore, donnez-lui quelques personnages marionnettes et soyez marionnettiste pour lui, avec lui.
Ces marionnettes, faites-les ensemble avec des objets de tous les jours
, des légumes par exemple : Dessinez (ou creusez) des yeux, une bouche, ajoutez un nez à une grosse pomme de terre (qui pourra être le papa, ou le gendarme comme chez Guignol…), une pomme de terre moyenne.
C’est alors que les savoir-faire, les compétences des aînés déjà scolarisés seront triplement précieux, pour la réalisation matérielle, pour la manipulation des marionnettes et pour oser leur prêter des propos (on devient acteur en fréquentant des acteurs, n’est-ce pas, parfois un peu cabotin, avec des trucs de métier – mais soyez sûr que l’enfant, lui est sincère dans ses improvisations tant sont intenses ses besoins d’identification, de projection, d’expression, de communication ?…). Essayez aussi ensemble (avec papa et ses outils et quelques bouts de bois, avec vos coupons de tissu, avec les couleurs des aînés…) de réaliser un petit théâtre de marionnettes
Surtout ne soyez pas trop exigeant quant à la qualité de vos réalisations en commun : les enfants sont d’une indulgence immense dans ce domaine, l’essentiel pour eux est de pouvoir très vite assouvir leur besoin de magie, de poésie, de pouvoir s’identifier en voyant agir le personnage, en l’entendant parler, en s’entendant parler lui-même s’il ose s’identifier au point de tenir un rôle parlé. Rappelez-vous le bonheur que procure un bonhomme de neige et comme il est d’autant plus émouvant qu’il est sommaire. L’esprit humain, l’œil compensent et gomment toutes les imperfections, toutes les approximations. Et le miracle c’est que notre imaginaire à chacun de nous enrichit le misérable objet de toute une bulle immense de souvenirs, d’évocations, de projets, de projections. Chacun de nous selon sa richesse ou ses misères – certains se contentent de bien peu, de rêver, d’espérer. C’est comme dans l’auberge espagnole.
Si vous tenez à préserves vos pommes de terre – qui deviennent une matière première base de créativité hors de prix- pensez aux poireaux : ils sont longilignes, de toutes tailles, élégamment vêtus de vert, et leur tête chenue fait merveille. Si vous tenez à leur faire un regard, un nez, une bouche, vous saurez bien incruster trois ou quatre clous de girofle (attention tout de même aux petits accessoires: vos tout-petits explorent et identifient beaucoup par leur bouche…)
Et pensez aux fleurs du jardin, aux formidables tulipes qui ont tout naturellement les unes par rapport aux autres des positions relatives, des différences de taille et d’épanouissement, des postures, des inclinaisons qui font penser à des conversations, à des colloques. Vous pouvez même les faire parler entre elles sans avoir à les cueillir. Et ainsi la conversation pourra reprendre un autre jour : « - Mais comme elle a grandi votre fille, Mme Tulipe ! – C’est qu’elle boit bien tout ce que le jardinier lui donne… »
Si vous n’avez plus de tulipes, les roses de mai-juin feront merveille. Et si vous n’avez pas de jardin, les grandes marguerites des champs, les boutons d’or seront de formidables acteurs. Vous pourrez organiser diverses petites réunions dans plusieurs vases. On pourra même, rose, aller en visite dans le vase-maison des marguerites : la fleur des champs recevant la fleur des villes…
Dites-vous bien que tout, absolument tout peut être objet de projection, d’identification. J’ai vu récemment un formidable spectacle « La balle rouge » par la « Compagnie du Chat Pitre » qui se dit justement « Théâtre d’objets », merveilleusement accompagné ce jour-là au bandonéon par « Artango « (Jacques Trupin) : Les personnages ne sont que des frites, des frites en mousse jaune bien visible dans le noir, d’une quarantaine de cm pour les parents. Ces parents vont avoir un bébé, puis ils vont se lasser l’un de l’autre et se séparer. Le tout petit, est bien malheureux et compense par son attachement à une balle rouge qui grandit, devient immense à la mesure des besoins d’amour. La souplesse des matériaux, (et la dextérité des manipulateurs) font que tout le public, adultes et enfants, est saisi de tendresse pour cet enfant objet qui vit si vrai les émotions réelles des enfants, vécues ou craintes.

Mais surtout, faites parler vos marionnettes :
Vous, le papa, la maman, profitez de la circonstance, parlez par la voix, les postures, les déplacements de la marionnette que vous tenez, à la marionnette de votre enfant (si c’est en duo), mais aussi à celle d’un autre de vos enfants, à celle de Papa… (si c’est toute une troupe qui se produit ce jour-là dans le coin de la cuisine ou du salon…) Parlez ainsi par personnage transitionnel interposé à vos tout petits (même s’ils ne parlent pas encore, vous verrez comme ils boiront tout cela des yeux, comme ils seront bon public, comme ils en redemanderont) Ce sont pour eux dans le domaine du virtuel des mots possibles de véritables schèmes sensori-affectifs, comme le sont dans celui des objets réels leurs schèmes sensori-moteurs. Ils manipulent (ou voient manipuler) certes des objets, mais en fait ce sont des émotions dont ils sont chargés, dont ils les chargent en pensée, qu’ils manipulent.

Vous l’avez bien compris, l’essentiel est alors de parler, de faire parler, de provoquer, de susciter des répliques, si votre tout petit est en âge de le faire, ou s’il ose le vouloir. Mais même s’il se tait, soyez sûrs que les pensées passent, les siennes… et les vôtres et celles des autres partenaires de la saynète.
Soyez alors sincère dans votre jeu, soyez authentique. Le sens des mots dont la marionnette est l’ambassadeur l’atteindra alors positivement.
Parlez vrai à vos tout petits à travers ces merveilleux porte-parole que seront vos marionnettes. Le prétexte du jeu permet à chacun des sincérités, des audaces même de propos et de pensées.
Et dites-vous bien que plus la marionnette est rudimentaire, plus elle offre de degrés de liberté aux projections.

Dolto et le parler vrai : une «voie royale » vers l’inconscient des nourrissons

Pour Freud, le rêve, l’analyse qu’on en fait pour lui donner du sens, est la voie royale vers l’inconscient.
Quoi de plus bizarre, de plus inquiétant parfois que ces rêves dont nous nous souvenons – pas toujours d’ailleurs : notre inconscient tient à son incognito, à sa « paix » même si cette paix se paie d’une forte tension intérieure épuisante psychiquement, sans qu’on se doute des raisons de cette « fatigue » ?
C’est que notre inconscient « encaisse » tout, en particulier tout ce qui nous blesse.
Les blessures, les souffrances de notre moi ne nous viennent pas que de l’extérieur, de l’autre, mais aussi et souvent de notre « mauvaise conscience », de nos intentions agressives difficilement contenues, de ces pensées qui nous culpabilisent et qu’on voudrait oublier.
Ce stockage intérieur des blessures, des souffrances subies, est sans doute une manière de différer une réponse agressive en retour. Sinon ce serait la guerre perpétuelle, la loi du talion systématique.
Ce refoulement est souvent voulu, plus ou moins bien maîtrisé : on « avale » une humiliation, on ne réplique pas du tac au tac à une parole blessante : on ne cesse de tenter de faire bonne figure, d’espérer une embellie relationnelle. Sinon nous ne cesserions de nous battre comme des chiens devenus furieux. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans les passages à l’acte, quand une mauvaise goutte de trop fait déborder ce vase de rétention qui étale dans le temps les traumatismes subis, qui donne sa chance au temps, qui espère un mieux, qu’un acte, une parole positifs à nos yeux vienne effacer, atténuer tout au moins, panser un peu, et différer l’éventuelle poursuite des hostilités.
Le refoulement qui reste conscient c’est la diplomatie de notre inconscient, une chance donnée à la vie sociale.
Mais le tout petit ne sait pas, ne peut pas, comme l’adulte maîtriser sa souffrance, il ne sait pas y répondre, il est sans grande expérience affective. Il lui faut, et très vite, en retour, le baume apaisant, cicatrisant d’un geste, d’une bonne parole, d’un parler vrai.

Mais attention ! Le pervers sadique sait très bien blesser et parfois tuer avec des mots : Ces mots si mauvais, si dangereux, c’est son parler vrai à lui, c’est lui. Nous reparlerons et souvent des travaux de Marie-France Hirrigoyen, qu’il faut considérer à l’égal de F. Dolto quant à la générosité et au courage de son dire vrai sur le harcèlement.

Comment est-ce que l’inconscient se manifeste dans la vie tous les jours ? De mille manières, on pourrait dire par des indiscrétions : Par exemple par des lapsus qui nous échappent, des jeux de mots qui sont des façons de dire sans dire, des pulsions, des comportements mal contrôlés, des réactions qui surprennent, ces « actes manqués » qui nous étonnent nous-mêmes…
Notre inconscient est omniprésent. Nous sommes toujours plus ou moins poussés, tiraillés, ballottés par des forces contradictoires, des énergies – nos énergies…) qui nous habitent et qui luttent entre elles.
C’est souvent l’anarchie dans notre monde intérieur si mal éclairé : on ne sait qui commande des forces du bien ou des forces du mal - notre bien, notre mal à nous, pas toujours bien conformes à la cohabitation sociale.
L’analyse, c’est un effort d’élucidation de ces mystères internes qui nous travaillent. C’est toujours tenter d’amener à la lumière de notre conscience de vilaines choses enfin regardables. Car c’était ça : on ne voulait pas voir, pas savoir, on appuyait de toutes les forces de ses défenses sur cette bonde qui menace parfois d’exploser. On voulait oublier ce qu’on nous avait fait, ce qu’on aurait pu faire si on s’était laissé aller, si on avait osé, si on avait eu le courage.
Le rêve, c’est le salon de maquillage, c’est l’habilleuse qui travestit ces vilains souvenirs, ces horribles intentions, ces affreux visages de monstres qui restent derrière le rideau et qui voudraient tant entrer en scène, à la lumière des projecteurs. Mais qui ne sont vraiment pas présentables en l’état, qui feraient fuir le public et fermer le théâtre de la vie. Allons! Encore un petit effort de présentation, on voit encore de vilains oripeaux qui dépassent, quelques noirceurs sur vos visages. Voilà, c’est mieux, vous allez pouvoir faire votre entrée, saluer, vivre, qui et quoi que vous soyez, si laids soyez-vous. Ah ! Certes, vous allez surprendre, effrayer parfois, on n’en reviendra pas de vos accoutrements et de vos masques de carnaval, et souvent on cherchera à oublier même votre essai de spectacle malgré votre effort de travestissement.
C’est que le message exprimé n’est pas acceptable : le chiffreur a mal codé, ce qu’on croit comprendre fait peur. Il va falloir reprendre le « travail » du rêve, ce sera pour une autre nuit, un autre somme. Mais soyons tranquille, il y aura de nouvelles tentatives d’évasion, et un beau matin, un fil d’associations d’idées parti d’un bout du rêve remémoré nous mènera à notre grande surprise vers un pan de notre vérité vraie.
Parfois, la souffrance est telle, les comportements sont si perturbés, les rêves si obsessionnels, si inacceptés et si vite refoulés eux-mêmes, qu’il faut l’aide d’un analyste pour aider à cet effort de clairvoyance. Il va lui falloir libérer l’inconscient de son patient des éléments refoulés qui perturbent à son insu sa vie consciente, qui le rendent malade, inadapté à une vie sociale acceptable, qui mobilisent une grande partie de son énergie pour justement contenir le refoulé et l’empêcher d’accéder au niveau de la conscience où il serait toujours intolérable comme au temps lointain où il a été refoulé et apparemment oublié.
Mais pour Freud l’analyse ne pouvait se faire qu’avec des patients ayant un bon niveau de langage afin qu’ils puissent dire leurs rêves, verbaliser leurs associations d’idées.
Françoise Dolto a eu le génie et sans doute surtout suffisamment de bonté, de désir intense de guérir ses tout petits souffrants, de croire en leurs personnes, et d’essayer de les atteindre en leur parlant vrai, généreux, de croire que la charge émotive de l’altruisme qui les sous tendait serait perçue par le tout petit quelle que soit sa langue maternelle, que le courant devait nécessairement passer entre intention authentique de l’adulte parlant de tout son être et le besoin aussi intense de guérir, de continuer à désirer.
Le parler vrai, l’« être vrai » est toujours résilient.

Françoise Dolto ne cesse d’affirmer que le langage adulte atteint le tout petit encore au stade préverbal, même le nourrisson, même le fœtus dans les quelques semaines qui précèdent sa naissance.
C’est que le langage parlé, si spectaculaire, n’est qu’un des langages qu’utilise toute communication entre deux personnes.
La communication directe est toujours tout un faisceau de langages, les uns conscients (la parole qui s’entend, les mimiques, les gestes…, qui l’accompagnent et qui se voient), d’autres inconscients (la charge émotive, l’intention sous-tendue…, qui donnent aux mots exprimés leur vraie valeur, positive, neutre ou négative).
Dans tous nos propos, il y a toujours bien plus que des mots et des idées : il y a surtout, sous-jacents ; des éléments inconscients qui dépendent du destinataire des propos, de notre relation avec lui, de ce que nous lui voulons, de ce que nous en espérons…, mais qui dépendent aussi de nous et qui révèlent toujours quelque chose de notre moi profond, authentique, de sa coloration plus ou moins altruiste, de notre générosité, de notre sincérité relationnelle.

Françoise Dolto n’a jamais rien révélé du contenu des analyses qu’elle a pratiquées.
C’est ainsi que « L’association Archives et Documentation Françoise Dolto » créée en 1990 par les ayants-droits de Françoise Dolto 230 rue St-Jacques à Paris, met à disposition des chercheurs tous ses travaux, et que son but est de « Conserver le patrimoine que constituent les archives laissées par Françoise Dolto, qui comprend des écrits originaux, des manuscrits travaillés, des notes, de la correspondance, des cassettes audio et vidéo – à l’exception des dossiers de patients, que la psychanalyste a tenu à détruire avant sa mort. »
Mais Françoise Dolto nous en dit beaucoup sur sa technique, sa conception de l’analyse, en particulier des nourrissons à laquelle elle a consacré ses dernières années.
Elle nous apprend que la parole, comme un geste, comme une action, peut être bonne ou mauvaise, structurante ou déstructurante, positive ou négative.
Et cela à des périodes de très grande sensibilité, ces « étapes majeures de l’enfant », en particulier les minutes qui suivent la naissance, chaque fois que le tout petit en devenir aborde une nouvelle manière de vivre, accède à de nouveaux pouvoirs (la marche, la parole, la continence – qui peuvent être acceptés ou refusés), mais aussi dans les moments de traumatismes et de souffrance où pourrait s’insinuer le doute dans la fiabilité des partenaires, de l’entourage, des valeurs sûres qui font que la vie vaut d’être vécue, que la victoire sur la difficulté présente vaudra la peine qu’on ait tenté de la surmonter.

Ainsi la parole mauvaise, parfois intentionnellement blessante (Cf une réponse de FD : En substance : « …la naissance d’un nouveau né suscite des sentiments d’intense jalousie contre la famille de cet enfant, d’où les prophéties de difficultés, voire de malheur «Eh ! bien, celle-ci, elle vous en fera voir ! », la parole méchante – parfois la seule pensée mauvaise non dite mais qui « passe » pourtant, se perçoivent, se lisent, « s’entendent » sur les visages, dans la dureté des regards, dans les attitudes, dans l’absence de certains gestes… - cette parole fausse, non vraie, inauthentique peut-être une agression, un passage à l’acte, et génère alors de graves perturbations qui se révèleront par la suite.

Pour FD, taire, ne pas dire, parler faux, parler mauvais c’est blesser, traumatiser.
Dire, révéler, apprendre, même et surtout aux pré-verbaux, c’est prévenir de bien plus graves traumatismes, car la vérité survient toujours même si elle n’accède pas à la conscience (et elle est alors épuisante), c’est atténuer les rivalités fraternelles, c’est atténuer les tensions œdipiennes…

Parler vrai, mettre en mots justes et intentionnellement généreux, c’est toujours prévenir, c’est toujours apaiser, conforter la fiabilité de la relation, c’est objectiver, mettre à distance, extérioriser quelque chose qui blesse intérieurement, qui ferait encore plus mal si le temps passait sur des non dits et pourtant ressentis.
La douleur non parlée ne s’oublie pas.
L’adulte a la parole, en fait le pouvoir communiquer, le tout petit pas encore.
Il est du devoir de l’adulte qui perçoit la souffrance, le mal être du tout petit, de lui « dire » en mots et en manières d’être alors avec lui, son interprétation de son mal et de ses causes, son empathie (il comprend, partage la souffrance) , et les remèdes possibles.

La voie royale qui mène à l’inconscient des tout petits n’est jamais bien fermée. C’est toujours journée portes ouvertes. Tout et n’importe qui peut s’y engouffrer et y commettre des ravages. Mais aussi n’importe qui peut y avancer à mots doux et vrais, le visage ouvert, et faire alors beaucoup de bien.

Allez, et pour finir ces paroles si positives de Françoise Dolto, p 197 de « Tout est langage » :

  • Question : Vous faites des psychanalyses avec des enfants qui n’ont pas encore le langage…
  • F.D. : …pas le langage verbal pour s’exprimer, mais ils ont le langage, sans cela on ne peut pas faire de psychanalyse avec des enfants.
  • Question : Quelle valeur ont les mots en eux-mêmes pour un petit qui ne sait pas parler ?
  • F.D. : On leur dit très peu de mots. On « est » avec eux dans ce qu’ils font. Être. Les mots sont ceux qui nous expriment nous-mêmes, en vérité, pas des mots « à leur portée », mais des mots du vocabulaire clairs pour nous.
    Chez l’adulte, il y a des séances d’analyse qui se passent dans le silence total. De même , avec l’enfant, il y a des séances dans le silence total, un silence verbal, avec une énorme animation de communication. »

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (3)

Tout petit Manouche pas encore né, j’ai baigné dans des flots d’harmonies vocales et instrumentales toutes proches à peine atténuées par le tamis amniotique.
Comme je vous disais il y a peu, ma famille et le groupe d’amis passionnés de musique qui emplissaient doublement (chacun d’eux apportait son instrument) notre roulotte, ou que nous allions visiter – et vous comprenez que je n’étais alors jamais oublié –, nous étions pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries de la Mer où la fatigue de nos deux braves chevaux et surtout la sinistre misère avaient fini par nous scotcher.
Dès que je m’éveillais la divine musique chantée ou jouée était là toute proche et en moi en même temps. Je la ressentais dans mon corps de toutes ses vibrations et elle m’emplissait d’un bien-être total ; j’étais là lové au plus près et je tressaillais doucement. Mais souvent aussi, le rythme était tel que mes décharges motrices enthousiastes saluaient l’artiste et faisaient dire à maman : « C’est déjà un fameux danseur ! »

Un jour, je l’ai su par la suite, un homme inconnu de notre petit groupe d’amis est venu avec sa guitare.
Je l’ai connu (et reconnu musicalement) après ma naissance. Il est encore mon ami, mon frère, mon père en musique, mais bien vieux, bien fatigué, et ses doigts autrefois si habiles ne lui obéissent plus.
Et maintenant, c’est moi jeune homme qui joue pour lui de sa guitare qu’il m’a donnée pour ne pas la briser de honte et de désespoir. J’avais 12 ans et, cette guitare dans les bras, je suis entré pour toujours dans le monde de la musique.

Mais laissez-moi revenir en arrière, dans mon petit chez-moi bien douillet :
Chez nous tous et toutes n’étaient pas des virtuoses, des génies de la musique, mais tous et toutes chantaient, rythmaient ou jouaient avec un égal bonheur.
Et un jour voici ce que j’ai entendu : Instantanément j’ai perçu le génie de Django et tout mon petit être a été saisi, conquis, enveloppé, imprégné. Je saurai plus tard qu’il a joué pour nous, pour moi en fait, pendant plus d’une heure pour ce premier contact. Et il est revenu, chaque jour, pendant les six semaines qu’il me restait de mon bail utérin.
Chaque jour j’avais tout un concert de guitare que m’offrait ce guitariste de génie très proche de son idole Django Reinhardt

Le jour où je suis né, il était là, et j’ai reconnu, le célèbre « Nuages » de Django que je portais en moi depuis déjà bien des semaines.
Chaque jour encore, jusqu’à mes trois mois, il est revenu, a joué, rejoué tout ce qu’il aimait tant, du mieux qu’il pouvait, comme si j’étais en personne un petit dieu de la musique qu’il se devait d’honorer d’offrandes quotidiennes.
Maman et Papa m’ont pris et tenu pour que je voie et entende de tout près celui qui me faisait tant d’honneur. Et moi je le regardais de mon regard sérieux, profond, de nouveau-né qui a déjà vécu et qui reconnait bien des sensations éprouvées de l’intérieur la veille encore. Et ce que je voyais c’était la musique, la divine musique, les cascades d’arpèges, le merveilleux métissage des notes en harmonies sublimes.
Il approchait sa guitare tout près de moi et m’inondait de ses plus beaux accords, de ses passages préférés. Tout en jouant, il appuyait même sa guitare contre moi, contre mon dos, pour que j’en sente mieux les vibrations. Souvent il posait une de mes mains, mon bras tout entier sur la table d’harmonie, sur les cordes même.

Cette belle histoire de langage musical nous est dite par Françoise Dolto dans son ouvrage de la collection folio essais de Gallimard « Tout est langage », pp 122-123, en réponse à la question ; « Une parole reçue dans l’enfance peut-elle décider de toute une vie ? ». Voici une partie de sa réponse, chaque mot, chaque parole a son poids :

« Pour les Gitans musiciens, dans le clan, le groupe, la tribu, je ne sais pas comment ils disent, quand le meilleur musicien d’un instrument se sent vieillir, ils parlent entre eux : « Il faudrait bien qu’il y ait un enfant qui reprenne », et pendant les six dernières semaines de la grossesse d’une des femmes enceintes, ce meilleur musicien vient jouer tous les jours pour le fœtus, et puis encore tous les jours durant les quelques semaines qui suivent sa naissance; il vient jouer tous les jours, pour le bébé, et ce qu’il joue le mieux. On laisse les choses comme ça, et on est sûr que cet enfant-là prendra cet instrument en grandissant. »

Visitez le site manoucheries.com (musique, parler…)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (2)

Tout est langage pour moi, déjà, moi, petit manouche qui ne vais naître que dans six semaines environ.
C’est un langage multi media, universel, que tous nous « entendons », nous les tout petits en attente de naissance officielle. Mais nous sommes nés depuis des mois déjà, depuis notre conception, affirme Françoise Dolto, notre mamie à tous, depuis le désir d’enfant de nos père et mère. Un langage du cœur et du corps qui nous porte, qui nous tient, nous maintient dans notre désir de vie et de survie.

Cette mémoire utérine puis de la toute petite enfance nous l’avons tous perdue. Mais ses enregistrements, ses « engrammes », comme dit Françoise Dolto, continuent, notre vie durant à nous influencer, bien qu’apparemment oubliés.
Moi, Manouche adulte des Saintes-Maries de la Mer, j’ai recouvré, intacte cette mémoire d’outre-mère, et c’est un Petit-Bout pas encore advenu qui vous parle. Par quel miracle ?

Sans aucun doute par la magie de la musique.
Vous savez combien, pour nous, Manouches, Gitans, Roms…, la musique est vitale. Ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante nous vient du fond des âges, à nous éternels migrants, perpétuels déracinés, presque toujours persécutés, chassés toujours plus loin, toujours en manque de nos racines les plus vraies, les plus profondes. Comme les descendants des esclaves d’Amérique dont le blues pleure leur nostalgie d’un paradis perdu.
Déjà, avant même d’être né, il ne se passait pas de jour, sans que les merveilleuses vibrations d’un chant de maman ne me saisissent et me remplissent d’un délicieux bien-être.
En fait de vibrations sonores, c’est le second garçon de Françoise Dolto qui a été gâté : Pendant la guerre, FD, bien qu’enceinte, transportait des messages de la Résistance, en vélo, pour l’aîné, le futur Carlos, en moto pour Grégoire, le second (« Je posais mon ventre sur le réservoir, et vogue la galère ! – dans « Naître et ensuite » -1978 – elle dit par ailleurs que c’est sûrement de là qu’est venue à Grégoire sa passion pour la moto).
Autre petit gâté, le futur enfant du jeune titulaire des orgues de la cathédrale de Chartres que j’écoutais il y a quelques années depuis la galerie gauche jouer magnifiquement un dimanche aux orgues situées dans la galerie droite, juste de l’autre côté. Toute la cathédrale n’était qu’ondes sonores sublimes. Je dis en souriant à la jeune femme près de moi, superbement enceinte : « Voilà assurément un futur mélomane qui doit vibrer comme nous tous ! » Et elle me répond : « C’est son papa qui joue, et habituellement je suis près de lui, et je m’appuie contre l’orgue… ».
Moi, petit manouche, qui connais si bien la voix féminine toute proche de maman, qui reconnais celle plus lointaine, plus grave et plus rauque, plus rare aussi, de mon papa, je différencie parfaitement leurs chants de leurs propos habituels, mais le moindre chant me remplit dans l’instant d’une sensation de bonheur total, de plénitude, de paix et de sécurité absolues.
Un de mes moments de plus grande félicité, c’est précisément quand je suis un peu las, que je vais faire un somme et que maman se met à me chanter une de nos merveilleuses berceuses que je reconnaîtrai après ma naissance et je saurai alors que chaque soir, elle en chantait une et même plusieurs pour essayer, longue patience, d’endormir les triplés.

Un plus grand bonheur encore, c’est quand, seul ou mêlé aux chants, un instrument prend la parole.
La parole, oui, car je reçois, je vis cela à l’égal de la musique caressante des mots de maman ou de papa qui commence, lui, par toquer gentiment contre le ventre de maman, sans doute ses trois coups pour annoncer un récital de propos caressants puis de chants ou de violon.
Papa, c’est le violon. Tonton, c’est la clarinette, Papy l’accordéon.
Maman, elle, n’a que sa voix. Elle a, elle aura toujours les bras pris, les mains occupées. Par bonheur pour elle et pour nous, elle a une superbe voix qui lui vient d’ancêtres Andalous.

Chez nous, dans notre pauvre roulotte, il y a toujours de la musique, et les notes qui virevoltent tout autour attirent toujours de nouveaux amateurs passionnés, chanteurs, musiciens.
Nous sommes pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries.
(À suivre)

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
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A


Désirs : des besoins sensés

Un besoin, c’est comme un état de manque, c’est en creux, comme un vide. Un vide qui n’a besoin (remarquez l’emploi en locution du même mot…) que d’être comblé, satisfait, mais qui sait être impérieux, tyrannique et peut faire souffrir. Le besoin devient vite une tension qu’il faut faire cesser. Le besoin, une fois satisfait, est oublié. Le besoin est égoïste. Le besoin n’a pas « la reconnaissance du ventre ». Il se contente de revenir avec la quasi régularité des planètes physiologiques. La machine peut tourner jusqu’à ce qu’un manque- le même, périodique, ou un nouveau – soit éprouvé, perçu…
C’est pourquoi les besoins sont si décevants. Mais, bien que frustes, élémentaires, quasi mécaniques, ils sont indispensables. Ils sont la première marche vers un progrès possible. Car il y a un plaisir quand un besoin est comblé, qui décroît certes à mesure qu’il se comble, un plaisir élémentaire certes, proche du soulagement… L’attente de la prochaine montée en puissance du besoin peut devenir un plaisir raffiné, un plaisir espéré, attendu, une promesse, une quasi certitude de plaisir à venir, et les Romains riches et décadents savaient courir au vomitorium pour provoquer le manque et hâter le retour du besoin.
Le désir c’est l’attente des promesses du besoin. Le désir est une tension, une prise de conscience d’un besoin.
Le désir sait où il va, il sait ce qu’il veut. Le besoin ne le sait pas toujours : Nous avons de multiples besoins physiologiques qui nous gouvernent, qui nous équilibrent, souvent à notre insu. Et, de ces multiples ajustements inconscients, réflexes, de notre machine biologique, nous avons, tout au plus, le plaisir d’une sensation de bien-être général, de bonne santé. Le grand accidenté physiquement guéri mais demeuré dans un coma prolongé a toujours des besoins vitaux que des équipes formidables continuent à combler sans recevoir la moindre gratification d’un indice de plaisir. Et la plante qui « meurt de soif » - voyez comme on lui prête, comme en espoir d’une reconnaissance, des sensations humaines – cette plante, à qui certains parlent spontanément comme à un bébé (Cf. Goossens « Elle s’appelle Pépette, pas vrai Pépette?), cette plante que l’on arrose en projetant sur elle notre plaisir qu’on croit le sien – éprouve-t-elle le moindre plaisir de son besoin satisfait ? Tout au plus la verrons-nous (et ce sera notre plaisir à nous) se refaire une santé… strictement végétale. Combien d’entre nous frémissent à l’idée de finir ainsi, « comme un légume », sans désir – sans anticipation, sans quête de plaisir -, sans réaction non plus, parce que sans tension, sans orientation vers un but, et sans « manifestation preuve » du plaisir éprouvé lors de la satisfaction des besoins.
Le besoin est égoïste.
Le désir est généreux. Il est aussi une faiblesse, il est un aveu de l’importance que le sujet attache à la satisfaction de ses besoins…
Le désir souligne un besoin d’une qualité supérieure, le besoin de relation, d’attachement. Il est la « reconnaissance plaisir » promise à l’Autre.
Le besoin a la force impétueuse des brutes, le désir sait très vite avoir la persuasion du diplomate.
Le plaisir signe une relation. Le plaisir exprimé par le nourrisson et bien sûr perçu et apprécié par l’entourage est une promesse de socialisation.
Le désir/plaisir est un échange avant ou après le besoin.

Le prodigieux ordinateur mis en place par le génome humain dès la première division de l’ovule fécondé, configure tout au long de la vie intra utérine son « hard », sa structure matérielle (système nerveux, cerveau, neurones… tout cela étroitement  inséré dans un corps indissociable qu’on ne pourra, qu’on ne devra ni oublier, ni négliger) et met en œuvre simultanément le fantastique « soft » du logiciel génétique dont est doté chaque petit d’homme. Et cette extraordinaire machine à progresser a besoin d’être alimentée en énergie : la maintenance « matérielle », physique, se contenterait (et encore pas toujours, on le verra) de l’énergie alimentaire. Mais il faut bien plus pour assurer le bon fonctionnement, l’optimisation des performances du « logiciel génétique » : Ce moteur qui assure la plénitude d’un épanouissement humain, c’est le désir qui sublime le besoin, le besoin si indispensable, mais si primaire.
Le désir est le moteur de l’intelligence en devenir.

Le nouveau-né qu’on pourrait penser n’être qu’une sorte de machine à téter, dormir, digérer, croître…, peut sembler régi par ses seules horloges et rythmes biologiques. Mais le bébé sait faire sentir son plaisir ressenti. En tout cas, Maman sait que Bébé est heureux, content, qu’il a du plaisir. Parce que la Maman éprouve elle aussi de façon fusionnelle, le plaisir du besoin comblé de Bébé, par une sorte d’empathie physique ; elle souffre des douleurs de son enfant, elle sent ses manques, elle aussi  est apaisée, sécurisée quand il a « son content » de lait, de sommeil, de chaleur, son content de contentement. [Et remarquez que content, contenté et contenus sont de la même « famille de sens » que plénitude.]

Le petit d’homme n’est pas que de besoins. C’est un être de désirs.
A sa naissance, déjà, il sait teinter de désirs ses besoins.
Sa demande de soins, de  « reconnaissance » surtout, passe par une quête, des comportements (arrêt des pleurs, regard appuyé, un doigt adulte agrippé, un laisser aller confiant tout contre maman, (ou papa, ou Mamie, ou Papy – avec des degrés tout de même, on sait déjà reconnaître et différencier par bien des indices son petit monde familial). Son apaisement après la tétée n’est pas que béatitude, réplétion inerte. Il signe un bonheur retrouvé, celui des besoins comblés dans la bulle affective où se mêlent le goût du lait, la voix et l’odeur de maman et peut-être et surtout son contact étroit et bercé, tête contre cou, avant de se laisser aller au bonheur du sommeil – qui n’est pas, qui n’est jamais une inaction, une inertie : le nouveau-né a lui aussi, comme nous, des  phases de « sommeil paradoxal » qui signent l’intense activité cérébrale d’un « travail de rêve ».

Certes ces désirs, si forts, si impétueux, du tout petit, il va falloir peu à peu les maîtriser, canaliser dans les limites des premières frustrations, des premières attentes, des premières habitudes, des prémisses d’un surmoi lui aussi très tôt en construction, d’une socialisation à ses tout débuts.
Mais ces désirs si véhéments parfois, si animaux, si proches du besoin irrépressible, il faut savoir s’en émerveiller, s’en émouvoir, les « lire » et même les encourager, faire sentir qu’on les a bien décodés, qu’on les a bien perçus et qu’on est heureux d’avoir saisi, que Bébé soit déjà un si bon petit mime Marceau. Et Bébé si petit soit-il, sent, perçoit, sait par toutes ses fibres heureuse que Maman l’a compris, que leur « conversation », leur échange, a fonctionné, que « la ligne » est bonne.

Je reviendrai longuement sur la « langue » des tout petits, qui, dès leur naissance et même avant savent « écrire » leurs besoins et leurs désirs, émettre de tout leur corps des messages éloquents, qui savent « lire » les « réponses » affectives et en actes des mamans, leurs comportements et mille indices sonore, visuels, olfactifs, tactiles…du « micro climat » qui règne dans la cellule familiale. Mais vous qui me lisez savez déjà que ces « conversations », ces échanges ne peuvent avoir lieu que dans un contexte de sécurité matérielle et affective.

« La Shoah par balles » Vous avez peut-être eu le courage se suivre ce terrible reportage hier soir sur la 3 . Ces malheureux vieillards d’Ukraine ont été en 1942 des enfants, tout au plus des adolescents, que la folie d’un monstre aux pleins pouvoirs et la docilité subalterne d’officiers choisis (diplômés en droit – quel raffinement pervers !) a fait témoins ou acteurs terrorisés d’un génocide qu’on ignorait, puis dépositaires d’indicibles souvenirs pourtant gravés comme de la veille. Quand la parole est interdite, quand on s’interdit à soi-même l’accès à des zones entières de sa vie intérieure, on est bien proche de l’autisme. Récits détaillés, logorrhéiques parfois, dessins, gestes entravés par l’âge qui se voulaient précis, ceux qui ont été libérés par ce passage à l’acte des premiers mots ont ouvert en grand les écluses qui retenaient leur douleur, leur honte aussi certainement. Et nous avons senti combien ils étaient soulagés, heureux sans doute de savoir que maintenant, le monde entier saura l’incroyable, comme ce malheureux qui avait jeté hors de la fosse, son nom comme un cri gravé sur un tampon. Les mots sont toujours libérateurs, parfois de leurs seuls lecteurs.

Et soyez vigilants, toutes les dictatures commencent par des restrictions des droits d’expression, et finissent en apothéose par des autodafés.
Vénérez l’écrit qui est la mémoire de la parole ainsi transportable à distance hors de vue de l’émetteur : c’est cela la grande supériorité du petit d’homme, même sur les primates les plus évolués, qui sont obligés pour communiquer de rester à portée de vue (gestes, mimiques, jets…) ou dans les limites du bouche à oreille, qui sont donc contraints à une vie de clan qui impose à tous la présence permanente de tous et mobilise toutes les vigilances pour le respect des hiérarchies.
L’intelligence s’épuise à trop d’obligations immédiates. Il lui faut toujours pour se développer pouvoir prendre du recul, de la distance.
Vénérez aussi et plus encore le  « langage » de vos tout petits qui ne cessent, dès qu’ils vous voient, de vous « parler » de tout leur corps.