Doltissimo !

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Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »

Un long fleuve tranquille : quelques repères (1)

Comme vous voyez, j’ai changé les tapisseries du blog et ajouté une cloison. Mais c’est bien toujours la maison des tout petits.

Chaque bébé qui vient au monde est unique, aux yeux de sa maman, et plus il va grandir, plus elle lui trouvera de différences avec ses aînés, ses petits voisins, tout en vérifiant qu’il se développe bien comme se doit de progresser un petit d’homme. Bébé pousse entre norme et singularité, et on se fait une joie de voir se reporduire les mêmes exploits: bébé sourit, bébé s’assoit, bébé marche, on ne l’arrêtera plus.

Tous les amis de la petite enfance ont listé ces repères, ces jalons qui balisent les premières années d’une vie: autant d’évènement qui reviennent comme le cycle des planètes.
Mais avec tout de même moins de rigueur, on y trouve heureusement un peu de souplesse comme dans le cycle des saisons. Un peu de précipitation cette année, un peu de somnolence dans ce printemps qui tarde. Les bébés, comme les plus belles plantes, ont leur rythme individuel, et les mamans sont au moins aussi vigilantes que les jardiniers. Vigilantes et trop souvent inquiètes et vite anxieuses au moindre retard supposé : “Le mien ne parle toujours pas, à 18 mois! Il comprend tout, ça me rassure, mais j’aimerais bien l’entendre…”

Donc, c’est le début des travaux pratiques : nous allons, ensemble, établir une liste de repères, sur les 3 premières années. On appelle cela une échelle de développement, comme celles d’Arnold Gesell et toutes les observations des réseaux de l’OMEP (l’Organisation Mondiale pour l’Éducation Préscolaire). Ce sera notre liste, peu à peu enrichie de vos témoignages, de votre vécu de parents ou de grands-parents.

À ma naissance
Pitié de moi, je suis une bien pauvre petite chose, totalement dépendante du bon vouloir des adultes, de maman surtout. Elle, dès ma venue au monde, je la reconnais à sa voix, à son odeur, je la regarde, dès 2 jours, elle, de préférence. Très vite, quand elle me regarde dans les yeux, je la suis du regard, comme fasciné, déjà…Un pur bonheur partagé !
Je ne sais pas faire grand chose de mon corps, sinon crier aussi fort que je peux, sucer, téter, digérer et dormir, dormir, dormir encore. Sur le ventre, je tente parfois de ramper. Assis (et bien tenu), ma tête part en arrière, en avant, je m’affaisse comme un petit Bouddah sans forces. Si on me met sur le ventre, automatique, je ramène mes genoux sous mon ventre, et je prends la position coucouche panier rond comme avant dans maman…
J’ai bien quelques mouvements, mais c’est tout à fait involontaires, désordonnés, des secousses neuromusculaires. Ça fait peur, mais c’est normal, les ordres passent mal, ça s’arrangera très vite.
J’ai aussi quelques vieux réflexes qui me restent de notre lointain passé animal, et le docteur les vérifie soigneusement : ils prouvent que l’essentiel de mon système nerveux fonctionne bien, et vers 3-4 mois ces réflexes primaires, automatiques, de survie, évolueront vers des mouvements volontaires.
Réflexe de succion: Je suce tout ce qui se présente à mes lèvres, à ma langue, si c’est bon, chaud et sucré, j’ai horreur de ce qui est amer. Une caresse sur une joue, près de la bouche, je tourne la tête du bon côté et je tends les lèvres. Un doigt, un bout de téton, je me mets à téter en rafales, 8 aspirations, facile, en 4-5 secondes, et il y a de la pression dans la pompe, et pas de fuites : un vrai petit Shadok !
Réflexe d’agrippement: Je me cramponne des deux mains aux deux doigts qu’on y a mis. Le docteur tire, tire, je ne lâche pas comme si c’était maman qui partait soudain et que je sache du fond des âges qu’il faut alors dans l’instant s’agripper pour suivre et survivre.
Réflexe de marche automatique: Le docteur me soulève et me tient d’une main sur la poitrine, je me redresse, on me penche en avant et alors je marche ! Je fais un pas : au contact du « sol » je soulève la jambe libre, puis l’autre, et je recommence : une petite promenade de santé. Le croiriez-vous, je peux même monter un petit escalier !… mais je ne sais pas descendre…
Bien d’autres réflexes encore peuvent être vérifiés dans mon équipement initial:
Par exemple: un guiliguili sous la plante d’un pied, et j’ai les orteils en éventail, et je ramène l’autre pied sur le pied chatouillé (comme pour chasser une vilaine bébête. Mais dans quelques mois, si tout va bien, mes orteils devront se recroqueviller au lieu de se déployer…
Le réflexe de Moro: Alors là, pas drôle du tout. Figurez-vous que ce coquin de docteur s’amuse à me soulever de quelques centimètres - je suis sur le dos, bien tranquille - en me tirant par les deux mains. Et il me lâche ! Heureusement que maman ne voit pas ça !… En tout cas, pour moi, c’est la panique, réflexes de défense en série : je crie, la peur se voit dans mon regard, j’écarte les bras, les mains, puis je referme les bras comme si je cherchais à « embrasser » un support… Et tout ça , ça fait bien plaisir au docteur !…Il est content, tout est en ordre de marche…

La langue maternelle

La langue maternelle, « ce doux ramage humain », la langue universelle du cœur que comprennent tous les nouveaux-nés

Quand il naît, le tout petit bébé quitte un monde protégé, tiède et confortable : il était jusqu’alors dans un milieu liquide, où tout de la violence du monde extérieur était atténuée : les bruits (mais il reconnaissait parfaitement et depuis belle lurette la chaude voix de maman et la forte voix de papa – dans son dernier mois de son bail intra utérin, bébé passerait dit-on 95% de son temps à « écouter », les voix en particulier) ; bien amortis aussi les chocs, les secousses… : on ne fait pas mieux qu’un utérus comme « waterbag »… ; quant aux écarts de température : un petit 37 quasi constant, parfaite la clim… C’était le paradis, ça ne pouvait pas durer…

A peine poussé son 1er cri, Petit-Bout est assailli de sensations déplaisantes : quel froid au sortir du hammam à 37 ! que de bruit ! on a déréglé la sono…, et cette lumières, ces sunlights !, et puis on le tourne, on le retourne, on le frotte, on l’explore, parfois on le pique au talon, déjà la souffrance…

Par bonheur, dans ce monde hostile où ce petit d’homme n’aurait seul aucune chance de survivre, il y a un havre de paix, de sécurité, de réconfort après tant d’épreuves : les bras de maman, sa tiédeur, et surtout son odeur, unique, et sa voix, reconnue, si apaisante.

Oui, pour ce tout petit si vulnérable, ce sont des sensations qui déjà vont le rassurer, le structurer, commencer à le réconcilier avec ce monde si violent, où tout n’est que fluctuations si longtemps imprévisibles, un monde qu’il va falloir dès maintenant commencer à « lire », à déchiffrer, à connaître et reconnaître pour lui donner du sens :

L’odeur de maman, sa carte d’identité : Il faut savoir qu’un nouveau né encore tout gluant, placé sur le ventre de maman se met à ramper, est capable, seul, guidé par son odorat, d’atteindre un sein et de se mettre à téter, à aspirer ce merveilleux nectar qu’est le lait maternel, lui qui était nourri-branché en permanence et qui n’avait pour entraîner ses instincts de succion et de déglutition que ses doigts (le pouce déjà souvent préféré) et le liquide amniotique.

La voix de maman, maman fatiguée souvent, mais toujours émue de voir enfin ce tout petit d’elle, et qui se met à lui « parler », à lui dire des choses qu’elle seule sait lui roucouler, lui murmurer comme en confidence. Oui dans ces premiers contacts, le langage humain est bien un ramage, comme le dit si joliment Paul Osterrieth, fait de petits bruits, de petits rires, de petits mots décousus, de vocalises amoureuses. Au total, ce long message de bienvenue est un monologue amoureux, assurément longuement mûri, révé, mais c’est aussi le duo de deux coeurs en harmonie.

Toutes les mères, humaines comme animales, ont cette infinie douceur pour accueillir leurs petits, et toutes savent les envelopper dans un bain de chaude tendresse faite de tiédeur, d’affection, de langage amoureux.

Cette langue d’accueil des tout petits est universelle, et c’est cette qualité commune d’amour qui fait que des femelles animales savent élever des petits qui ne sont pas de leur espèce et parfois même des petits Mowgli des Indes, des petits Victor de l’Aveyron. Nous reparlerons bien sûr, longuement des « enfants sauvages ».

Alors, qui que nous soyons pour ce nouveau-né, parents proches ou lointains, visiteurs, voisins, amis de la famille, intervenants dans les premiers jours de son existence, sachons bien que tous nos comportements positifs compteront pour son équilibre présent et ultérieur et que tout cela pèsera pour compenser les souffrances, les frustrations, les épreuves qui ne manqueront pas.

Cette langue maternelle c’est celle du cœur, celle qui n’a pas besoin d’être comprise, c’est la langue des mères à leurs bébés, celle que peu à peu elle leur apprendra, elle et son entourage ; c’est la langue du pays où on naît, où on passe son enfance. C’est cette musique ineffable qui émeut tant les exilés, les prisonniers, quand soudain ils l’entendent dans le brouhaha à peine perçu des étrangers.

Demain, je vous parlerai d’une autre langue, sans doute aussi précieuse à un enfant que sa langue maternelle, cette langue que j’appelle la langue grand-maternelle.

Hommage au tout petit

Oui, hommage et gloire au tout petit, au tout petit qui vient de naître, à celui qui fait ses premiers pas, à cet autre qui pleure son désespoir au seuil de la crèche, à cet autre encore qui entre confiant dans sa classe maternelle.

Hommage aussi à ce tout petit que nous avons tous été, à ce petit “moi” de notre préhistoire personnelle que nous ne connaissons le plus souvent que par des images et par ouï-dire.

Hommage surtout aux mères, à toutes les mamans, à la nôtre en particulier, qui ont su fabriquer ce chef-d’oeuvre potentiel qu’est tout bébé, mais surtout qui ont su lui donnner cette envie de vivre, de survivre, de ne pas se laisser aller malgré tant de faiblesse.

Oui, regardez-le comme il est pitoyable et vulnérable ce petit être vagissant. Mais voyez aussi combien cette grande dépendance fait le bonheur de l’entourage familial, comment à tant de demande de soins et de chaleur humaine correspond chez ceux qui l’entourent un immense besoin de dévouement, de protection.

La mystérieuse alchimie qui, de cette matière apparemment brute, va faire très vite une petite personne de 3 ans au caractère et à la personnalité déjà bien marqués, n’a besoin que de la chaleur douce des bras qui tour à tour le prennent, du “doux ramage humain” qui si vite le console et le rassure, et de bien d’autres bienveillances relationnelles et formatrices dont nous parlerons ensemble dans ce blog.

La naissance n’est que le début le plus facile. La conception, la grossesse sont en quelque sorte la part automatique, instinctive d’une vie. Au jour de la naissance débute la part la plus noble, la plus exaltante, mais aussi la plus importante. Mais nous le verrons, il suffit d’un minimum de quiétude et de sécurité matérielle et affective pour qu’agisse la merveilleuse complémentarité des besoins de soins et de dévouement

Le petit d’animal qui vient de naître est d’avance armé de tout un arsenal d’instincts, de savoir-faire quasi automatiques qui lui permettent très vite d’être autonome, de pouvoir se passer de sa mère.

Mais notre petit, à nous humains, n’a, au jour de sa naissance, que quelques vestiges du bagage animal d’instincts, de réflexes: il sait pour quelques jours seulement s’aggriper aux index de l’accoucheur; soutenu, il est capable d’esquisser quelques pas et même d’enjamber alors quand il le heurte l’obstacle placé sur son passage! Mais très vite, il redevient un petit être démuni, dépendant, qu’il est impossible, impensable d’abandonner, de délaisser ne serait-ce que quelques heures, qui semble n’avoir pour seuls savoir faire que les réflexes de sucer et de crier.

À l’évidence, il n’est pas fini, même si les mamies ont vérifié qu’il a bien son compte de doigts, quelques cheveux, pas de tache, que le petit bonhomme est bien un petit gars : il semble si inerte, si végétatif ce gros poupon vagissant que cela angoisse bien des mères qui sentent qu’il sera bien long et peut-être pas si tranquille que ça le fleuve de sa vie, que l’essentiel est à faire de maintenant à la maternelle.

Mais qu’elles se réjouissent de cet inachèvement apparent. Très vite ce bébé sera infiniment plus performant (selon les critères de la réussite humaine) que tout autre bébé animal (mais nous apprendrons à admirer la merveilleuse finition d’un adulte animal, la parfaite adaptation d’un loup à la “civilisation” loup).

Ce bébé, si vulnérable au départ, nous le verrons dans la sécurité des bras maternels, dans la tendre chaleur du cocon familial, dans les échanges et les relations affectives, accomplir des progrès spectaculaires, nous verrons s’édifier les bases de tous les progrès ultérieurs, nous assisterons à la construction d’une intelligence, à l’éclosion d’une personnalité.

À trois ans, l’essentiel du pouvoir apprendre est en place, l’école maternelle peut prendre le relais et exploiter ces bases que l’humble famille a pu assurer. Je reviendrai souvent sur l’intérêt de tous les éducateurs et enseignants à se pencher sur les berceaux, à entrer dans les crèches et autres pouponnières, à observer, admirer, aimer ces petites merveilles, leurs futurs élèves, pour mieux les aider, mieux les comprendre, les préparer à leurs activités scolaires à venir : oui, l’école est l’héritière obligée des familles.

Les progrès initiaux ont été si importants, et surtout si rapides dans les toutes premières années qu’on peut dire que le bébé est un bolide et que, paradoxalement, le petit enfant scolarisé est déjà un sage qui avance tranquillement, à une vitesse de croisière, fort de ses outils de compréhension du réel tout neufs et peu à peu affinés et de mieux en mieux maîtrisés, vers plus de savoir et de culture .

Et tout cela, nous le verrons et le répéterons souvent, nécessite sécurité affective et matérielle chez la maman, dans l’entourage familial, afin que chacun puisse s’y consacrer au mieux à la relation avec le tout petit.

Et ce bébé blog que j’ose mettre au monde dans une blogosphère que certains disent déjà surpeuplée, est lui aussi, forcément, bien vulnérable au jour de sa naissance. Et il aura bien besoin de votre bienveillance, de votre aide, de vos témoignages, de vos approbations comme de vos critiques. Merci d’avance de cette participation sans laquelle aucune réflexion ne peut progresser.