Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (1)
5 avril 2008 — toutpetits« Je vous parle d’un temps que les plus de vingt mois ne peuvent pas connaître… »
Ne me demandez pas comment j’ai retrouvé cette mémoire d’avant mes 3 ans : sans doute ma chère maman avait-elle mangé beaucoup de ces délicieuses madeleines, de Combray si cher à l’enfance de Marcel Proust et miraculeusement ressurgi du néant de l’oubli par la magie résiliente de la madeleine offerte par tante Léonie.
Tenez, relisez cette si belle page « du côté de chez Swann », et en prime du régal littéraire, vous aurez la « recette » pour vous remémorer au réveil un rêve tout proche mais qui tient à rester méconnu, et vous saurez aussi que cet écrivain de génie a eu l’intuition du travail d’analyse quand un souvenir refoulé tente de se frayer un passage de l’obscurité de l’inconscient à la clarté de la conscience : «et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. » Il est vrai que Freud était son aîné de 15 ans.
Je ne suis pas un gadjo bourgeois comme le petit Marcel, je ne suis qu’un pauvre petit manouche, même pas encore né.
Comme tous les ans, Papa et Maman sont venus, en cette fin mai, avec mes cinq frères et sœurs, au pèlerinage des Saintes-Maries de la Mer, dans notre belle roulotte tirée par des chevaux. Ah oui, nous sommes bien pauvres, et d’ailleurs nous allons rester aux Saintes-Maries, les chrétiens sont aussi las que les bêtes. Et puis maman m’attend, et, comme on dit, c’est pour bientôt, quelques semaines tout au plus. C’est dire si nous commençons à nous sentir, moi, à l’étroit, et ma chère maman, bien encombrée…
L’insonorisation de ma cabine est bonne. Et les bruits violents et les cris sont parfaitement atténués. Ce qui m’atteint le mieux et le plus intensément, ce sont en réalité les émotions, les états d’âme de maman : je sais parfaitement quand elle est heureuse, très heureuse ; si elle a peur, si elle est en colère, je suis irrigué et tendu en même temps qu’elle par l’excès d’adrénaline. Je perçois aussi bien des bruits, bien des sons, je reconnais depuis belle lurette les voix de maman et de papa et j’entends bien quand ce n’est pas eux qui parlent. En fait c’est de l’intérieur de ma chère maman que me parviennent, en plus des gargouillis digestifs - rassurants comme les bruits d’eau d’un chauffage central, un luxe que je connaîtrai plus tard chez les gadjos - des flots de décibels, toute une musique : la basse rythmique de son cœur et les drums de sa respiration, une constante, un fond sonore sécurisant comme la vie éternelle d’une chute d’eau – et d’ailleurs, il arrive souvent que de grands malades en fin de vie demandent en vœu ultime d’être transportés au bord de la mer où sans doute ils renouent avec des sensations auditives profondes venues de l’autre bord de la vie.









