Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (1)

« Je vous parle d’un temps que les plus de vingt mois ne peuvent pas connaître… »
Ne me demandez pas comment j’ai retrouvé cette mémoire d’avant mes 3 ans : sans doute ma chère maman avait-elle mangé beaucoup de ces délicieuses madeleines, de Combray si cher à l’enfance de Marcel Proust et miraculeusement ressurgi du néant de l’oubli par la magie résiliente de la madeleine offerte par tante Léonie.
Tenez, relisez cette si belle page « du côté de chez Swann », et en prime du régal littéraire, vous aurez la « recette » pour vous remémorer au réveil un rêve tout proche mais qui tient à rester méconnu, et vous saurez aussi que cet écrivain de génie a eu l’intuition du travail d’analyse quand un souvenir refoulé tente de se frayer un passage de l’obscurité de l’inconscient à la clarté de la conscience : «et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. » Il est vrai que Freud était son aîné de 15 ans.

Je ne suis pas un gadjo bourgeois comme le petit Marcel, je ne suis qu’un pauvre petit manouche, même pas encore né.

Comme tous les ans, Papa et Maman sont venus, en cette fin mai, avec mes cinq frères et sœurs, au pèlerinage des Saintes-Maries de la Mer, dans notre belle roulotte tirée par des chevaux. Ah oui, nous sommes bien pauvres, et d’ailleurs nous allons rester aux Saintes-Maries, les chrétiens sont aussi las que les bêtes. Et puis maman m’attend, et, comme on dit, c’est pour bientôt, quelques semaines tout au plus. C’est dire si nous commençons à nous sentir, moi, à l’étroit, et ma chère maman, bien encombrée…

Vous allez voir, je me souviens de tout ! Comme si j’y étais encore.
Nous allons faire le tour du propriétaire. Voici mon petit Combray à moi :

C’est un tout petit F1. J’y vis confiné, c’est le cas de le dire, un peu d’ailleurs comme le sera Marcel Proust écrivain, enfermé quinze ans dans sa chambre tapissée de liège. J’ai la chance d’y être seul locataire. Après son aîné, maman a eu des triplés, sa gloire et surtout celle de papa, et dans quelques semaines je les verrai vaguement au-dessus de mon coin dodo.

Lui, Marcel, était malade, il vivotait, épuisé par l’asthme et surmené par son travail d’écrivain. Moi, au huitième mois de mon bail intra utérin, je suis en pleine forme. Et je me livre, suspendu d’une main à mon cordon, à des exploits dignes de nos cousins Bouglione, cabrioles, sauts périlleux, ricochets sur les parois : un vrai petit cosmonaute en apesanteur dans sa cabine.

Question nourriture, c’est parfait au niveau des saveurs, nous sommes pauvres, mais maman a du goût et ses recettes sont des merveilles et je dirais que déjà je les reconnais et les différencie au point que certaines fricassées en début de digestion (de maman) me remplissent de bonheur, et, vous vous en doutez, à peine né je saurai les reconnaître à l’odeur. Nous n’avons pas de madeleines, mais tout de même de fameuses gâteries pâtissières.

L’insonorisation de ma cabine est bonne. Et les bruits violents et les cris sont parfaitement atténués. Ce qui m’atteint le mieux et le plus intensément, ce sont en réalité les émotions, les états d’âme de maman : je sais parfaitement quand elle est heureuse, très heureuse ; si elle a peur, si elle est en colère, je suis irrigué et tendu en même temps qu’elle par l’excès d’adrénaline. Je perçois aussi bien des bruits, bien des sons, je reconnais depuis belle lurette les voix de maman et de papa et j’entends bien quand ce n’est pas eux qui parlent. En fait c’est de l’intérieur de ma chère maman que me parviennent, en plus des gargouillis digestifs - rassurants comme les bruits d’eau d’un chauffage central, un luxe que je connaîtrai plus tard chez les gadjos - des flots de décibels, toute une musique : la basse rythmique de son cœur et les drums de sa respiration, une constante, un fond sonore sécurisant comme la vie éternelle d’une chute d’eau – et d’ailleurs, il arrive souvent que de grands malades en fin de vie demandent en vœu ultime d’être transportés au bord de la mer où sans doute ils renouent avec des sensations auditives profondes venues de l’autre bord de la vie.

(À suivre)

La langue maternelle

La langue maternelle, « ce doux ramage humain », la langue universelle du cœur que comprennent tous les nouveaux-nés

Quand il naît, le tout petit bébé quitte un monde protégé, tiède et confortable : il était jusqu’alors dans un milieu liquide, où tout de la violence du monde extérieur était atténuée : les bruits (mais il reconnaissait parfaitement et depuis belle lurette la chaude voix de maman et la forte voix de papa – dans son dernier mois de son bail intra utérin, bébé passerait dit-on 95% de son temps à « écouter », les voix en particulier) ; bien amortis aussi les chocs, les secousses… : on ne fait pas mieux qu’un utérus comme « waterbag »… ; quant aux écarts de température : un petit 37 quasi constant, parfaite la clim… C’était le paradis, ça ne pouvait pas durer…

A peine poussé son 1er cri, Petit-Bout est assailli de sensations déplaisantes : quel froid au sortir du hammam à 37 ! que de bruit ! on a déréglé la sono…, et cette lumières, ces sunlights !, et puis on le tourne, on le retourne, on le frotte, on l’explore, parfois on le pique au talon, déjà la souffrance…

Par bonheur, dans ce monde hostile où ce petit d’homme n’aurait seul aucune chance de survivre, il y a un havre de paix, de sécurité, de réconfort après tant d’épreuves : les bras de maman, sa tiédeur, et surtout son odeur, unique, et sa voix, reconnue, si apaisante.

Oui, pour ce tout petit si vulnérable, ce sont des sensations qui déjà vont le rassurer, le structurer, commencer à le réconcilier avec ce monde si violent, où tout n’est que fluctuations si longtemps imprévisibles, un monde qu’il va falloir dès maintenant commencer à « lire », à déchiffrer, à connaître et reconnaître pour lui donner du sens :

L’odeur de maman, sa carte d’identité : Il faut savoir qu’un nouveau né encore tout gluant, placé sur le ventre de maman se met à ramper, est capable, seul, guidé par son odorat, d’atteindre un sein et de se mettre à téter, à aspirer ce merveilleux nectar qu’est le lait maternel, lui qui était nourri-branché en permanence et qui n’avait pour entraîner ses instincts de succion et de déglutition que ses doigts (le pouce déjà souvent préféré) et le liquide amniotique.

La voix de maman, maman fatiguée souvent, mais toujours émue de voir enfin ce tout petit d’elle, et qui se met à lui « parler », à lui dire des choses qu’elle seule sait lui roucouler, lui murmurer comme en confidence. Oui dans ces premiers contacts, le langage humain est bien un ramage, comme le dit si joliment Paul Osterrieth, fait de petits bruits, de petits rires, de petits mots décousus, de vocalises amoureuses. Au total, ce long message de bienvenue est un monologue amoureux, assurément longuement mûri, révé, mais c’est aussi le duo de deux coeurs en harmonie.

Toutes les mères, humaines comme animales, ont cette infinie douceur pour accueillir leurs petits, et toutes savent les envelopper dans un bain de chaude tendresse faite de tiédeur, d’affection, de langage amoureux.

Cette langue d’accueil des tout petits est universelle, et c’est cette qualité commune d’amour qui fait que des femelles animales savent élever des petits qui ne sont pas de leur espèce et parfois même des petits Mowgli des Indes, des petits Victor de l’Aveyron. Nous reparlerons bien sûr, longuement des « enfants sauvages ».

Alors, qui que nous soyons pour ce nouveau-né, parents proches ou lointains, visiteurs, voisins, amis de la famille, intervenants dans les premiers jours de son existence, sachons bien que tous nos comportements positifs compteront pour son équilibre présent et ultérieur et que tout cela pèsera pour compenser les souffrances, les frustrations, les épreuves qui ne manqueront pas.

Cette langue maternelle c’est celle du cœur, celle qui n’a pas besoin d’être comprise, c’est la langue des mères à leurs bébés, celle que peu à peu elle leur apprendra, elle et son entourage ; c’est la langue du pays où on naît, où on passe son enfance. C’est cette musique ineffable qui émeut tant les exilés, les prisonniers, quand soudain ils l’entendent dans le brouhaha à peine perçu des étrangers.

Demain, je vous parlerai d’une autre langue, sans doute aussi précieuse à un enfant que sa langue maternelle, cette langue que j’appelle la langue grand-maternelle.

Hommage au tout petit

Oui, hommage et gloire au tout petit, au tout petit qui vient de naître, à celui qui fait ses premiers pas, à cet autre qui pleure son désespoir au seuil de la crèche, à cet autre encore qui entre confiant dans sa classe maternelle.

Hommage aussi à ce tout petit que nous avons tous été, à ce petit “moi” de notre préhistoire personnelle que nous ne connaissons le plus souvent que par des images et par ouï-dire.

Hommage surtout aux mères, à toutes les mamans, à la nôtre en particulier, qui ont su fabriquer ce chef-d’oeuvre potentiel qu’est tout bébé, mais surtout qui ont su lui donnner cette envie de vivre, de survivre, de ne pas se laisser aller malgré tant de faiblesse.

Oui, regardez-le comme il est pitoyable et vulnérable ce petit être vagissant. Mais voyez aussi combien cette grande dépendance fait le bonheur de l’entourage familial, comment à tant de demande de soins et de chaleur humaine correspond chez ceux qui l’entourent un immense besoin de dévouement, de protection.

La mystérieuse alchimie qui, de cette matière apparemment brute, va faire très vite une petite personne de 3 ans au caractère et à la personnalité déjà bien marqués, n’a besoin que de la chaleur douce des bras qui tour à tour le prennent, du “doux ramage humain” qui si vite le console et le rassure, et de bien d’autres bienveillances relationnelles et formatrices dont nous parlerons ensemble dans ce blog.

La naissance n’est que le début le plus facile. La conception, la grossesse sont en quelque sorte la part automatique, instinctive d’une vie. Au jour de la naissance débute la part la plus noble, la plus exaltante, mais aussi la plus importante. Mais nous le verrons, il suffit d’un minimum de quiétude et de sécurité matérielle et affective pour qu’agisse la merveilleuse complémentarité des besoins de soins et de dévouement

Le petit d’animal qui vient de naître est d’avance armé de tout un arsenal d’instincts, de savoir-faire quasi automatiques qui lui permettent très vite d’être autonome, de pouvoir se passer de sa mère.

Mais notre petit, à nous humains, n’a, au jour de sa naissance, que quelques vestiges du bagage animal d’instincts, de réflexes: il sait pour quelques jours seulement s’aggriper aux index de l’accoucheur; soutenu, il est capable d’esquisser quelques pas et même d’enjamber alors quand il le heurte l’obstacle placé sur son passage! Mais très vite, il redevient un petit être démuni, dépendant, qu’il est impossible, impensable d’abandonner, de délaisser ne serait-ce que quelques heures, qui semble n’avoir pour seuls savoir faire que les réflexes de sucer et de crier.

À l’évidence, il n’est pas fini, même si les mamies ont vérifié qu’il a bien son compte de doigts, quelques cheveux, pas de tache, que le petit bonhomme est bien un petit gars : il semble si inerte, si végétatif ce gros poupon vagissant que cela angoisse bien des mères qui sentent qu’il sera bien long et peut-être pas si tranquille que ça le fleuve de sa vie, que l’essentiel est à faire de maintenant à la maternelle.

Mais qu’elles se réjouissent de cet inachèvement apparent. Très vite ce bébé sera infiniment plus performant (selon les critères de la réussite humaine) que tout autre bébé animal (mais nous apprendrons à admirer la merveilleuse finition d’un adulte animal, la parfaite adaptation d’un loup à la “civilisation” loup).

Ce bébé, si vulnérable au départ, nous le verrons dans la sécurité des bras maternels, dans la tendre chaleur du cocon familial, dans les échanges et les relations affectives, accomplir des progrès spectaculaires, nous verrons s’édifier les bases de tous les progrès ultérieurs, nous assisterons à la construction d’une intelligence, à l’éclosion d’une personnalité.

À trois ans, l’essentiel du pouvoir apprendre est en place, l’école maternelle peut prendre le relais et exploiter ces bases que l’humble famille a pu assurer. Je reviendrai souvent sur l’intérêt de tous les éducateurs et enseignants à se pencher sur les berceaux, à entrer dans les crèches et autres pouponnières, à observer, admirer, aimer ces petites merveilles, leurs futurs élèves, pour mieux les aider, mieux les comprendre, les préparer à leurs activités scolaires à venir : oui, l’école est l’héritière obligée des familles.

Les progrès initiaux ont été si importants, et surtout si rapides dans les toutes premières années qu’on peut dire que le bébé est un bolide et que, paradoxalement, le petit enfant scolarisé est déjà un sage qui avance tranquillement, à une vitesse de croisière, fort de ses outils de compréhension du réel tout neufs et peu à peu affinés et de mieux en mieux maîtrisés, vers plus de savoir et de culture .

Et tout cela, nous le verrons et le répéterons souvent, nécessite sécurité affective et matérielle chez la maman, dans l’entourage familial, afin que chacun puisse s’y consacrer au mieux à la relation avec le tout petit.

Et ce bébé blog que j’ose mettre au monde dans une blogosphère que certains disent déjà surpeuplée, est lui aussi, forcément, bien vulnérable au jour de sa naissance. Et il aura bien besoin de votre bienveillance, de votre aide, de vos témoignages, de vos approbations comme de vos critiques. Merci d’avance de cette participation sans laquelle aucune réflexion ne peut progresser.