Marionnettes : leur parler vrai, leur agir vrai
8 mai 2008 — toutpetitsLa marionnette pourrait être vue comme une sorte de personnage, d’être transitionnel entre virtuel et réel. Un personnage que l’enfant (ou le marionnettiste pour que l’enfant s’y identifie) charge de sentiments, d’émotions, d’intentions, de désirs humains, le plus souvent enfantins. La marionnette, cet être mixte va vivre dans un monde imaginaire, imaginé. Elle va y jouer un rôle qu’elle seule, innocente, peut se permettre de tenir dans risque de sanctions.
Admirez cette « danse des petits pains » par Charlie Chaplin dans « la Ruée ver l’or », la dextérité de Charlot.
Mais le plus admirable c’est que nous voyons, nous projetons (un mot du cinéma…) dans cette scène ce que nous voulons y voir. Ce que nous pouvons y voir. La musique, l’ambiance du film, ce qui a précédé, ce que nous anticipons, ce que nous avons aimé dans notre vie, les mimiques de l’artiste, tout cela compose pour chacun de nous un bouquet personnel de sensations, comme toute œuvre d’art.
Le théâtre de marionnettes est l’auberge espagnole où nous venons de faire halte : nous y trouverons ce qu’il y a en nous de richesses ou de mesquineries, notre capacité d’émerveillement, notre acceptation ou notre refus de ce jeu symbolique, notre adoption ou notre rejet de ces êtres transitionnels qui nous permettent des incursions dans l’irréel et néanmoins possible, qui nous représentent, qui sont un peu de nous osant se risquer.
Ici, dans ce cas précis de la danse des petits pains avec Charlot, pas de grand risque, sinon de nostalgie un peu douloureuse au retour de ces contrées où règnent, pendant le temps magique de la danse, la beauté, la grâce, la gentillesse…
Mais rappelez vous aussi le même Charlie Chaplin devenu la Marionnette, le dictateur, le pantin Hitler en train de jouer avec le globe terrestre. Alors là, fini de sourire, notre rire était crispé. Et pourtant ce guignol Hitler avait la même fonction d’accompagnement transitionnel, de nous permettre d’oser entrer dans l’inimaginable : la dictature la plus atroce encore possible si nous ne sommes pas suffisamment vigilants car, et c’est le message subliminal que le clown nous adresse ainsi : toutes les tragédies ont d’abord l’allure de jeux grotesques, de sinistres farces (« Non ! ce n’est pas possible ! »).
La marionnette dit à notre réalisme: « ne croyez pas trop en moi. Vous voyez bien que je ne suis qu’un objet de pas grand-chose ». Les petits pains nous disent : « Faut pas [trop] rêver, nous n’avons rien de la grâce des ballerines, ni tutu, ni « petits chaussons de satin blanc ». Nous ne sommes qu’illusions et leurres grossiers. » Et le Dictateur lui aussi veut se montrer, sans grand pouvoir, sans danger en ce sas, inoffensif.
Et en même temps, les marionnettes nous exhortent : « Allez! laissez-vous aller, laissez-vous porter, transporter par le rêve, dansez avec nous, tout au moins en pensée, ouvrez la malle aux souvenirs, aux émotions. Bien sûr vous aurez un petit peu mal après, mais vous emporterez aussi notre souvenir d’objets à rêver et vous pourrez quand vous voudrez vous refaire en pensée une petite projection intime et pourquoi pas une ruée vers l’or à votre façon avec saloon et « vraies » danseuses que vous serez ou que vous applaudirez… Et le guignol d’Hitler glisse à notre inconscient : ne vous fiez pas trop à mon apparence.
La marionnette peut oser parler vrai. Puisqu’elle est censée n’être qu’objet ou, au plus, quelqu’un d’autre que moi. Et dans son parler vrai elle questionne souvent son « montreur » (son père alors – mais on voit des marionnettes enfant accompagnées de plusieurs membres de sa famille virtuelle). Et elle pose des questions essentielles (pour un enfant du jeune public) : « Tu m’aimes ? – mais oui. – Tu m’aimes comment ? – Très fort. – Et lui, (regard, geste vers la marionnette nourrisson qui est dans le berceau), tu l’aimes aussi fort? – Bien sûr – Fais-moi un câlin… Encore… très fort… »
C’est la force de l’esprit humain de pouvoir, de savoir donner du sens à des objets, à des êtres de fiction. Et peut-être surtout de savoir atténuer, nuancer une signification trop lourde, intolérable, trop réaliste, trop prégnante. Et même de savoir la travestir, la modifier, la coder, la rendre méconnaissable pour un temps. Ce que fait le rêve.
Un spectacle de marionnettes, c’est sans doute une forme de rêve éveillé.
Je peux être mon propre marionnettiste.
La marionnette, comme tout faire-semblant est un jouet. Bien plus : un jeu, une faille, une lézarde dans un réel trop dur par laquelle la compréhension va se glisser.
Comme le doudou, être-objet transitionnel entre la maison et l’école, l’ailleurs, le loin, la marionnette est un être-objet transitionnel entre le réel et le possible (craint ou espéré) devenu grâce à elle imaginable, donc vivable un jour s’il le faut. La marionnette contribue à d’éventuelles futures résiliences.
Emmenez votre tout petit voir, entendre, vivre l’ambiance magique d’un spectacle de marionnettes.
Mieux encore, donnez-lui quelques personnages marionnettes et soyez marionnettiste pour lui, avec lui.
Ces marionnettes, faites-les ensemble avec des objets de tous les jours, des légumes par exemple : Dessinez (ou creusez) des yeux, une bouche, ajoutez un nez à une grosse pomme de terre (qui pourra être le papa, ou le gendarme comme chez Guignol…), une pomme de terre moyenne.
C’est alors que les savoir-faire, les compétences des aînés déjà scolarisés seront triplement précieux, pour la réalisation matérielle, pour la manipulation des marionnettes et pour oser leur prêter des propos (on devient acteur en fréquentant des acteurs, n’est-ce pas, parfois un peu cabotin, avec des trucs de métier – mais soyez sûr que l’enfant, lui est sincère dans ses improvisations tant sont intenses ses besoins d’identification, de projection, d’expression, de communication ?…). Essayez aussi ensemble (avec papa et ses outils et quelques bouts de bois, avec vos coupons de tissu, avec les couleurs des aînés…) de réaliser un petit théâtre de marionnettes
Surtout ne soyez pas trop exigeant quant à la qualité de vos réalisations en commun : les enfants sont d’une indulgence immense dans ce domaine, l’essentiel pour eux est de pouvoir très vite assouvir leur besoin de magie, de poésie, de pouvoir s’identifier en voyant agir le personnage, en l’entendant parler, en s’entendant parler lui-même s’il ose s’identifier au point de tenir un rôle parlé. Rappelez-vous le bonheur que procure un bonhomme de neige et comme il est d’autant plus émouvant qu’il est sommaire. L’esprit humain, l’œil compensent et gomment toutes les imperfections, toutes les approximations. Et le miracle c’est que notre imaginaire à chacun de nous enrichit le misérable objet de toute une bulle immense de souvenirs, d’évocations, de projets, de projections. Chacun de nous selon sa richesse ou ses misères – certains se contentent de bien peu, de rêver, d’espérer. C’est comme dans l’auberge espagnole.
Si vous tenez à préserves vos pommes de terre – qui deviennent une matière première base de créativité hors de prix- pensez aux poireaux : ils sont longilignes, de toutes tailles, élégamment vêtus de vert, et leur tête chenue fait merveille. Si vous tenez à leur faire un regard, un nez, une bouche, vous saurez bien incruster trois ou quatre clous de girofle (attention tout de même aux petits accessoires: vos tout-petits explorent et identifient beaucoup par leur bouche…)
Et pensez aux fleurs du jardin, aux formidables tulipes qui ont tout naturellement les unes par rapport aux autres des positions relatives, des différences de taille et d’épanouissement, des postures, des inclinaisons qui font penser à des conversations, à des colloques. Vous pouvez même les faire parler entre elles sans avoir à les cueillir. Et ainsi la conversation pourra reprendre un autre jour : « - Mais comme elle a grandi votre fille, Mme Tulipe ! – C’est qu’elle boit bien tout ce que le jardinier lui donne… »
Si vous n’avez plus de tulipes, les roses de mai-juin feront merveille. Et si vous n’avez pas de jardin, les grandes marguerites des champs, les boutons d’or seront de formidables acteurs. Vous pourrez organiser diverses petites réunions dans plusieurs vases. On pourra même, rose, aller en visite dans le vase-maison des marguerites : la fleur des champs recevant la fleur des villes…
Dites-vous bien que tout, absolument tout peut être objet de projection, d’identification. J’ai vu récemment un formidable spectacle « La balle rouge » par la « Compagnie du Chat Pitre » qui se dit justement « Théâtre d’objets », merveilleusement accompagné ce jour-là au bandonéon par « Artango « (Jacques Trupin) : Les personnages ne sont que des frites, des frites en mousse jaune bien visible dans le noir, d’une quarantaine de cm pour les parents. Ces parents vont avoir un bébé, puis ils vont se lasser l’un de l’autre et se séparer. Le tout petit, est bien malheureux et compense par son attachement à une balle rouge qui grandit, devient immense à la mesure des besoins d’amour. La souplesse des matériaux, (et la dextérité des manipulateurs) font que tout le public, adultes et enfants, est saisi de tendresse pour cet enfant objet qui vit si vrai les émotions réelles des enfants, vécues ou craintes.
Mais surtout, faites parler vos marionnettes :
Vous, le papa, la maman, profitez de la circonstance, parlez par la voix, les postures, les déplacements de la marionnette que vous tenez, à la marionnette de votre enfant (si c’est en duo), mais aussi à celle d’un autre de vos enfants, à celle de Papa… (si c’est toute une troupe qui se produit ce jour-là dans le coin de la cuisine ou du salon…) Parlez ainsi par personnage transitionnel interposé à vos tout petits (même s’ils ne parlent pas encore, vous verrez comme ils boiront tout cela des yeux, comme ils seront bon public, comme ils en redemanderont) Ce sont pour eux dans le domaine du virtuel des mots possibles de véritables schèmes sensori-affectifs, comme le sont dans celui des objets réels leurs schèmes sensori-moteurs. Ils manipulent (ou voient manipuler) certes des objets, mais en fait ce sont des émotions dont ils sont chargés, dont ils les chargent en pensée, qu’ils manipulent.
Vous l’avez bien compris, l’essentiel est alors de parler, de faire parler, de provoquer, de susciter des répliques, si votre tout petit est en âge de le faire, ou s’il ose le vouloir. Mais même s’il se tait, soyez sûrs que les pensées passent, les siennes… et les vôtres et celles des autres partenaires de la saynète.
Soyez alors sincère dans votre jeu, soyez authentique. Le sens des mots dont la marionnette est l’ambassadeur l’atteindra alors positivement.
Parlez vrai à vos tout petits à travers ces merveilleux porte-parole que seront vos marionnettes. Le prétexte du jeu permet à chacun des sincérités, des audaces même de propos et de pensées.
Et dites-vous bien que plus la marionnette est rudimentaire, plus elle offre de degrés de liberté aux projections.










