Marionnettes : leur parler vrai, leur agir vrai

La marionnette pourrait être vue comme une sorte de personnage, d’être transitionnel entre virtuel et réel. Un personnage que l’enfant (ou le marionnettiste pour que l’enfant s’y identifie) charge de sentiments, d’émotions, d’intentions, de désirs humains, le plus souvent enfantins. La marionnette, cet être mixte va vivre dans un monde imaginaire, imaginé. Elle va y jouer un rôle qu’elle seule, innocente, peut se permettre de tenir dans risque de sanctions.

Admirez cette « danse des petits pains » par Charlie Chaplin dans « la Ruée ver l’or », la dextérité de Charlot.
Mais le plus admirable c’est que nous voyons, nous projetons (un mot du cinéma…) dans cette scène ce que nous voulons y voir. Ce que nous pouvons y voir. La musique, l’ambiance du film, ce qui a précédé, ce que nous anticipons, ce que nous avons aimé dans notre vie, les mimiques de l’artiste, tout cela compose pour chacun de nous un bouquet personnel de sensations, comme toute œuvre d’art.
Le théâtre de marionnettes est l’auberge espagnole où nous venons de faire halte : nous y trouverons ce qu’il y a en nous de richesses ou de mesquineries, notre capacité d’émerveillement, notre acceptation ou notre refus de ce jeu symbolique, notre adoption ou notre rejet de ces êtres transitionnels qui nous permettent des incursions dans l’irréel et néanmoins possible, qui nous représentent, qui sont un peu de nous osant se risquer.
Ici, dans ce cas précis de la danse des petits pains avec Charlot, pas de grand risque, sinon de nostalgie un peu douloureuse au retour de ces contrées où règnent, pendant le temps magique de la danse, la beauté, la grâce, la gentillesse…
Mais rappelez vous aussi le même Charlie Chaplin devenu la Marionnette, le dictateur, le pantin Hitler en train de jouer avec le globe terrestre. Alors là, fini de sourire, notre rire était crispé. Et pourtant ce guignol Hitler avait la même fonction d’accompagnement transitionnel, de nous permettre d’oser entrer dans l’inimaginable : la dictature la plus atroce encore possible si nous ne sommes pas suffisamment vigilants car, et c’est le message subliminal que le clown nous adresse ainsi : toutes les tragédies ont d’abord l’allure de jeux grotesques, de sinistres farces (« Non ! ce n’est pas possible ! »).

La marionnette dit à notre réalisme: « ne croyez pas trop en moi. Vous voyez bien que je ne suis qu’un objet de pas grand-chose ». Les petits pains nous disent : « Faut pas [trop] rêver, nous n’avons rien de la grâce des ballerines, ni tutu, ni « petits chaussons de satin blanc ». Nous ne sommes qu’illusions et leurres grossiers. » Et le Dictateur lui aussi veut se montrer, sans grand pouvoir, sans danger en ce sas, inoffensif.
Et en même temps, les marionnettes nous exhortent : « Allez! laissez-vous aller, laissez-vous porter, transporter par le rêve, dansez avec nous, tout au moins en pensée, ouvrez la malle aux souvenirs, aux émotions. Bien sûr vous aurez un petit peu mal après, mais vous emporterez aussi notre souvenir d’objets à rêver et vous pourrez quand vous voudrez vous refaire en pensée une petite projection intime et pourquoi pas une ruée vers l’or à votre façon avec saloon et « vraies » danseuses que vous serez ou que vous applaudirez… Et le guignol d’Hitler glisse à notre inconscient : ne vous fiez pas trop à mon apparence.

La marionnette peut oser parler vrai. Puisqu’elle est censée n’être qu’objet ou, au plus, quelqu’un d’autre que moi. Et dans son parler vrai elle questionne souvent son « montreur » (son père alors – mais on voit des marionnettes enfant accompagnées de plusieurs membres de sa famille virtuelle). Et elle pose des questions essentielles (pour un enfant du jeune public) : « Tu m’aimes ? – mais oui. – Tu m’aimes comment ? – Très fort. – Et lui, (regard, geste vers la marionnette nourrisson qui est dans le berceau), tu l’aimes aussi fort? – Bien sûr – Fais-moi un câlin… Encore… très fort… »

C’est la force de l’esprit humain de pouvoir, de savoir donner du sens à des objets, à des êtres de fiction. Et peut-être surtout de savoir atténuer, nuancer une signification trop lourde, intolérable, trop réaliste, trop prégnante. Et même de savoir la travestir, la modifier, la coder, la rendre méconnaissable pour un temps. Ce que fait le rêve.
Un spectacle de marionnettes, c’est sans doute une forme de rêve éveillé.
Je peux être mon propre marionnettiste.

La marionnette, comme tout faire-semblant est un jouet. Bien plus : un jeu, une faille, une lézarde dans un réel trop dur par laquelle la compréhension va se glisser.
Comme le doudou, être-objet transitionnel entre la maison et l’école, l’ailleurs, le loin, la marionnette est un être-objet transitionnel entre le réel et le possible (craint ou espéré) devenu grâce à elle imaginable, donc vivable un jour s’il le faut. La marionnette contribue à d’éventuelles futures résiliences.

Emmenez votre tout petit voir, entendre, vivre l’ambiance magique d’un spectacle de marionnettes.
Mieux encore, donnez-lui quelques personnages marionnettes et soyez marionnettiste pour lui, avec lui.
Ces marionnettes, faites-les ensemble avec des objets de tous les jours
, des légumes par exemple : Dessinez (ou creusez) des yeux, une bouche, ajoutez un nez à une grosse pomme de terre (qui pourra être le papa, ou le gendarme comme chez Guignol…), une pomme de terre moyenne.
C’est alors que les savoir-faire, les compétences des aînés déjà scolarisés seront triplement précieux, pour la réalisation matérielle, pour la manipulation des marionnettes et pour oser leur prêter des propos (on devient acteur en fréquentant des acteurs, n’est-ce pas, parfois un peu cabotin, avec des trucs de métier – mais soyez sûr que l’enfant, lui est sincère dans ses improvisations tant sont intenses ses besoins d’identification, de projection, d’expression, de communication ?…). Essayez aussi ensemble (avec papa et ses outils et quelques bouts de bois, avec vos coupons de tissu, avec les couleurs des aînés…) de réaliser un petit théâtre de marionnettes
Surtout ne soyez pas trop exigeant quant à la qualité de vos réalisations en commun : les enfants sont d’une indulgence immense dans ce domaine, l’essentiel pour eux est de pouvoir très vite assouvir leur besoin de magie, de poésie, de pouvoir s’identifier en voyant agir le personnage, en l’entendant parler, en s’entendant parler lui-même s’il ose s’identifier au point de tenir un rôle parlé. Rappelez-vous le bonheur que procure un bonhomme de neige et comme il est d’autant plus émouvant qu’il est sommaire. L’esprit humain, l’œil compensent et gomment toutes les imperfections, toutes les approximations. Et le miracle c’est que notre imaginaire à chacun de nous enrichit le misérable objet de toute une bulle immense de souvenirs, d’évocations, de projets, de projections. Chacun de nous selon sa richesse ou ses misères – certains se contentent de bien peu, de rêver, d’espérer. C’est comme dans l’auberge espagnole.
Si vous tenez à préserves vos pommes de terre – qui deviennent une matière première base de créativité hors de prix- pensez aux poireaux : ils sont longilignes, de toutes tailles, élégamment vêtus de vert, et leur tête chenue fait merveille. Si vous tenez à leur faire un regard, un nez, une bouche, vous saurez bien incruster trois ou quatre clous de girofle (attention tout de même aux petits accessoires: vos tout-petits explorent et identifient beaucoup par leur bouche…)
Et pensez aux fleurs du jardin, aux formidables tulipes qui ont tout naturellement les unes par rapport aux autres des positions relatives, des différences de taille et d’épanouissement, des postures, des inclinaisons qui font penser à des conversations, à des colloques. Vous pouvez même les faire parler entre elles sans avoir à les cueillir. Et ainsi la conversation pourra reprendre un autre jour : « - Mais comme elle a grandi votre fille, Mme Tulipe ! – C’est qu’elle boit bien tout ce que le jardinier lui donne… »
Si vous n’avez plus de tulipes, les roses de mai-juin feront merveille. Et si vous n’avez pas de jardin, les grandes marguerites des champs, les boutons d’or seront de formidables acteurs. Vous pourrez organiser diverses petites réunions dans plusieurs vases. On pourra même, rose, aller en visite dans le vase-maison des marguerites : la fleur des champs recevant la fleur des villes…
Dites-vous bien que tout, absolument tout peut être objet de projection, d’identification. J’ai vu récemment un formidable spectacle « La balle rouge » par la « Compagnie du Chat Pitre » qui se dit justement « Théâtre d’objets », merveilleusement accompagné ce jour-là au bandonéon par « Artango « (Jacques Trupin) : Les personnages ne sont que des frites, des frites en mousse jaune bien visible dans le noir, d’une quarantaine de cm pour les parents. Ces parents vont avoir un bébé, puis ils vont se lasser l’un de l’autre et se séparer. Le tout petit, est bien malheureux et compense par son attachement à une balle rouge qui grandit, devient immense à la mesure des besoins d’amour. La souplesse des matériaux, (et la dextérité des manipulateurs) font que tout le public, adultes et enfants, est saisi de tendresse pour cet enfant objet qui vit si vrai les émotions réelles des enfants, vécues ou craintes.

Mais surtout, faites parler vos marionnettes :
Vous, le papa, la maman, profitez de la circonstance, parlez par la voix, les postures, les déplacements de la marionnette que vous tenez, à la marionnette de votre enfant (si c’est en duo), mais aussi à celle d’un autre de vos enfants, à celle de Papa… (si c’est toute une troupe qui se produit ce jour-là dans le coin de la cuisine ou du salon…) Parlez ainsi par personnage transitionnel interposé à vos tout petits (même s’ils ne parlent pas encore, vous verrez comme ils boiront tout cela des yeux, comme ils seront bon public, comme ils en redemanderont) Ce sont pour eux dans le domaine du virtuel des mots possibles de véritables schèmes sensori-affectifs, comme le sont dans celui des objets réels leurs schèmes sensori-moteurs. Ils manipulent (ou voient manipuler) certes des objets, mais en fait ce sont des émotions dont ils sont chargés, dont ils les chargent en pensée, qu’ils manipulent.

Vous l’avez bien compris, l’essentiel est alors de parler, de faire parler, de provoquer, de susciter des répliques, si votre tout petit est en âge de le faire, ou s’il ose le vouloir. Mais même s’il se tait, soyez sûrs que les pensées passent, les siennes… et les vôtres et celles des autres partenaires de la saynète.
Soyez alors sincère dans votre jeu, soyez authentique. Le sens des mots dont la marionnette est l’ambassadeur l’atteindra alors positivement.
Parlez vrai à vos tout petits à travers ces merveilleux porte-parole que seront vos marionnettes. Le prétexte du jeu permet à chacun des sincérités, des audaces même de propos et de pensées.
Et dites-vous bien que plus la marionnette est rudimentaire, plus elle offre de degrés de liberté aux projections.

Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
Copyrightdepôt

A


Jouer avec rien, jouer avec tout

Vous avez remarqué combien souvent je vous ai parlé du « jeu » chez le tout petit.
Ce jeu par lequel l’enfant se construit, n’a rien à voir avec le jeu formel défini par Roger Caillois « Les jeux et les hommes » (Gallimard 1957) qui est, entre autres caractéristiques, improductif, réglé, fictif (Cf Wikipedia ).
Remarquons que le joueur, pris dans un réseau de règles, de conventions, s’abstrait du monde réel, le jeu étant alors vécu comme un moyen efficace d’oublier, justement, un réel trop dur ou pour le moins ennuyeux.
L’enfant, lui, dès sa naissance, et même avant, joue avec le réel, ne cessant de le soumettre, pour le faire « bouger », pour introduire « du jeu » dans un bloc apparemment impénétrable, » insaisissable », sans lois, sans organisation. Par le jeu, l’enfant, lui, ne s’abstrait pas du monde, il y entre.
Le bébé, le tout petit ne cesse de jouer avec ses outils de conquête, de compréhension que sont ses perceptions sensorielles. Sa mémoire, déjà, est essentielle, elle enregistre des “effets” liés à certaines « activités » perceptives, sensori-motrices - les toutes premières notions de causalité ne viendront que de la conscience de la régularité possible de ces effets, de leur reproductivité pour ainsi dire accidentellement ressentie, reconnue, puis peu à peu intentionnelle (habitudes, activités intentionnelles)
Le tout petit joue avec rien, en fait avec tout ce qui peut lui procurer des sensations.
Le tout petit n’a pas de jouets. Pour lui tout est jouet, tout est source de sensations, le cordon ombilical qu’il saisit, les parois de son domaine utérin contre lesquelles il se tapit quand maman ou papa tapote, l’appelle, le liquide dont il se régale (mais pas toujours, le menu de maman laisse parfois à désirer…). À sa naissance c’est le monde tout entier qui l’assaille, qui semble se jouer de lui, le noyer sous un flot de sensations sans liens. Heureusement, il a très vite grâce à maman reconnue, quelques repères olfactifs et auditifs : sa peau donne à Bébé des sensations oh! combien plus fortes, et cependant de même nature, grâce aux caresses et surtout au merveilleux bain. Et Maman lui assure des moments de quiétude heureuse. Sans compter les longs temps de sommeil, où déjà, par le travail du rêve, le tout petit, comme nous « révise » le monde vécu pour le rendre plus acceptable.
Et très vite, déjà, ce tout petit de rien du tout est plus fort que le monde, parce qu’il commence à le « saisir ». Et cette conquête, ce jeu d’énigmes toujours renouvelé durera tant que se maintiendront les moteurs que sont la curiosité, le désir d’essayer, de chercher pour ressentir, bientôt pour trouver, alimenté par le bonheur des réussites.

Au temps des expériences, de l’intelligence sensori-motrices (de la naissance à 18/24 mois), puis à celui des opérations concrètes (de 2 à 11/12 ans), toute la construction de l’intelligence se joue dans cette relation triangulaire interactive action-sensations/perceptions, analyse/mémorisation.
La main et le cerveau sont les deux outils essentiels, tous deux agissent, l’un en « représentation », en anticipation d’une stratégie à maîtriser, ou à affiner, ou a renouveler (invention, découverte), l’autre en essais, tâtonnements, vérifications, répétitions… Entre main et cerveau, les organes des sens ne sont que des agents – indispensables (mais leurs déficiences peuvent être compensées) - de renseignement, de transmission des ordres et des informations qui « remontent » en feedback.
Feuërstein a bien mis l’accent sur l’importance de ce travail mental de la « représentation » qui permet de « rejouer » de mémoire l’expérience, les tâtonnements récents : Cette stratégie du savoir attendre « je réfléchis une minute » évite l’impulsivité brouillonne qui mène tout droit au désordre extérieur et interne.
Notons bien toutefois que cette manipulation mentale des objets ne peut se faire qu’à partir des manipulations concrètes et très peu de temps après ou avant : en d’autres termes, jusqu’à l’entrée au collège – il y a bien sûr des exceptions – l’enfant doit toucher, déplacer, ranger, classer, tâter, tâtonner jusqu’à ce que jaillisse une idée, ou tout simplement une sensation, une impression mémorable, qui vaille la peine d’être « enregistrée » et qui méritera d’être reproduite en raison du plaisir (ou de la satisfaction – on grandit ! -) qu’elles produisent.

Cette fonction de « représentation », (la fonction sémiotique ) cette aptitude aux symboles, au cinéma mental, et qui commence très tôt, est sans aucun doute, avec l’utilisation de codes (l’écriture entre autres, qui permet de communiquer à distance) assure la supériorité de l’homme sur l’animal, le petit enfant découvrant aussi très vite qu’il a une pensée autonome de celle de l’adulte qui ne “lit” pas tout et qu’il peut éprouver les sentiments, vivre en partie ce que pense l’autre - c’est le début de l’empathie, cette faculté éminemment sociale de se mettre dans la peau des autres.

À partir de 11/12 ans, la puissance du génome humain permet des manipulations sans objets concrets : l’enfant, l’adolescent « jouent » avec des idées abstraites, des « inconnues » et autres variables mathématiques : Ces manipulations mentales aboutissent à des hypothèses qui sont des essais d’explications, de lois de l’organisation possible du réel. À partir de ces hypothèses de lois, le cerveau pense, imagine, déduit des applications qui pourront être vérifiées par d’autres opérations hypothético-déductives mais aussi par des expériences en laboratoire où on retrouve souvent la dure résistance du réel qui impose la révision des hypothèses initiales.

Le petit animal lui ne « joue » dans son enfance que les activités qui seront essentielles à sa vie et à sa survie. Dès qu’il aborde l’âge adulte, il répète, par imitation, les « jeux » sociaux de son groupe, il s’entraîne par ces jeux à sa future intégration sociale. Quand il est intégré, fini de jouer gratuitement, pour le plaisir.
L’animal adulte n’a plus guère besoin de chercher, il a tout trouvé, il ne cherchera plus. Mais il est condamné à rester en groupe, il ne peut communiquer qu’à portée de regard ou de cri.
L’homme lui a inventé l’écriture. Même en prison, il peut continuer à chercher et à trouver.

Revenons au jeu de notre tout petit qui n’est pas encore au collège…
Seul, ou avec papa, maman…, ou avec ses aînés, il va jouer, il doit jouer. Le médecin consulté observe ou demande toujours s’il joue. S’il ne joue pas, notre tout petit est malade ou déprimé.
Plus les jouets seront simples, meilleurs ils seront.
Rappelez-vous ce document de conseils de l’UNESCO ou de l’OMEP que je cherchais… et n’ai toujours pas retrouvé : il était destiné aux populations les plus pauvres (de chaque continent) et suggérait aux mères des activités de jeux avec leurs tout petits en tirant parti des seules ressources naturelles.
Faisons comme si nous étions démunis de tout, sauf de la nature qui nous entoure et qui nous offre bien des voies d’accès à la compréhension du monde.

Réfléchissons-y, inventons ensemble et photographions.
Associez à cette réflexion les aînés de vos tout petits, les “grands” qui sont déjà en maternelle : vous serez surpris de la variété des idées de jeux et jouets “naturels” qu’ils auront pour leurs petits frères et sœurs. Et s’ils y prennent du plaisir, eux, les grands, ils prendront l’heureuse habitude de jouer généreusement avec les petits et ils sauront apprécier leurs réussites, partager leurs joies et les encourager. C’est très exactement ce qui se passe dans les classes à plusieurs niveaux: les petits sont “tirés” vers le haut et les grands deviennent plus attentifs, plus solidaires.

En deux coups de cuillère à mots

Celles et ceux qui me lisent savent à quel point je suis bavard…Ma cuillère à mots est souvent une louche, mais j’essaie de vous servir des “louchées” de mots choisis, voire créés…
Et il faut souvent longuement plaider les causes qui semblent les plus évidentes.

Une “cause” évidente, qu’il va nous falloir cependant promouvoir et défendre bec et ongles (car le laisser aller, le laisser faire opère une sélection que les pauvres et les malchanceux finiraient par croire naturelle -les riches et les puissants auraient de meilleurs gênes qui feraient la différence…) Résignation, résignation, le poison amer des humbles…
Or 96% des petits d’homme (sur tous les continents, de la préhistoire au moins à aujourd’hui) sont des surdoués dès le jour de leur naissance, tous promis à l’excellence. Ces petits soldats partis à la conquête du réel ont tous au départ leur bâton de maréchal dans les spirales de l’ADN humain.
Dès l’entrée en maternelle, à 3 ans, les différences d’aptitudes à apprendre, à progresser sont considérables.
A l’entrée en 6ème, « 15% ne savent ni lire ni écrire » (entendu hier à la télé “officielle”).
Mais que s’est-il passé pour un tel gâchis?
Qui est responsable?

Oh! certes pas les mamans qui font toujours, je dis bien toujours, tout ce qu’elles peuvent pour que cette chair de leur chair ait un bel avenir à la mesure de leurs rêves. Ni les papas, qui sont de plus en plus maternants et qui ne sont pas en reste d’ambition pour leur progéniture…
Mais alors qui?
Nous tous, par excès de confiance, justement en ce formidable génome, dans le savoir faire des enseignants qui compensent souvent bien des inégalités, mais au prix de quels efforts et parfois de douloureux doutes d’eux-mêmes.
Notre société, les pouvoirs publics qui regardent l’enseignement par le gros bout de la lorgnette, qui consacrent le plus gros de leurs efforts à l’Université, à la recherche, dans l’urgence, et oublient la prévention, qui ne voient pas que ces tout petits qu’on délaisse trop aux seules possibilités des familles, sont la clé de cette réussite future qu’on espère toujours et qui se dérobe si souvent.
Bien sûr, nous avons un enseignement supérieur remarquable qui nous forge des savants, des chercheurs exceptionnels - qu’on vient chercher… ou qui partent d’eux-mêmes.
Mais il pourrait, il devrait y avoir bien plus de réussites. On n’a jamais trop d’intelligences et de savoir-faire.
Il y a trop de souffrance, d’humiliation par l’échec, tout au long des cursus scolaires.
3 ans, c’est vite passé…
Alors consacrons toute notre attention, notre vigilance, notre sollicitude à ces tout petits qui sont encore dans leur famille ou chez leur nounou.
Bébé a tout ce qu’il faut au départ.
Maman, c’est sûr, fera tout ce qu’il faut pour peu qu’elle ait quiétude affective et sécurité matérielle pendant les premiers mois de Bébé.
Puis jusqu’à la maternelle, le tout petit ne va pas cesser de « jouer », c’est-à-dire de travailler (« le jeu est le métier de l’enfant » - Pauline Kergomard)
Célestin Freinet a su formidablement « laisser couler la source claire », celle du désir naturel de toujours mieux comprendre, mieux savoir, en laissant ses petits et grands écoliers « jouer » avec le réel encore incompris, se livrer systématiquement, sans obligation de rythme, de réussite, ni sanction, à un véritable tâtonnement expérimental si cher aux scientifiques et pendant lequel s’élaborent des hypothèses qui sont les connaissances en gestation.
Le maître de l’École Moderne sait, mais il ne souffle pas, il surveille les essais, il y participe, peut se tromper lui-même… Tout au plus suggère-t-il des pistes…
Il laisse à l’enfant le bonheur mérité et partagé de la découverte lentement conquise, la joie ineffable de l’eurêka.

2 clés donc:
- La quiétude affective et matérielle pour le couple Maman-Bébé, pour la cellule familiale: changement de Société donc, et il faudrait au minimum une évolution du « regard » social.
- Le jeu du tout petit, en priorité de la naissance à la maternelle.

Les 100 premiers jours: l’état de grâce

Ces premières semaines de la vie de Bébé sont essentielles.
Au début de cet amour fusionnel, de cette lune de miel, Bébé n’est pas encore Bébé, Maman n’est plus vraiment la Maman… des autres.
Déjà, dans les derniers mois de la grossesse, Papa et les aînés sentaient bien qu’elle était ailleurs, qu’elle n’était plus si bien la maman, l’épouse : C’est dans ces moments précieux où Maman fantasme son bébé à venir, où elle le rêve, l’imagine, que se joue la qualité de l’accueil et de la relation qui va s’établir. Et même si l’écographie lui annonce un petit bonhomme alors qu’elle souhaitait une petite soeur à son aîné, elle aura plusieurs semaines pour se faire à cette déception, pour “lécher” les images de cet autre garçon, elle se fera même plein de petits cinémas, elle se projettera en petites séquences vidéo les projets de vie à deux, à trois, à plusieurs, qu’elle rêve pour ce tout petit qui n’est pas encore là.
Quand Bébé arrive, quand il est là, sur son ventre, à son sein en train de téter, niché au creux de son cou, Maman est bouleversée. Bébé et Maman ne font qu’un. Une séparation définitive (comme cela s’est trop souvent et trop longtemps pratiqué pour de “bonnes raisons”) serait alors un drame, une déchirure qui mutile toujours gravement l’une et l’autre.
Mais Bébé est bien à Maman et Maman bien à Bébé: on se connaît, on s’est reconnu, question d’odeurs, de phéromones - Avez-vous remarqué que quelques heures après la naissance d’un agneau dans un pré, le bélier (le papa donc) vient longuement le humer, le reconnaître: il est alors des siens, du troupeau, de la race, du clan, il est identifié, accepté, il a désormais droit de vie sociale.
Il en va de même chez nous les humains, et nous reparlerons souvent de cette animalité si importante, si respectable, si nécessaire qui est toujours en nous.
Winnicott a magnifiquement mis en évidence la force de cette relation duelle mère-enfant dans les jours et les semaines qui suivent la naissance, mais aussi et surtout, sa nécessaire évolution vers l’autonomie progressive de chacun. Et cette “libération” de la ligne droite, de cette ligne directe moi-toi ne peut se faire que par une relation triangulaire moi-toi-autre.
Au début, il n’y a pas de toi-moi, il y a un “nous” global, évident, absolu pour Bébé surtout.
Un “nous” qui va se révéler dans sa dualité, et qui ne sera vraiment dédoublé que s’il est senti comme étant inséré dans un ensemble Moi, Toi et les Autres (objets ou êtres vivants).
L’Autre, c’est quelque chose de différent, qui est perçu, senti comme nouveau donc différent: “Tiens! mais c’est à moi (ce poing - ce hochet, ce coin de drap, que j’aperçois, que je mordille, qui est source de nouveaux plaisirs, qui est à l’origine de nouveaux essais, de nouvelles explorations et conquêtes sur le vaste continent du réel, mais c’est à moi, je le sens comme une caresse de maman…

De la conception à la mort, chacun de nous a dû passer, devra passer par ces ruptures d’harmonie paradisiaque.
Et chaque fois, au début de ces ruptures douloureuses, de ces transitions vers l’ailleurs, l’autre, le différent, le risqué, il va falloir ce que Winnicott a si bien “inventé”, “découvert”: un objet transitionnel. La vie est toujours une prise de risque, une succession de douleurs, de petits renoncements, de grands ou menus deuils, que moi je dois accepter, et que ceux qui m’entourent, qui me protégeaient jusqu’alors doivent accepter et vouloir. Maman doit renoncer en partie à moi, elle devra me confier à d’autres: les bras de papa (”fais bien attention, tiens bien sa petite tête…”), les visteurs venus à la maternité, le reste de la famille, une nounou peut-être, bientôt, la garderie, la maternelle, la grande école, un internat, un patron, une copine, une belle-fille!… Sans compter les intérêts divergents. A chaque départ vers une nouvelle conquête, on est à nouveau le tout petit, le petit, le débutant, le bleu.
A chaque expédition il nous faut emporter avec nous un objet transitionnel, quelque chose qui nous rattache au passé, qui nous donne l’énergie de persévérer, de recommencer en cas d’échec, de rejet…
Ces objets transitionnels, du doudou dans les bras du petit écolier, au souvenir précieux de la fiancée emporté au service militaire, tous, infiniment divers sont autant de petits piliers de résilience qui seront d’un secours évident, proche du fétichisme. Les cosmonautes emportent-ils un peu de leur passé dans leurs scaphandres, sur la lune? Oui sans doute et à coup sûr dans leur mémoire immédiate et lointaine. Mais ces “objets” ne sont souvent plus tard que des souvenirs conscients et même inconscients: On part plein de forces vers la séparation momentanée et le risque quand on est habité par la certitude, l’évidence indiscutable qu’on est aimé, estimé, ou même - et cela peut suffire - qu’on a été aimé sans l’ombre d’un doute.

Donc l’état de grâce, la lune de miel, l’amour total des premières semaines, ça ne peut pas durer, ça ne doit pas durer.
Une “bonne mère” doit peu à peu laisser des “degrés de liberté”. Il faut du “mou” dans le cordon ombilical qu’est toute vigilance. Nous sommes des balles de Jokari lancées de plus en plus loin, avec de plus en plus de force. La tolérance, l’acceptation du risque réside dans l’élasticité, la souplesse. Et le Jokari humain est à tête chercheuse… et aventureuse.
Nous avons tout au long de la vie de ces cordons ombilicaux, - les meilleurs ne sont pas les plus rigides - nos parents, nos maîtres et formateurs, nos amis…

Grâce à Winnicott, nous savons que l’espace nouveau de conscience, de vie (Moi, Bébé) ne peut s’établir et s’affirmer que s’il se différencie peu à peu de l’espace Maman, et cela par le détour par un espace de transition, peu à peu rempli de ces objets transitionnels qui captent l’intérêt de Bébé, avec lesquels il joue, c’est-à-dire avec lesquels il travaille à la conquête, la compréhension du réel.
Bébé, nous l’avons vu a un équipement extraordianire de capteurs sensoriels et le flot de ses sensations est acheminé tant bien que mal, analysé, classé, mémorisé à force de répétitions, dans un formidable ordinateur, son cerveau aux 15 milliards de neurones, déjà.
Le jeu, nous l’avons déjà vu, c’est la vie, c’est ce qui fait bouger les choses. Ce “jeu” introduit dans la relation initiale entre la mère et son enfant, c’est la nécessaire lézarde, la menue faille par où se glisse la liberté créatrice.
Une mère trop possessive , trop anxieuse des risques pris par son tout petit serait un peu étouffante et limiterait son épanouissement. Une mère trop indifférente, qui ne saurait pas être à l’unisson des émotions de son bébé, ne lui donnerait pas ainsi l’autorisation implicite, tacite de renouveler ses “expéreinces sensorielles” et affectives, de se familiariser avec le trop-plein émotionnel des premières sensations: Si maman est heureuse avec moi, heureuse comme moi, ça peut, ça doit, ça va recommencer. Au bébut, découvrir le monde, c’est se lancer de la falaise dans le vide immense et merveilleux avec toujours peur et bonheur mêlés. La “participation” affective du moniteur fait alors du bien et soutient… presque autant que la voilure du delta plane

Mais on l’a déjà dit, une des clés de la réussite de cet état de grâce, c’est la quiétude affective - de la mère surtout : Bébé est un petit caméléon dont on ne connaît la coloration affective que quand on le place dans les bras de sa maman - et leur sécurité matérielle, à eux deux et à la cellule familiale toute entière.
Donc, nous le verrons prochainement: Notre projet d’aide à la petite enfance est un projet de société