ToutPetits-Jeux (TpJx) : Jeux de rien, jeux de tout

Relisons d’abord cette page « Jouer avec rien, jouer avec tout », et celle-ci aussi, déjà plus pratique : « Des intentions à l’action »
Cette page de rien contient tout l’essentiel de ce dont il faut être persuadé : L’intelligence d’un petit d’homme se construit dès la naissance, et sitôt que la main devient capable de tenir et que le regard se coordonne pour profiter des trouvailles de la main et des manipulations, le déjà formidable cerveau est envahi de sensations visuelles, tactiles… que tant bien que mal - mais en tout cas de mieux en mieux à mesure des tâtonnements - il analyse, coordonne, mémorise. C’est dans ce triangle main / œil / pensée que se sont forgés, que se forgeront tous les génies de l’humanité, passés et à venir. Cela va durer jusqu’à l’adolescence : alors le cerveau tout puissant, fort de son vécu concret, saura se passer de la main et de l’œil (sinon pour mémoriser par écrit le cheminement de ses hypothèses). C’est alors que le « tu vois ? » prend toute sa valeur de représentation.
Mais dès les tout débuts de la préhension, du déliement digital et de la coordination oculomotrice, étymologiquement, déjà, comprendre c’est prendre avec soi.

Comprendre c’est incorporer. Incorporer le réel comme une indispensable nourriture.
L’enfant est insatiable de ces interminables
festins de sensations. La pensée seule de l’enfant tourne vite à vide. Car ces boulimies sensorielles sont assorties de plaisirs immédiats. Le plaisir ressenti est alors la récompense de l’action entreprise, si modeste, si élémentaire et sensorimotrice soit-elle. Et ce plaisir-conséquence est le moteur d’un désir causal qui va relancer l’action de nos petits maniaques qui vont répéter jusqu’à épuisement de tout leur suc de bonheur leurs petits schèmes de rien du tout. Mais petit schème deviendra schéma, puis équation, puis plan puis création : la boucle sera bouclée, du réel initial, donné, au réel repensé, modifié, amélioré.

Alors soyons bons et généreux avec nos tout petits : Soyons les parents nourriciers de leur intelligence en devenir. Parce qu’aussi précieux que le lait maternel dont ils vont faire les fibres de leur corps, abreuvons-les de ce cocktail précieux de sensations, et de paroles, de mots, dont ils vont tisser les fibres de leur intelligence.

Parlons à nos tout petits, dès leur naissance. Et soyons de bons acteurs qui jouent sincèrement leur rôle mais en n’ayant pas peur d’en rajouter. Soyons enthousiastes pour eux, comme eux. Commentons nos actions, leurs réactions, leur plaisirs ou leurs petits chagrins d’échecs, leurs impatiences. Cette empathie profonde, cette communion dans un plaisir sans doute quelque peu régressif et bêtifiant (vu de l’extérieur), mais en tout cas partagé, c’est cela la signature de la réussite pour un tout petit, un bonheur dont il ne se lasse ni se fatigue jamais.

Le critère est simple : Bébé est heureux, cela se voit, s’entend, se sent. Il en redemande et n’est pas dans un état de trop grande excitation. Il sourit, rit, jubile, frémit souvent de tout son corps, agite bras et jambes pour bien montrer son désir de participer. Sa fatigue, alors, est une saine fatigue sans refus du sommeil qui le saisit soudain. Et soyez sûr que les « jeux », l’action et le plaisir et leur « digestion », leur affinement, leur maîtrise, vont se poursuivre dans les phases de rêves où vous serez quelque peu mêlés.

Demain, en poussette, à cou, - ou à pied si on est déjà grand -, nous sortirons avec Tout Petit et ses aînés déjà en maternelle, et nous irons ensemble dans le jardin, jouer avec les couleurs du printemps.
En attendant, jetez un œil sur cette cueillette de rameaux que Val (4;6) et moi avons faite en pensant à ce qui pourrait bien plaire à un vraiment tout petit.

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
Copyrightdepôt

A


Désirs : des besoins sensés

Un besoin, c’est comme un état de manque, c’est en creux, comme un vide. Un vide qui n’a besoin (remarquez l’emploi en locution du même mot…) que d’être comblé, satisfait, mais qui sait être impérieux, tyrannique et peut faire souffrir. Le besoin devient vite une tension qu’il faut faire cesser. Le besoin, une fois satisfait, est oublié. Le besoin est égoïste. Le besoin n’a pas « la reconnaissance du ventre ». Il se contente de revenir avec la quasi régularité des planètes physiologiques. La machine peut tourner jusqu’à ce qu’un manque- le même, périodique, ou un nouveau – soit éprouvé, perçu…
C’est pourquoi les besoins sont si décevants. Mais, bien que frustes, élémentaires, quasi mécaniques, ils sont indispensables. Ils sont la première marche vers un progrès possible. Car il y a un plaisir quand un besoin est comblé, qui décroît certes à mesure qu’il se comble, un plaisir élémentaire certes, proche du soulagement… L’attente de la prochaine montée en puissance du besoin peut devenir un plaisir raffiné, un plaisir espéré, attendu, une promesse, une quasi certitude de plaisir à venir, et les Romains riches et décadents savaient courir au vomitorium pour provoquer le manque et hâter le retour du besoin.
Le désir c’est l’attente des promesses du besoin. Le désir est une tension, une prise de conscience d’un besoin.
Le désir sait où il va, il sait ce qu’il veut. Le besoin ne le sait pas toujours : Nous avons de multiples besoins physiologiques qui nous gouvernent, qui nous équilibrent, souvent à notre insu. Et, de ces multiples ajustements inconscients, réflexes, de notre machine biologique, nous avons, tout au plus, le plaisir d’une sensation de bien-être général, de bonne santé. Le grand accidenté physiquement guéri mais demeuré dans un coma prolongé a toujours des besoins vitaux que des équipes formidables continuent à combler sans recevoir la moindre gratification d’un indice de plaisir. Et la plante qui « meurt de soif » - voyez comme on lui prête, comme en espoir d’une reconnaissance, des sensations humaines – cette plante, à qui certains parlent spontanément comme à un bébé (Cf. Goossens « Elle s’appelle Pépette, pas vrai Pépette?), cette plante que l’on arrose en projetant sur elle notre plaisir qu’on croit le sien – éprouve-t-elle le moindre plaisir de son besoin satisfait ? Tout au plus la verrons-nous (et ce sera notre plaisir à nous) se refaire une santé… strictement végétale. Combien d’entre nous frémissent à l’idée de finir ainsi, « comme un légume », sans désir – sans anticipation, sans quête de plaisir -, sans réaction non plus, parce que sans tension, sans orientation vers un but, et sans « manifestation preuve » du plaisir éprouvé lors de la satisfaction des besoins.
Le besoin est égoïste.
Le désir est généreux. Il est aussi une faiblesse, il est un aveu de l’importance que le sujet attache à la satisfaction de ses besoins…
Le désir souligne un besoin d’une qualité supérieure, le besoin de relation, d’attachement. Il est la « reconnaissance plaisir » promise à l’Autre.
Le besoin a la force impétueuse des brutes, le désir sait très vite avoir la persuasion du diplomate.
Le plaisir signe une relation. Le plaisir exprimé par le nourrisson et bien sûr perçu et apprécié par l’entourage est une promesse de socialisation.
Le désir/plaisir est un échange avant ou après le besoin.

Le prodigieux ordinateur mis en place par le génome humain dès la première division de l’ovule fécondé, configure tout au long de la vie intra utérine son « hard », sa structure matérielle (système nerveux, cerveau, neurones… tout cela étroitement  inséré dans un corps indissociable qu’on ne pourra, qu’on ne devra ni oublier, ni négliger) et met en œuvre simultanément le fantastique « soft » du logiciel génétique dont est doté chaque petit d’homme. Et cette extraordinaire machine à progresser a besoin d’être alimentée en énergie : la maintenance « matérielle », physique, se contenterait (et encore pas toujours, on le verra) de l’énergie alimentaire. Mais il faut bien plus pour assurer le bon fonctionnement, l’optimisation des performances du « logiciel génétique » : Ce moteur qui assure la plénitude d’un épanouissement humain, c’est le désir qui sublime le besoin, le besoin si indispensable, mais si primaire.
Le désir est le moteur de l’intelligence en devenir.

Le nouveau-né qu’on pourrait penser n’être qu’une sorte de machine à téter, dormir, digérer, croître…, peut sembler régi par ses seules horloges et rythmes biologiques. Mais le bébé sait faire sentir son plaisir ressenti. En tout cas, Maman sait que Bébé est heureux, content, qu’il a du plaisir. Parce que la Maman éprouve elle aussi de façon fusionnelle, le plaisir du besoin comblé de Bébé, par une sorte d’empathie physique ; elle souffre des douleurs de son enfant, elle sent ses manques, elle aussi  est apaisée, sécurisée quand il a « son content » de lait, de sommeil, de chaleur, son content de contentement. [Et remarquez que content, contenté et contenus sont de la même « famille de sens » que plénitude.]

Le petit d’homme n’est pas que de besoins. C’est un être de désirs.
A sa naissance, déjà, il sait teinter de désirs ses besoins.
Sa demande de soins, de  « reconnaissance » surtout, passe par une quête, des comportements (arrêt des pleurs, regard appuyé, un doigt adulte agrippé, un laisser aller confiant tout contre maman, (ou papa, ou Mamie, ou Papy – avec des degrés tout de même, on sait déjà reconnaître et différencier par bien des indices son petit monde familial). Son apaisement après la tétée n’est pas que béatitude, réplétion inerte. Il signe un bonheur retrouvé, celui des besoins comblés dans la bulle affective où se mêlent le goût du lait, la voix et l’odeur de maman et peut-être et surtout son contact étroit et bercé, tête contre cou, avant de se laisser aller au bonheur du sommeil – qui n’est pas, qui n’est jamais une inaction, une inertie : le nouveau-né a lui aussi, comme nous, des  phases de « sommeil paradoxal » qui signent l’intense activité cérébrale d’un « travail de rêve ».

Certes ces désirs, si forts, si impétueux, du tout petit, il va falloir peu à peu les maîtriser, canaliser dans les limites des premières frustrations, des premières attentes, des premières habitudes, des prémisses d’un surmoi lui aussi très tôt en construction, d’une socialisation à ses tout débuts.
Mais ces désirs si véhéments parfois, si animaux, si proches du besoin irrépressible, il faut savoir s’en émerveiller, s’en émouvoir, les « lire » et même les encourager, faire sentir qu’on les a bien décodés, qu’on les a bien perçus et qu’on est heureux d’avoir saisi, que Bébé soit déjà un si bon petit mime Marceau. Et Bébé si petit soit-il, sent, perçoit, sait par toutes ses fibres heureuse que Maman l’a compris, que leur « conversation », leur échange, a fonctionné, que « la ligne » est bonne.

Je reviendrai longuement sur la « langue » des tout petits, qui, dès leur naissance et même avant savent « écrire » leurs besoins et leurs désirs, émettre de tout leur corps des messages éloquents, qui savent « lire » les « réponses » affectives et en actes des mamans, leurs comportements et mille indices sonore, visuels, olfactifs, tactiles…du « micro climat » qui règne dans la cellule familiale. Mais vous qui me lisez savez déjà que ces « conversations », ces échanges ne peuvent avoir lieu que dans un contexte de sécurité matérielle et affective.

« La Shoah par balles » Vous avez peut-être eu le courage se suivre ce terrible reportage hier soir sur la 3 . Ces malheureux vieillards d’Ukraine ont été en 1942 des enfants, tout au plus des adolescents, que la folie d’un monstre aux pleins pouvoirs et la docilité subalterne d’officiers choisis (diplômés en droit – quel raffinement pervers !) a fait témoins ou acteurs terrorisés d’un génocide qu’on ignorait, puis dépositaires d’indicibles souvenirs pourtant gravés comme de la veille. Quand la parole est interdite, quand on s’interdit à soi-même l’accès à des zones entières de sa vie intérieure, on est bien proche de l’autisme. Récits détaillés, logorrhéiques parfois, dessins, gestes entravés par l’âge qui se voulaient précis, ceux qui ont été libérés par ce passage à l’acte des premiers mots ont ouvert en grand les écluses qui retenaient leur douleur, leur honte aussi certainement. Et nous avons senti combien ils étaient soulagés, heureux sans doute de savoir que maintenant, le monde entier saura l’incroyable, comme ce malheureux qui avait jeté hors de la fosse, son nom comme un cri gravé sur un tampon. Les mots sont toujours libérateurs, parfois de leurs seuls lecteurs.

Et soyez vigilants, toutes les dictatures commencent par des restrictions des droits d’expression, et finissent en apothéose par des autodafés.
Vénérez l’écrit qui est la mémoire de la parole ainsi transportable à distance hors de vue de l’émetteur : c’est cela la grande supériorité du petit d’homme, même sur les primates les plus évolués, qui sont obligés pour communiquer de rester à portée de vue (gestes, mimiques, jets…) ou dans les limites du bouche à oreille, qui sont donc contraints à une vie de clan qui impose à tous la présence permanente de tous et mobilise toutes les vigilances pour le respect des hiérarchies.
L’intelligence s’épuise à trop d’obligations immédiates. Il lui faut toujours pour se développer pouvoir prendre du recul, de la distance.
Vénérez aussi et plus encore le  « langage » de vos tout petits qui ne cessent, dès qu’ils vous voient, de vous « parler » de tout leur corps.

L’intelligence des tout petits est soluble dans la misère

Oui, hélas, l’intelligence des tout petits, leur merveilleuse intelligence potentielle résiste mal à la misère :
La misère matérielle, et sans doute plus encore la misère affective, relationnelle, quand elle touche, dans les premières semaines, les deux partenaires de cette construction, Bébé et Maman.
Et cette vulnérabilité de l’intelligence en construction persiste tout au long des 3 premières années.
Si le climat, de la naissance à la fin de la 3ème année, a été suffisamment serein, soyez sûrs que le tout petit aura suffisamment appris à « lire » le monde heureux qui l’entoure et à agir sur lui pour le maîtriser, et qu’il aura fait provision d’assez de forces et de désirs pour poursuivre sa conquête du savoir.

La misère matérielle est la plus facile à voir, à repérer. Elle est même, en ces temps sans scrupules, de plus en plus répandue et diversifiée… Et pas seulement dans les contrées lointaines : elle est là, chez nous, à nos portes, dans nos villes et dans nos villages, dans nos vies qu’elle grignote déjà ou qu’elle lorgne. Qui peut maintenant se dire à l’abri de la pauvreté la plus violente, exempté de souffrance, dispensé de vigilance ?
Notre première qualité relationnelle doit être la solidarité, la non indifférence. Car, en plus, la misère se cache, les pauvres ont cette dignité de faire face tant bien que mal, de sourire et même de rire de leurs épreuves. Et c’est dans les villages, dans les hameaux les plus reculés, que les travailleuses sociales découvrent parfois les détresses les plus profondes.

La misère affective est moins évidente, il faut savoir « lire » sur les visages, interpréter les silences, l’inaction, le repli, l’absence ou le manque de communication entre la maman et son bébé.
La maman, au retour de la clinique d’accouchement, se sent soudain comme abandonnée – surtout si papa va travailler – quand elle se retrouve seule avec son tout petit bébé et l’énorme responsabilité de cette petite vie. Sans compter qu’elle est souvent épuisée physiquement et émotionnellement et qu’elle aurait bien besoin d’aide et de repos pour se remettre. Et si c’est son premier bébé qu’elle a là, hurlant dans ses bras, elle se sent terriblement incompétente. « L’adaptation physique de la mère après la naissance dure plusieurs semaines. Cette adaptation va épuiser ses ressources, tant physiques qu’émotionnelles, et très souvent va l’empêcher de bien dormir, de manger convenablement, de contrôler ses émotions. Beaucoup de jeunes mères m’ont avoué que durant les premières semaines où elles se retrouvaient chez elles, elles avaient tout le temps envie de pleurer.» (T. Berry Brazelton « Trois bébés dans leur famille, Laura, Daniel et Louis »)

Dès sa naissance, le bébé entre en relation avec sa maman, avec son papa, il les connaît, il les reconnaît (odeur, voix…). Le jeune père est toujours bouleversé quand il découvre qu’il a le pouvoir d’apaiser ce petit être tout nu qui se love contre lui et tout aussitôt cesse de pleurer, parfois même le regarde, parfois saisit et ne lâche plus le doigt qu’il lui donne. Cette montée de l’amour paternel – ou maternel – est sans doute aussi forte que le sentiment de sécurité, la plénitude tranquille qui emplit soudain le tout petit.
Il est évident qu’il faut un minimum de quiétude affective, matérielle pour que débute cet « attachement » si sécurisant pour le bébé – et si bénéfique pour les parents. Et il y a là assurément quelque chose d’animal - donc de très fort et de très durable – dans ce phénomène de l’attachement. John Bowlby, s’inspirant des travaux de l’éthologue Konrad Lorenz, affirme que le petit d’homme a 5 compétences génétiques, (5 savoir-faire innés) qui vont permettre la mise en place des liens si forts de l’attachement à sa mère : sucer (pour téter), s’accrocher, pleurer (ce qui déclenche un élan de protection), sourire, suivre du regard. Boris Cyrulnik, qui est fier de son pragmatisme d’éthologue (lisez son génial premier ouvrage « Mémoire de singe et paroles d’homme »), voit dans les premiers liens de l’attachement du tout petit à sa mère une des sources essentielles des réserves d’énergie résiliente qu’il doit se constituer en vue des toujours possibles épreuves à venir.

Les misères, les détresses, matérielles et morales stérilisent, empêchent ces élans si puissants, plus forts que nous parce que venus du fond des âges, et qui vont lier à jamais les tout petits et leurs mères et conditionner tous leurs progrès futurs.
Oui, l’intelligence, l’épanouissement d’un enfant tiennent à peu de choses. Il suffit de considérer comme une priorité absolue la quiétude dans le métier de mère.
Mais notre civilisation de profit immédiat se moque bien de cet avenir si lointain qu’est la réussite d’une vie qui n’en est qu’à ses débuts. À nous de poursuivre notre effort de sensibilisation, de persuasion des décideurs, et notre aide aux difficultés repérées.

Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance

Le PEI de Reuven Feuërstein est d’abord un programme de sauvetage affectif (reprise de la confiance en soi, restauration d’une image de soi moins dévaluée) et de reconstruction, puis de structuration pour plus d’efficience des potentialités retrouvées.
Il s’adresse donc le plus souvent à des adolescents, à des adultes qui sont des victimes anciennes déjà, qui ont longuement souffert, qui ont accumulé les échecs, les frustrations, les doutes et les renoncements.

Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)

Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance.

Le bébé qui vient de naître a déjà des outils qu’il mûrit depuis des mois de vie intra-utérine. A la naissance, il a tout un bagage, tout un équipement de capteurs sensoriels (goût et odorat, toucher, audition, vue) en bon état de « marche » et qui ne demandent qu’à servir, à être sollicités, encouragés, affinés. Tous ces flux de sensations captées et acheminées pour appréciation, analyse vers les 15 milliards de neurones du cerveau, vont être d’abord en quelque sorte subis mais de moins en moins passivement : les réactions vont se diversifier – pleurs, cris, sourires, mimiques – mais aussi et surtout mouvements. Car Bébé n’est pas fait que de capteurs sensoriels, il a aussi tout un équipement neuromusculaire aux ordres – de mieux en mieux obéis - du cerveau. Bébé réagit, Bébé bouge, remue, gigote… et Maman le sait bien depuis son 5ème mois de grossesse…
Ces sensations et ces possibilités motrices – de déplacement donc ( des yeux, de la tête, des bras et des jambes, puis de la main, des doigts) vont peu à peu se coordonner pour « jouer » du monde, des choses du réel, pour manipuler, ce qui provoquera en feedback des flots de sensations nouvelles qui conforteront ou contrediront, d’où peu à peu des « stratégies », des schèmes “prémédités” d’actions successives efficaces sous contrôle sensoriel, des enchainements de petites actions intentionnelles : c’est là que se situe la naissance de l’intelligence.

Etre intelligent c’est d’abord être ouvrier. Gloire et honneur à la main et à l’œil qui la conseille, et au cerveau qui en tâche de fond silencieuse ne cesse de coordonner… et de savourer l’ineffable plaisir qui en résulte en cas de réussite, ce plaisir qui alimentera le désir de recommencer, de varier, d’essayer à nouveau.
L’intelligence naît dans le triangle main - oeil - cerveau. Si la main est déficiente, la mémoire des actions accomplies par d’autres (enfants, adultes de l’entourage…), la “représentation” - le petit cinéma qu’il s’en fait - suffit à l’”intelligence” (la compréhension) du pouvoir de l’action, de l’intention préalable, sur le réel, pour le modifier, l’expérimenter. Si l’œil est déficient, la perception des sensations tactiles venues de la main, du corps, permet au cerveau de se faire une “image” de l’action, ainsi vécue, donc “vue” parce que “sentie”, dans le noir.
Les déficiences sensorimotrices, et même cérébrales peuvent toujours être au moins en partie compensées, contournées. L’intelligence naît toujours de l’emploi de plusieurs “outils” . Si un outillage manque ou est incomplet, on fait avec ce qu’on a. Ce qui est indispensable c’est d’avoir gardé intact le désir d’essayer, d’entreprendre : les bonheurs des petits handicapés pour leurs modestes réussites sont sans doute bien plus intenses que les nôtres, nous qui sommes souvent suréquipés et qui ne savons pas bien tirer le meilleur parti de notre riche dotation. Observez comme votre chien qui vous aime cherche à vous “lire”, à vous “entendre”, et comment malgré son absence de langage humain, il parvient à communiquer avec nous…
Je reviendrai longuement sur ce thème : Le tout petit ne cesse de lire et d’écrire.

Il n’y a de vraie pédagogie que celle du plaisir de la réussite.
Quand on veut éduquer, apprendre, il faut, toujours, savoir donner des occasions de réussites, organiser des « provocations » à agir, à tenter, à expérimenter, et qui ne soient pas des défis impossibles. La vraie générosité du pédagogue est de savoir se mettre au modeste niveau des petits “élèves”, et d’être même assez humble pour partager sincèrement leurs grands petits plaisirs.
Être pédagogue c’est avant tout être un passeur généreux.

Donc apprenons à donner à nos tout petits des occasions de réussites à la portée de leurs sensations et de leur motricité débutantes. Observons, guettons les « jeux » qui marchent, qui plaisent, qu’ils rejouent pendant des heures, des jours, dont ils ne se lassent que quand ils sont mûrs pour de nouvelles étapes. Nos images, vidéos, témoignages peu à peu rassemblés ( et datés par l’âge des « acteurs » ) seront autant de preuves de cette synergie plaisir/désir – jeu/action.

Épanouir pas cher
Images, vidéos, écrits, récits, idées… Montons ensemble pour le mieux-être des tout-petits une « banque » de témoignages en images fixes ou animées, en paroles personnelles ou rapportées, enregistrées ou écrites, une réserve des savoir-faire d’adultes (ou d’autres enfants, de la famille ou non)
Il faut que nos images, nos vidéos, nos témoignages ainsi rassemblés et commentés interpellent et motivent celles et ceux qui nous visiteront par la suite. Il est des images, des récits authentiques, qui valent tous les discours du monde.

Dans un prochain billet, je vous dirai les stratégies que nous pourrions mettre en oeuvre pour mieux “outiller” notre bébé blog, pour le rendre plus efficace - plus intelligent!… - pour les buts que nous poursuivons. Nous essaierons de mettre en place des outils, des procédés de collecte d’images, de vidéos, de témoignages.

Je termine par un appel:
Je recherche un document de 4 à 5 pages ronéotées que j’ai eu il y a bien longtemps, que je ne retrouve plus - je suis excellent en désordre…
Ce document émanait sans doute de l’UNESCO ou de l’OMEP (Organisation Mondiale pour l’Éducation Préscolaire). L’OMEP créée par des survivants de la seconde guerre mondiale s’est beaucoup préoccupée des progrès à faire de l’humanité et ils ont eu l’intuition que c’était dans le berceaux, dans les maternelles que se trouvait un possible meilleur avenir. Mais dans le contexte de misères et de privations de l’immédiat après-guerre, ils ont été amenés à beaucoup réfléchir à des solutions aussi simples et aussi peu onéreuses que possible pour épanouir l’intelligence des tout petits.
L’une de ces solutions privilégiées, objet de plusieurs congrès mondiaux de L’OMEP est le jeu.
Le document que je recherche donne des conseils en matière de jeux avec leurs tout petits à l’intention des mamans des pays les plus pauvres, les plus “primitifs”, et qui n’ont évidemment pas les moyens d’acheter des jouets, des contrées où le Père Noël ne s’égare pas…
Ces quelques pages nous seraient bien précieuses, elles seraient les bases de notre quête d’occasions de jeux, d’activités pour des enfants de la naissance à 3 ans. Elles disaient aux mamans comment jouer avec leur petit enfant avec des objets de la nature, des galets, des pierres de couleurs et de tailles divers, des feuilles, des noyaux, de simples bouts de bois, sans compter les jeux seul ou à deux avec les mains, les doigts, le corps et les multiples plaisirs sensoriels qu’il peut procurer.
Si nous ne retrouvons pas ce document, nous saurons bien en élaborer un ensemble, et il nous faudra penser à tous ces petits de couleurs et de langues si différentes et qui pourtant, tous, sans exception ont les potentialités des petits blancs. Et bien sûr aussi à tous nos petits de chez nous que la sournoise misère, de plus en plus envahissante, malmène et détruit parfois.
Je vous le disais, ce changement de regard implique un changement de société.

 

 

 

Échec scolaire bien trop fréquent

 

Après le 1er billet « hommage au tout petit » quelque peu solennel et emphatique - mais le héros mérite toute notre admiration et tous nos soins – je vais essayer (avec votre aide et votre participation toujours souhaitée) de préciser quelques orientations, quelques pistes de réflexion,

D’abord, quelques-uns des thèmes centraux que nous aborderons:

Pendant toute ma carrière d’enseignant puis de psychologue scolaire j’ai tenté de comprendre le prodigieux alliage de désir et d’intelligence qui mène du nouveau-né inachevé et totalement dépendant à l’écolier puis à l’étudiant, mais avec trop souvent bien trop de difficultés, d’échecs navrants.

L’essentiel de mes convictions tient en quelques mots :

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances ).

- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.

- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir

- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).

- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.

- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.

Il y a là tout un « chantier » d’authentique réhabilitation du vrai rôle de la famille et de l’entourage d’un enfant auquel tous les enseignants devraient être sensibles et participer autant que possible pour un meilleur épanouissement et une plus grande efficience de leurs futurs élèves.

 

L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronqique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles,

Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente. Il faut voir comment une entrée en maternelle ou en primaire (la « grande école »), puis au collège, qui devrait être triomphale - et qui l’est dans les milieux les plus favorisés - comment cette entrée réactive chez bien des parents la crainte qu’eux-mêmes ont vécue 20, 30 ans plus tôt, et cette appréhension est accentuée par le souvenir douloureux de leurs propres années d’école. Et l’enseignant finit lui aussi par croire à cette fatalité de l’échec qui colle à tant de familles de génération en génération, comme une malédiction, comme une hérédité mauvaise.

Non, l’échec n’est pas héréditaire. Au départ, les chances sont égales,

Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

L’intelligence d’un enfant est une construction collective qui commence dès sa naissance et même pendant la vie intra utérine. Les rouages sont en place (le merveilleux génome du petit d’homme). Pour que cela fonctionne, tourne et conduise de progrès en progrès à plus de savoir ressentir, plus de savoir être, de savoir faire, d’instruction et de culture, il faut et il suffit d’un moteur on ne peut plus écologique, un moteur extraordinaire de puissance : la chaleur maternelle, la chaleur humaine, la chaleur affective, relationnelle. Et ce moteur fait de tendresse, d’amitié, d’affection, d’amour, ne tourne bien que dans un climat de sécurité, sécurité matérielle et affective pour les adultes impliqués dans ces relations . La construction d’une intelligence, d’une personnalité, c’est avant tout des échanges, des interactions.

Nous ne faisons que passer sur cette terre, nous devons être des passeurs, pas de simples passants. Nous sommes des hommes, des femmes adultes, nous devons pour nos enfants, et dès les premiers jours, être des passeurs de cette civilisation humaine que chaque nouveau-né doit pouvoir, avec notre aide, conquérir, faire sienne, intégrer à sa personnalité.

Il faut que nous soyons persuadés que l’échec, si fréquent, si courant, n’est pas une fatalité. Il est souvent la conséquence de trop de confiance dans la seule croissance physique du tout petit, dans sa seule bonne santé.

Sachez que les mileux les plus favorisés sont bien informés de l’importance des toutes première années, de la qualité de la relation mère-enfant. Soyez sûr qu’ils sont en général très vigilants (et ils ont bien raison quand cette vigilance est raisonnable) sur ce que l’école et la société en général peuvent et doivent apporter à leur précieuse progéniture.

Pour terrminer ce billet, quelques lignes de Jean Rostand, à graver au fronton des crèches et des écoles… et dans toutes les mémoires:

Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…

Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…

 

Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…

La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

S’il était donc important, vital d’éduquer correctement un garçon de Cro-Magnon pour en faire un bon tailleur de pierre et un vaillant chasseur et une fille d’alors pour qu’elle soit une mère aimante, gratifiante et sécurisante, le rôle actuel des parents, des enseignants et de toute la société moderne est tout aussi important et repose exactement sur les mêmes bases : le désir, le besoin vital de transmettre ses acquis aux petits, aux jeunes, à ceux qui seront ainsi l’essentiel de nous-mêmes et qui nous survivra.

Chacun de nos enfants a les gènes qu’il faut pour pouvoir acquérir le précieux bagage culturel commun qui réside dans les savoir-faire et les savoir-être des adultes, dans nos livres, nos ordinateurs, nos musées et nos réalisations.

Aucun mérite pour l’homme à posséder cet outil génétique qui permet son progrès, qui semblerait supérieur à celui de nos frères les grands singes qui n’ont pas la possibilité d’acquérir notre langage oral pour des problèmes de larynx, de pharynx et de palais - mais qui ont pourtant une aire cérébrale spécifique qui leur permet d’accéder à nos concepts langagiers selon d’autres codes et donc de nous comprendre et de nous « parler ».

Mais quelle que soit l’espèce, la race, l’ethnie, chaque parent, chaque communauté a l’immense honneur et l’énorme responsabilité de mettre en œuvre ce prodigieux outil d’acculturation. (extrait d’un essai inédit)

 

1 Mais pour combien de générations encore va-t-il rester intact ? Et n’oublions pas que nous risquons entraîner avec nous dans la dégénérescence ou le néant les mondes animal et végétal si nous ne maîtrisons pas nos pulsions nucléaires et nos tentations de bricolage des génomes.