Ségolène, Boris, Tim et les autres… croisés de la résilience

Ils sont 26 à s’être rassemblés sous la bannière de la résilience pour réunir leurs compétences et leurs dévouements au service de l’enfance maltraitée et rédiger un précieux ouvrage publié par la Fondation de France aux Éditions Érès « La résilience : « le réalisme de l’espérance », à la suite du colloque qui a eu lieu à Paris les 29 et 30 mai 2000, à l’initiative de la Fondation pour l’Enfance.
La Fondation pour l’Enfance a été créée par Anne-Aymone Giscard d’Estaing en 1977 et le colloque qu’elle présidait en 2000 était parrainé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance.
C’est dire l’importance et la force fédératrice de ce thème de la résilience capable de transcender des différences politiques et de faire converger efficacement les désirs de protection des enfants et de tous ceux que malmène leur destin au point de risquer en être détruits.
Il faut dire que jusqu’il n’y a guère plus d’une trentaine d’années, on avait, même en Europe, une conception très fataliste, très innéiste de la survenue ou de la maîtrise du malheur. On était en quelque sorte prédestiné à être victime et éventuellement à pouvoir s’en tirer, repartir, rebondir.
Mme Royal souligne l’approche renouvelée de la maltraitance que permet le concept de résilience : « …une approche où l’attention due aux victimes oblige à ne jamais s’incliner devant la loi du silence… une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert ». Elle reconnaît avoir ignoré le mot précis de « résilience » qui correspondait à ses questionnements et l’avoir découvert à la lecture de ce « Merveilleux malheur », dont Boris Cyrulnilk est l’auteur. « Il me manquait le mot pour dire ce que je constatais : l’intensité de la souffrance, aussi la capacité de résistance des enfants maltraités, leur étonnante propension (pour peu qu’on les accompagne intelligemment et leur offre les points d’appui adéquats) à rebondir, à repartir, à faire que la vie l’emporte sur la mort, alors même qu’on aurait pu les croire définitivement cassés. » Elle souligne aussi l’importance de l’effet Pygmalion, ces propos qui se veulent très tôt et sentencieusement prophétiques d’un destin de réussite ou d’échec. « Dans le domaine des apprentissages comme dans celui de la maltraitance, l’ennemi principal est parfois ce déterminisme fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reproduction sans espoir. Ce déterminisme-là voudrait que, parce que les parents n’ont pas aimé l’école, leurs enfants y échouent forcément et que la répétition soit la malédiction sans appel de tous les maltraités, qui, forcément, maltraiteront un jour. »
Pour Ségolène Royal, «… la pauvreté, la précarité, le surendettement, les vies assaillies de toutes parts par la difficulté sont, pour les enfants qui les vivent et pour leurs parents, une maltraitance sociale à laquelle il n’y a pas lieu, non plus, de se résigner. »
Et chacun de nous peut constater que cette maltraitance sociale, après 8 années de ce 21ème siècle que l’on nous disait il n’y a pas si longtemps, si prometteur d’abondance, de bonheur et de sécurité, cette maltraitance sociale frappe et hache maintenant sans retenue, sans égard pour les éliminés ni regard pour les dégâts commis.

L’espoir, voilà le maître mot que sous-tend le concept de résilience, qui est la négation de la résignation, de l’irréversibilité. Mais cette confiance, ce devoir d’espérance en la résilience des victimes, si atteintes soient-elles, n’est pas la foi du charbonnier. Elle est une espérance réaliste, fondée sur l’expérience, sur l’observation de ces réussites, de ces rétablissements paradoxaux que l’on est bien obligé de constater et qui nous interpellent et nous soufflent que les plus vilains des petits canards, les plus écrabouillés des traumatisés ont leur chance, et que surtout, plus jamais nous ne devons les abandonner à leur malheur présent. Nous sommes tenus par la richesse, la générosité de ce concept. Chacun de nous a désormais, à sa façon, possibilité et obligation d’aide, d’assistance, de soutien, de tuteurage résilient. Le déterminisme statistique et innéiste était bien commode pour soulager les consciences et dispenser d’effort altruiste et même du sentiment d’une quelconque responsabilité partagée. Nous, qui nous sommes tirés pour le moment des embûches de nos destinées, devons nous considérer en partie comme chanceux et pas seulement méritants. Les enfants dont les deux parents sont du jour au lendemain quasiment sans ressources du fait d’une délocalisation, d’un dégraissage, n’ont en rien démérité et tous sont les victimes innocentes d’une mondialisation, d’un libéralisme de plus en plus arrogants.

Il y a comme de la magie dans la résilience, c’est toujours l’exception paradoxale qui fait mentir les statistiques si commodes, si bien génératrices de lois conformes aux courbes de Gauss, et si prisées outre-Atlantique. Il faut dire que très longtemps a sévi le concept de vulnérabilité, dont, dit Stanislaw Tomkiewicz, «…sa dictature était si puissante, que… dans notre traité [« L'enfant et sa santé » Doin, 1987], nous avons consacré un long chapitre à la vulnérabilité [et] nous n’avons, à notre grande honte, même pas mentionné le terme de résilience, et ceci quatre ans après qu’Emmy Werner eut porté ce concept sur les fonts baptismaux. »
Le concept symétrique, est celui d’invulnérabilité, forgé par Koupernik et Anthony. Sa nocivité tient au fait qu’elle implique « …une qualité d’être humain qui lui est à la fois intrinsèque (voire génétique), permanente tout au long de sa vie et absolue (quelle que soit la nature de l’agression ou du traumatisme). Boris Cyrulnik nous montre dans ses textes, comment la résilience, au moins telle que nous la concevons en France, est au contraire pour une large part acquise, variable au fur et à mesure du déroulement de l’existence et différentielle selon la nature du stress. » (Stanislaw Tomkiewicz)

Mais la résilience, malgré ses aspects miraculeux, magiques, n’a rien de l’automatisme qu’on prêtait à l’invulnérabilité qui avait des allures de don naturel, de filiation, d’héritage élitiste. Tant mieux pour les invulnérables était-on amené à penser, et les vulnérables, quelque part doivent avoir tort… Le tri était facile, d’un côté les victimes, les cassés, les malchanceux. De l’autre ceux qui triomphaient des épreuves, parce qu’à coup sûr ils avaient de bons gênes, toute une gamme de qualités natives. Pourquoi aurait-on remis en question les données de cette trieuse si propre à perpétuer un  ordre social établi?
(À suivre, bien sûr.)

Échec scolaire bien trop fréquent

 

Après le 1er billet « hommage au tout petit » quelque peu solennel et emphatique - mais le héros mérite toute notre admiration et tous nos soins – je vais essayer (avec votre aide et votre participation toujours souhaitée) de préciser quelques orientations, quelques pistes de réflexion,

D’abord, quelques-uns des thèmes centraux que nous aborderons:

Pendant toute ma carrière d’enseignant puis de psychologue scolaire j’ai tenté de comprendre le prodigieux alliage de désir et d’intelligence qui mène du nouveau-né inachevé et totalement dépendant à l’écolier puis à l’étudiant, mais avec trop souvent bien trop de difficultés, d’échecs navrants.

L’essentiel de mes convictions tient en quelques mots :

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances ).

- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.

- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir

- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).

- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.

- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.

Il y a là tout un « chantier » d’authentique réhabilitation du vrai rôle de la famille et de l’entourage d’un enfant auquel tous les enseignants devraient être sensibles et participer autant que possible pour un meilleur épanouissement et une plus grande efficience de leurs futurs élèves.

 

L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronqique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles,

Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente. Il faut voir comment une entrée en maternelle ou en primaire (la « grande école »), puis au collège, qui devrait être triomphale - et qui l’est dans les milieux les plus favorisés - comment cette entrée réactive chez bien des parents la crainte qu’eux-mêmes ont vécue 20, 30 ans plus tôt, et cette appréhension est accentuée par le souvenir douloureux de leurs propres années d’école. Et l’enseignant finit lui aussi par croire à cette fatalité de l’échec qui colle à tant de familles de génération en génération, comme une malédiction, comme une hérédité mauvaise.

Non, l’échec n’est pas héréditaire. Au départ, les chances sont égales,

Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

L’intelligence d’un enfant est une construction collective qui commence dès sa naissance et même pendant la vie intra utérine. Les rouages sont en place (le merveilleux génome du petit d’homme). Pour que cela fonctionne, tourne et conduise de progrès en progrès à plus de savoir ressentir, plus de savoir être, de savoir faire, d’instruction et de culture, il faut et il suffit d’un moteur on ne peut plus écologique, un moteur extraordinaire de puissance : la chaleur maternelle, la chaleur humaine, la chaleur affective, relationnelle. Et ce moteur fait de tendresse, d’amitié, d’affection, d’amour, ne tourne bien que dans un climat de sécurité, sécurité matérielle et affective pour les adultes impliqués dans ces relations . La construction d’une intelligence, d’une personnalité, c’est avant tout des échanges, des interactions.

Nous ne faisons que passer sur cette terre, nous devons être des passeurs, pas de simples passants. Nous sommes des hommes, des femmes adultes, nous devons pour nos enfants, et dès les premiers jours, être des passeurs de cette civilisation humaine que chaque nouveau-né doit pouvoir, avec notre aide, conquérir, faire sienne, intégrer à sa personnalité.

Il faut que nous soyons persuadés que l’échec, si fréquent, si courant, n’est pas une fatalité. Il est souvent la conséquence de trop de confiance dans la seule croissance physique du tout petit, dans sa seule bonne santé.

Sachez que les mileux les plus favorisés sont bien informés de l’importance des toutes première années, de la qualité de la relation mère-enfant. Soyez sûr qu’ils sont en général très vigilants (et ils ont bien raison quand cette vigilance est raisonnable) sur ce que l’école et la société en général peuvent et doivent apporter à leur précieuse progéniture.

Pour terrminer ce billet, quelques lignes de Jean Rostand, à graver au fronton des crèches et des écoles… et dans toutes les mémoires:

Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…

Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…

 

Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…

La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

S’il était donc important, vital d’éduquer correctement un garçon de Cro-Magnon pour en faire un bon tailleur de pierre et un vaillant chasseur et une fille d’alors pour qu’elle soit une mère aimante, gratifiante et sécurisante, le rôle actuel des parents, des enseignants et de toute la société moderne est tout aussi important et repose exactement sur les mêmes bases : le désir, le besoin vital de transmettre ses acquis aux petits, aux jeunes, à ceux qui seront ainsi l’essentiel de nous-mêmes et qui nous survivra.

Chacun de nos enfants a les gènes qu’il faut pour pouvoir acquérir le précieux bagage culturel commun qui réside dans les savoir-faire et les savoir-être des adultes, dans nos livres, nos ordinateurs, nos musées et nos réalisations.

Aucun mérite pour l’homme à posséder cet outil génétique qui permet son progrès, qui semblerait supérieur à celui de nos frères les grands singes qui n’ont pas la possibilité d’acquérir notre langage oral pour des problèmes de larynx, de pharynx et de palais - mais qui ont pourtant une aire cérébrale spécifique qui leur permet d’accéder à nos concepts langagiers selon d’autres codes et donc de nous comprendre et de nous « parler ».

Mais quelle que soit l’espèce, la race, l’ethnie, chaque parent, chaque communauté a l’immense honneur et l’énorme responsabilité de mettre en œuvre ce prodigieux outil d’acculturation. (extrait d’un essai inédit)

 

1 Mais pour combien de générations encore va-t-il rester intact ? Et n’oublions pas que nous risquons entraîner avec nous dans la dégénérescence ou le néant les mondes animal et végétal si nous ne maîtrisons pas nos pulsions nucléaires et nos tentations de bricolage des génomes.