Doltissimo !

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Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »

Contraintes et surmoi

Un auxiliaire des censeurs : Petit-Gendarme-Caché

Non ce n’est pas Maman qui surveille, ce n’est pas Papa qui enquête, ce n’est pas Papy qui espionne, non. “C’est mon petit doigt, disent-ils à Petit-Bout, il voit tout, il sait tout, il me dit tout”.
Et justement, dans la tête de Petit-Bout, il y a un petit gendarme qui s’installe, qui prend de plus en plus de place, parce qu’il grandit et qu’il parle d’une voix de plus en plus grondante et forte, comme un ministre, de l’intérieur, c’est le cas de le dire, et, voyez comme c’est surprenant, ce petit gendarme-là est au courant des turpitudes de Petit-Bout, lui aussi sait tout, comme le petit doigt de Maman, et lui aussi dit tout à Petit-Bout, dans sa tête. Maman, Papa, Mamy n’entendent pas ce que dit ce gendarme bavard, mais Petit-Bout l’entend bien, hélas. Et Petit-Bout se sent bien seul contre cette coalition, tel son petit Napoléon de plomb et ses derniers grognards quand il joue à Waterloo.
Mais il y a pire, ce fichu gendarme, un vrai père La Morale, se met à parler dès que Petit-Bout vient de faire quelque chose de mal, avant même que Mamy et son petit doigt s’en soient rendu compte : “C’est pas bien, pas bien du tout, ce que tu viens de faire là, Petit-Bout, tu vas sûrement te faire engueuler”. Et quand Papa découvre le pot aux roses, qu’il convoque le tribunal familial, qu’il y fait comparaître Petit-Bout honteux et vaincu d’avance, qu’il appelle à la barre des témoins son sacré petit doigt qui confirme la véracité des faits reprochés à Petit-Bout, eh bien, alors, à ce moment précis l’impitoyable gendarme de l’intérieur susurre à Petit-Bout - heureusement, il est seul à entendre - : “Je te l’avais bien dit!”.
Ah! C’est dur, et ça fait mal.
Et ce n’est pas tout : Depuis qu’il est dans la classe des grands, Petit-Bout remarque que son sacré gendarme se met à lui parler avant même qu’il ait fait la bêtise qu’il est seulement en train de fignoler en pensée : “Dis-donc, Petit-Bout, c’est pas joli-joli ce que tu t’apprêtes à faire là. À ta place, je m’abstiendrais. Crois-moi, tu vas au-devant de sérieux ennuis.”
Le plus curieux, c’est que Petit-Bout suit de plus en plus souvent les conseils de Petit Gendarme Caché, et de fait ça lui évite bien des complications, même s’il doit renoncer aux joies intenses de bien des bêtises qu’il ne peut accomplir qu’en pensée, de bien des interdits qu’il n’ose braver que mentalement.
D’ailleurs, M. Maître raconte chaque matin des histoires de morale où « tout le monde il est gentil » à la fin, et Petit-Bout s’est rendu compte que M. Maître donne des noms à Petit Gendarme Caché : le plus souvent, il l’appelle Conscience, quelquefois Devoir, Bien, Honnêteté… Et de fait Conscience fonctionne exactement comme Petit Gendarme Caché dans les histoires de morale du matin où il y a souvent un garçon, ou une fille, à peu près de l’âge des élèves, et à qui il vient de mauvaises pensées, des idées de bêtises pour tout dire. Et Petit-Bout devine à l’avance comment ça va finir ces histoires, parce que son Petit Gendarme Caché à lui souffle les bonnes réponses.

Et du coup, à la maison, comme à l’école, tous sont unanimes : Petit-Bout fait des progrès, Petit-Bout devient raisonnable, et même - Petit-Bout ne se reconnaît pas - il éduque ses petits frères et sœurs : il leur raconte à sa façon des histoires de Petit Gendarme Caché, de Bonne Conscience, les terribles histoires de morale de la classe des grands que la maîtresse des petits ne doit sans doute pas connaître, parce que Petit Frère et Petite Sœur n’en reviennent pas et écarquillent les yeux grand comme ça.
Et c’est ainsi que les Papa et les Maman disent que les cadets ça s’élève tout seul, alors que l’aîné[e] “mais qu’est-ce qu’il[elle] a pu nous en faire des bêtises avant ses dix ans !”

En plus de la famille et de l’école, il y a un autre haut-lieu de la morale : c’est l’église de M. Curé.
M. Curé, lui ne parle pas de Conscience à la façon de M. Maître. Comme lui, comme la famille, il parle souvent du Bien, mais aussi de son adversaire le Mal.
Les bêtises avec lui changent de nom : ce sont des péchés. Lulu nous a fait rire à nous tordre, même M. Curé, quand il a dit à titre d’exemple, que les goujons qu’il sortait de la rivière, eh bien, c’était des pêchés. M. Curé a bien expliqué que ses péchés à lui n’avaient pas besoin de chapeau de soleil - il voulait dire l’accent circonflexe - comme au bord de la rivière puisqu’ils naissaient dans les âmes et qu’on doit les avouer dans la pénombre du confessionnal.
Les bêtises, c’est des péchés, tout comme les mauvaises pensées et même les simples projets de bêtises. Et de temps en temps, une fois par mois, à peu près, et même plus souvent si on veut, il faut aller dans la Petite Maison des Péchés. Il y en a toujours au moins une dans chaque église, au fond, ou sur un côté.

La Petite Maison des Péchés :
Trois petites pièces. Celle du milieu pour M. Curé, celle de gauche et celle de droite pour Petit-Bout Pécheur. M. Curé entre dans sa pièce du milieu, ferme la porte ou tire le rideau. Un Petit-Bout Pécheur prend place dans une des deux pièces latérales. Il se doit d’y arriver avec une mine contrite pleine de regret, gêné qu’il est par ce vilain péché qui commence à noircir son âme comme la nicotine fait aux poumons de Papa qui fume trop (”il va finir par se choper un cancer !, et qu’est-ce que je vais devenir ? …avec Petit-Bout qui fait bêtise sur bêtise…”, pense Maman).
Oui, il faut aller du groupe des Petit-Bout Pécheur alignés sur un banc jusqu’à la petite pièce avec une expression telle que M. Curé, au cas où il jette un coup d’œil sur le nouvel arrivant, sente combien Petit-Bout Pécheur a hâte de redevenir Petit-Bout tout court, débarrassé de ces vilains péchés qui lui font faire une sorte de grimace comme s’il allait vomir après avoir fumé de la barbe de maïs.
Petit-Bout Pécheur prend la place de celui qui en a fini, qui sort quelquefois un peu rouge d’émotion, de honte aussi sans doute, parfois à la limite de la rigolade. Mais M. Curé s’occupe de l’autre Petit-Bout Pécheur de Droite. Petit-Bout Pécheur, de Gauche, donc, a tout un moment devant lui pour se faire à la pénombre, pour passer d’un genou sur l’autre, pour tendre l’oreille. Il voudrait bien connaître tous les péchés de Petit-Bout Pécheur de Droite, ceux dont il ne se vante jamais. Tous les Petit-Bout Pécheur ont dans un recoin bien sombre de leur âme quelques péchés bien laids, quelques pensées auxquelles il ne faut surtout pas repenser de peur que les Papa, Maman, M. Maître et M. Curé ne les lisent sur leur front rougissant, dans leur regard qui se trouble, quelques souvenirs de vilaines actions qui font mal, bien mal, rien qu’à les évoquer, surtout depuis que Petit Gendarme est là, bien installé, et qu’il fait comme chez lui et donne son avis sur tout, ces vilaines choses glauques qui grouillent à la lisière de la mémoire et que Petit-Bout a tant de mal à maintenir dans l’oubli, des choses si répugnantes que jamais, au grand jamais Petit-Bout Pécheur ne les dirait à qui que ce soit, pas même à Monsieur Curé qui murmure de l’autre côté de la grille, pas même à Maman quand Petit-Bout est malade et qu’il a peur et qu’il se demande si sa maladie ne serait pas justement une punition venue d’on ne sait où.
Donc Petit-Bout écoute, écoute aussi fort qu’il peut, mais ces deux-là - Petit-Bout Pécheur de Droite et Monsieur Curé - doivent le faire exprès : ils chuchotent, ils murmurent. Monsieur Curé toussote, ou fait des “hum!… hum!… d’encouragement quand son Petit-Bout Pécheur semble se croire quitte et pense en avoir fini de sa petite lessive. Tout à coup, ça s’accélère, M. Curé semble pressé d’en terminer, il doit savoir que l’âme de son petit pénitent est redevenue d’un blanc présentable. Quelques mots encore, la tirette de droite claque, celle du côté de Petit-Bout glisse et la grosse oreille de M. Curé surgit derrière les croisillons de la petite fenêtre.
Et le supplice commence. Il faudrait tout dire, mais pas question de tout dire, même à M. Curé pourtant si brave, ce serait trop de honte. Heureusement Petit-Bout Pécheur a en réserve toute une menue monnaie de petites fautes, de braves petits péchés véniels que le petit Jésus lui-même a bien dû commettre quand il était petit, vraiment petit, et Petit-Bout Pécheur se hâte de les débiter ses petits péchés sans conséquence comme fait Maman quand, de temps en temps, elle étale sur le comptoir de la banque tout un petit sac de pièces jaunes. Le petit doigt de M. Curé ne semble pas avoir le moindre don de double vue, ni le petit ni aucun des dix. En tout cas il ne l’appelle jamais à témoigner. Mais M. Curé n’est pas dupe, il souffle un peu à Petit-Bout Pécheur qui n’a plus qu’à acquiescer, à croire que c’est M. Curé tout Pur qui se confesse à Petit-Bout tout Noir. À la fin, M. Curé suggère sans plus l’hypothèse de mauvaises pensées, de gestes impurs, ce qui laisse Petit-Bout perplexe et muet, mais M. Curé n’insiste pas. Quelques prières à dire - Lulu traduit “un navet et deux par terre” - et une fois sorti c’est la liberté. Petit-Bout Pécheur est redevenu Petit-Bout tout pur, tout net, bien clair, bien blanc.
Mais cette blancheur, la blancheur des Petit-Bout est bien fragile. Et l’âme et le cœur de Petit-Bout sont vite ternis et même meurtris et pleins de bleus. Pourtant Petit Gendarme Caché qui surveille Petit-Bout jusque dans ses rêves, Papa, Maman et toute la Famille, M. Maître et M. Curé, à eux tous, ils décapent et récurent l’âme, le cœur et la conscience de Petit-Bout, s’attaquent aux taches les plus rebelles, en un mot lavent chaque jour plus blanc. Au rayon Bonne Éducation de Petit-Bout, il y a toujours un nouvel Omo… sans doute pour faire de Petit-Bout un Homo Respectabilis.

Glanes

On constate sur le Net un intérêt croissant pour le thème de la toute petite enfance.
C’est-à-dire pour l’épanouissement en 2-3 ans des possibilités du futur écolier de petite section de maternelle.

Page 19 à 26 du rapport Attali : (Chapitre 1 / “Au commencement, le savoir”)
“Il n’y aura de croissance forte que si la société est capable d’aider
chacun à trouver les domaines dans lesquels il peut être le plus
heureux et le plus créatif. La croissance dépend à long terme du
potentiel de la jeunesse, de sa confiance en elle-même, de son
optimisme, de son goût de créer, de sa capacité à innover, enfin de
son insertion professionnelle et personnelle au sein de la société.”

“[Malgré les efforts budgétaires] Le poids de l’origine sociale n’a jamais autant déterminé les parcours scolaires, et ces derniers n’ont jamais autant déterminé les parcours professionnels…”

“OBJECTIF Doter tous les enfants des atouts nécessaires au monde.
L’acquisition de la confiance se fait pour les deux tiers de tous nos
enfants, quels que soient la culture et le niveau social, lors des dix
premiers mois, bien avant le début de la parole. Pratiquement tous
les enfants épanouis se trouvent dans des milieux affectifs et
sociaux stables : lorsque arrive l’âge de l’école, ils sont les mieux
préparés à en profiter. À l’opposé, un enfant sur trois connaît dès les
premiers mois une difficulté de développement. Lorsqu’ils entrent à
l’école, ils vivent cette épreuve comme un véritable traumatisme,
régressent, dorment mal, et leur angoisse provoque une inhibition
relationnelle et intellectuelle qui les place d’emblée parmi les
mauvaises performances scolaires. Humiliés par l’école, ils se
mettent à la détester et développent souvent des comportements
hostiles.”

“Au total, quand ils arrivent à l’école primaire, les enfants présentent
des différences en termes d’éveil, de maîtrise du vocabulaire, de capacité
d’écoute, d’aptitude à retenir, etc. L’école primaire ne permet pas
de réduire les difficultés décelées à la maternelle. Les facteurs de base
de la croissance sont alors irréversiblement en place.
La prise en charge très tôt des enfants est par conséquent
primordiale. Pour cela, il est fondamental de se donner des obligations
de résultats en termes d’éveil des comportements…”

Voici maintenant quelques pépites de Boris Cyrulnik

“Il est par exemple essentiel de travailler sur l’amélioration de l’accueil de la toute petite enfance. Tous les travaux d’éthologie, les travaux sur l’attachement, montrent que dès les premiers mois de la grossesse, quand un enfant est entouré par un milieu affectif stable, il acquiert une confiance primordiale. Résultat, quand il arrive à l’âge de la parole dix mois plus tard, il parle bien. Et lorsqu’il arrive à l’école, d’emblée il se classe parmi les bons élèves de la classe et il aime l’école. Car ces enfants se construisent dans une stabilité affective et dynamisante, La Finlande et la Suède ont incroyablement développé le plaisir de l’école, le plaisir d’apprendre en améliorant les structures d’accueil des tout premiers mois de la vie. Résultat, 4% seulement des enfants ont des difficultés d’apprentissage. Alors que dans les pays négligeant cette prise en charge des premiers mois de la vie, 30% des enfants accusent de graves lacunes scolaires. Les classifications de l’Unesco montrent que la France est classée au 29ème rang sur 40 pays étudiés.organisée par une constellation affective – la mère, le père, mais aussi, la fratrie, les voisins, la famille, le quartier. C’est un mode de raisonnement. “

Pour Boris Cyrulnik, - comme pour tous les résilients - il est nécessaire que nous ayons des attitudes positives, que nous gardions l’espoir d’un mieux toujours possible, que nous ne soyons pas des “foutuïstes”:

“La mentalité collective se fabrique à partir de tous nos récits sociaux : les récits familiaux, individuels, les récits de voisinages, les mythes, les stéréotypes, les préjugés… Cet ensemble de récits ont une influence sur notre façon de penser et d’agir : ils ont un effet placebo, positif, ou nocebo, négatif. Les récits qui relatent des réussites, mettent en avant des modèles de développement, sont des récits qui encouragent. Ceux qui ne se font l’écho que d’échecs ou de défaites, découragent. Or malheureusement, ce sont les récits décourageants qui prédominent en France.”

“…depuis vingt ou trente ans, la France adore les récits misérabilistes : « C’est foutu, c’est perdu, on n’y arrivera jamais ». Je ne dis pas qu’ils sont tous faux, mais ce ne sont que des récits. Sauf qu’ils finissent par se transformer en théories et que leurs effets sont particulièrement négatifs. C’est ainsi que nous sommes devenus des « foutuïstes » !”

“Mais de nombreux universitaires restent aujourd’hui encore dans le misérabilisme. Je les entends régulièrement dire : « Quand on a été blessé dans son enfance, on est foutu pour la vie ». J’entends des avocats affirmer devant l’enfant à celui qui l’a violenté : « Monsieur, avec ce que vous avez fait à cet enfant, il est foutu pour la vie » . Et ensuite, nous avons en thérapie des enfants qui vous disent « M’en sortir ? Mais l’avocate, elle était gentille, elle connaissait tout, elle a dit que j’étais foutu pour la vie »

Mais parfois de grands traumatisés sont révoltés par cette confiance jugée excessive.
Nous allons parler très bientôt, et longuement, de la résilience, de cette force intérieure et inconsciente qui se génère dans les tout premiers temps de la vie que justement on oublie, et qui, comme une célèbre pile ne s’use que si l’on a à s’en servir…

Hommage au tout petit

Oui, hommage et gloire au tout petit, au tout petit qui vient de naître, à celui qui fait ses premiers pas, à cet autre qui pleure son désespoir au seuil de la crèche, à cet autre encore qui entre confiant dans sa classe maternelle.

Hommage aussi à ce tout petit que nous avons tous été, à ce petit “moi” de notre préhistoire personnelle que nous ne connaissons le plus souvent que par des images et par ouï-dire.

Hommage surtout aux mères, à toutes les mamans, à la nôtre en particulier, qui ont su fabriquer ce chef-d’oeuvre potentiel qu’est tout bébé, mais surtout qui ont su lui donnner cette envie de vivre, de survivre, de ne pas se laisser aller malgré tant de faiblesse.

Oui, regardez-le comme il est pitoyable et vulnérable ce petit être vagissant. Mais voyez aussi combien cette grande dépendance fait le bonheur de l’entourage familial, comment à tant de demande de soins et de chaleur humaine correspond chez ceux qui l’entourent un immense besoin de dévouement, de protection.

La mystérieuse alchimie qui, de cette matière apparemment brute, va faire très vite une petite personne de 3 ans au caractère et à la personnalité déjà bien marqués, n’a besoin que de la chaleur douce des bras qui tour à tour le prennent, du “doux ramage humain” qui si vite le console et le rassure, et de bien d’autres bienveillances relationnelles et formatrices dont nous parlerons ensemble dans ce blog.

La naissance n’est que le début le plus facile. La conception, la grossesse sont en quelque sorte la part automatique, instinctive d’une vie. Au jour de la naissance débute la part la plus noble, la plus exaltante, mais aussi la plus importante. Mais nous le verrons, il suffit d’un minimum de quiétude et de sécurité matérielle et affective pour qu’agisse la merveilleuse complémentarité des besoins de soins et de dévouement

Le petit d’animal qui vient de naître est d’avance armé de tout un arsenal d’instincts, de savoir-faire quasi automatiques qui lui permettent très vite d’être autonome, de pouvoir se passer de sa mère.

Mais notre petit, à nous humains, n’a, au jour de sa naissance, que quelques vestiges du bagage animal d’instincts, de réflexes: il sait pour quelques jours seulement s’aggriper aux index de l’accoucheur; soutenu, il est capable d’esquisser quelques pas et même d’enjamber alors quand il le heurte l’obstacle placé sur son passage! Mais très vite, il redevient un petit être démuni, dépendant, qu’il est impossible, impensable d’abandonner, de délaisser ne serait-ce que quelques heures, qui semble n’avoir pour seuls savoir faire que les réflexes de sucer et de crier.

À l’évidence, il n’est pas fini, même si les mamies ont vérifié qu’il a bien son compte de doigts, quelques cheveux, pas de tache, que le petit bonhomme est bien un petit gars : il semble si inerte, si végétatif ce gros poupon vagissant que cela angoisse bien des mères qui sentent qu’il sera bien long et peut-être pas si tranquille que ça le fleuve de sa vie, que l’essentiel est à faire de maintenant à la maternelle.

Mais qu’elles se réjouissent de cet inachèvement apparent. Très vite ce bébé sera infiniment plus performant (selon les critères de la réussite humaine) que tout autre bébé animal (mais nous apprendrons à admirer la merveilleuse finition d’un adulte animal, la parfaite adaptation d’un loup à la “civilisation” loup).

Ce bébé, si vulnérable au départ, nous le verrons dans la sécurité des bras maternels, dans la tendre chaleur du cocon familial, dans les échanges et les relations affectives, accomplir des progrès spectaculaires, nous verrons s’édifier les bases de tous les progrès ultérieurs, nous assisterons à la construction d’une intelligence, à l’éclosion d’une personnalité.

À trois ans, l’essentiel du pouvoir apprendre est en place, l’école maternelle peut prendre le relais et exploiter ces bases que l’humble famille a pu assurer. Je reviendrai souvent sur l’intérêt de tous les éducateurs et enseignants à se pencher sur les berceaux, à entrer dans les crèches et autres pouponnières, à observer, admirer, aimer ces petites merveilles, leurs futurs élèves, pour mieux les aider, mieux les comprendre, les préparer à leurs activités scolaires à venir : oui, l’école est l’héritière obligée des familles.

Les progrès initiaux ont été si importants, et surtout si rapides dans les toutes premières années qu’on peut dire que le bébé est un bolide et que, paradoxalement, le petit enfant scolarisé est déjà un sage qui avance tranquillement, à une vitesse de croisière, fort de ses outils de compréhension du réel tout neufs et peu à peu affinés et de mieux en mieux maîtrisés, vers plus de savoir et de culture .

Et tout cela, nous le verrons et le répéterons souvent, nécessite sécurité affective et matérielle chez la maman, dans l’entourage familial, afin que chacun puisse s’y consacrer au mieux à la relation avec le tout petit.

Et ce bébé blog que j’ose mettre au monde dans une blogosphère que certains disent déjà surpeuplée, est lui aussi, forcément, bien vulnérable au jour de sa naissance. Et il aura bien besoin de votre bienveillance, de votre aide, de vos témoignages, de vos approbations comme de vos critiques. Merci d’avance de cette participation sans laquelle aucune réflexion ne peut progresser.