ToutPetits-Jeux (TpJx) : Jeux de rien, jeux de tout

Relisons d’abord cette page « Jouer avec rien, jouer avec tout », et celle-ci aussi, déjà plus pratique : « Des intentions à l’action »
Cette page de rien contient tout l’essentiel de ce dont il faut être persuadé : L’intelligence d’un petit d’homme se construit dès la naissance, et sitôt que la main devient capable de tenir et que le regard se coordonne pour profiter des trouvailles de la main et des manipulations, le déjà formidable cerveau est envahi de sensations visuelles, tactiles… que tant bien que mal - mais en tout cas de mieux en mieux à mesure des tâtonnements - il analyse, coordonne, mémorise. C’est dans ce triangle main / œil / pensée que se sont forgés, que se forgeront tous les génies de l’humanité, passés et à venir. Cela va durer jusqu’à l’adolescence : alors le cerveau tout puissant, fort de son vécu concret, saura se passer de la main et de l’œil (sinon pour mémoriser par écrit le cheminement de ses hypothèses). C’est alors que le « tu vois ? » prend toute sa valeur de représentation.
Mais dès les tout débuts de la préhension, du déliement digital et de la coordination oculomotrice, étymologiquement, déjà, comprendre c’est prendre avec soi.

Comprendre c’est incorporer. Incorporer le réel comme une indispensable nourriture.
L’enfant est insatiable de ces interminables
festins de sensations. La pensée seule de l’enfant tourne vite à vide. Car ces boulimies sensorielles sont assorties de plaisirs immédiats. Le plaisir ressenti est alors la récompense de l’action entreprise, si modeste, si élémentaire et sensorimotrice soit-elle. Et ce plaisir-conséquence est le moteur d’un désir causal qui va relancer l’action de nos petits maniaques qui vont répéter jusqu’à épuisement de tout leur suc de bonheur leurs petits schèmes de rien du tout. Mais petit schème deviendra schéma, puis équation, puis plan puis création : la boucle sera bouclée, du réel initial, donné, au réel repensé, modifié, amélioré.

Alors soyons bons et généreux avec nos tout petits : Soyons les parents nourriciers de leur intelligence en devenir. Parce qu’aussi précieux que le lait maternel dont ils vont faire les fibres de leur corps, abreuvons-les de ce cocktail précieux de sensations, et de paroles, de mots, dont ils vont tisser les fibres de leur intelligence.

Parlons à nos tout petits, dès leur naissance. Et soyons de bons acteurs qui jouent sincèrement leur rôle mais en n’ayant pas peur d’en rajouter. Soyons enthousiastes pour eux, comme eux. Commentons nos actions, leurs réactions, leur plaisirs ou leurs petits chagrins d’échecs, leurs impatiences. Cette empathie profonde, cette communion dans un plaisir sans doute quelque peu régressif et bêtifiant (vu de l’extérieur), mais en tout cas partagé, c’est cela la signature de la réussite pour un tout petit, un bonheur dont il ne se lasse ni se fatigue jamais.

Le critère est simple : Bébé est heureux, cela se voit, s’entend, se sent. Il en redemande et n’est pas dans un état de trop grande excitation. Il sourit, rit, jubile, frémit souvent de tout son corps, agite bras et jambes pour bien montrer son désir de participer. Sa fatigue, alors, est une saine fatigue sans refus du sommeil qui le saisit soudain. Et soyez sûr que les « jeux », l’action et le plaisir et leur « digestion », leur affinement, leur maîtrise, vont se poursuivre dans les phases de rêves où vous serez quelque peu mêlés.

Demain, en poussette, à cou, - ou à pied si on est déjà grand -, nous sortirons avec Tout Petit et ses aînés déjà en maternelle, et nous irons ensemble dans le jardin, jouer avec les couleurs du printemps.
En attendant, jetez un œil sur cette cueillette de rameaux que Val (4;6) et moi avons faite en pensant à ce qui pourrait bien plaire à un vraiment tout petit.

Désirs : des besoins sensés

Un besoin, c’est comme un état de manque, c’est en creux, comme un vide. Un vide qui n’a besoin (remarquez l’emploi en locution du même mot…) que d’être comblé, satisfait, mais qui sait être impérieux, tyrannique et peut faire souffrir. Le besoin devient vite une tension qu’il faut faire cesser. Le besoin, une fois satisfait, est oublié. Le besoin est égoïste. Le besoin n’a pas « la reconnaissance du ventre ». Il se contente de revenir avec la quasi régularité des planètes physiologiques. La machine peut tourner jusqu’à ce qu’un manque- le même, périodique, ou un nouveau – soit éprouvé, perçu…
C’est pourquoi les besoins sont si décevants. Mais, bien que frustes, élémentaires, quasi mécaniques, ils sont indispensables. Ils sont la première marche vers un progrès possible. Car il y a un plaisir quand un besoin est comblé, qui décroît certes à mesure qu’il se comble, un plaisir élémentaire certes, proche du soulagement… L’attente de la prochaine montée en puissance du besoin peut devenir un plaisir raffiné, un plaisir espéré, attendu, une promesse, une quasi certitude de plaisir à venir, et les Romains riches et décadents savaient courir au vomitorium pour provoquer le manque et hâter le retour du besoin.
Le désir c’est l’attente des promesses du besoin. Le désir est une tension, une prise de conscience d’un besoin.
Le désir sait où il va, il sait ce qu’il veut. Le besoin ne le sait pas toujours : Nous avons de multiples besoins physiologiques qui nous gouvernent, qui nous équilibrent, souvent à notre insu. Et, de ces multiples ajustements inconscients, réflexes, de notre machine biologique, nous avons, tout au plus, le plaisir d’une sensation de bien-être général, de bonne santé. Le grand accidenté physiquement guéri mais demeuré dans un coma prolongé a toujours des besoins vitaux que des équipes formidables continuent à combler sans recevoir la moindre gratification d’un indice de plaisir. Et la plante qui « meurt de soif » - voyez comme on lui prête, comme en espoir d’une reconnaissance, des sensations humaines – cette plante, à qui certains parlent spontanément comme à un bébé (Cf. Goossens « Elle s’appelle Pépette, pas vrai Pépette?), cette plante que l’on arrose en projetant sur elle notre plaisir qu’on croit le sien – éprouve-t-elle le moindre plaisir de son besoin satisfait ? Tout au plus la verrons-nous (et ce sera notre plaisir à nous) se refaire une santé… strictement végétale. Combien d’entre nous frémissent à l’idée de finir ainsi, « comme un légume », sans désir – sans anticipation, sans quête de plaisir -, sans réaction non plus, parce que sans tension, sans orientation vers un but, et sans « manifestation preuve » du plaisir éprouvé lors de la satisfaction des besoins.
Le besoin est égoïste.
Le désir est généreux. Il est aussi une faiblesse, il est un aveu de l’importance que le sujet attache à la satisfaction de ses besoins…
Le désir souligne un besoin d’une qualité supérieure, le besoin de relation, d’attachement. Il est la « reconnaissance plaisir » promise à l’Autre.
Le besoin a la force impétueuse des brutes, le désir sait très vite avoir la persuasion du diplomate.
Le plaisir signe une relation. Le plaisir exprimé par le nourrisson et bien sûr perçu et apprécié par l’entourage est une promesse de socialisation.
Le désir/plaisir est un échange avant ou après le besoin.

Le prodigieux ordinateur mis en place par le génome humain dès la première division de l’ovule fécondé, configure tout au long de la vie intra utérine son « hard », sa structure matérielle (système nerveux, cerveau, neurones… tout cela étroitement  inséré dans un corps indissociable qu’on ne pourra, qu’on ne devra ni oublier, ni négliger) et met en œuvre simultanément le fantastique « soft » du logiciel génétique dont est doté chaque petit d’homme. Et cette extraordinaire machine à progresser a besoin d’être alimentée en énergie : la maintenance « matérielle », physique, se contenterait (et encore pas toujours, on le verra) de l’énergie alimentaire. Mais il faut bien plus pour assurer le bon fonctionnement, l’optimisation des performances du « logiciel génétique » : Ce moteur qui assure la plénitude d’un épanouissement humain, c’est le désir qui sublime le besoin, le besoin si indispensable, mais si primaire.
Le désir est le moteur de l’intelligence en devenir.

Le nouveau-né qu’on pourrait penser n’être qu’une sorte de machine à téter, dormir, digérer, croître…, peut sembler régi par ses seules horloges et rythmes biologiques. Mais le bébé sait faire sentir son plaisir ressenti. En tout cas, Maman sait que Bébé est heureux, content, qu’il a du plaisir. Parce que la Maman éprouve elle aussi de façon fusionnelle, le plaisir du besoin comblé de Bébé, par une sorte d’empathie physique ; elle souffre des douleurs de son enfant, elle sent ses manques, elle aussi  est apaisée, sécurisée quand il a « son content » de lait, de sommeil, de chaleur, son content de contentement. [Et remarquez que content, contenté et contenus sont de la même « famille de sens » que plénitude.]

Le petit d’homme n’est pas que de besoins. C’est un être de désirs.
A sa naissance, déjà, il sait teinter de désirs ses besoins.
Sa demande de soins, de  « reconnaissance » surtout, passe par une quête, des comportements (arrêt des pleurs, regard appuyé, un doigt adulte agrippé, un laisser aller confiant tout contre maman, (ou papa, ou Mamie, ou Papy – avec des degrés tout de même, on sait déjà reconnaître et différencier par bien des indices son petit monde familial). Son apaisement après la tétée n’est pas que béatitude, réplétion inerte. Il signe un bonheur retrouvé, celui des besoins comblés dans la bulle affective où se mêlent le goût du lait, la voix et l’odeur de maman et peut-être et surtout son contact étroit et bercé, tête contre cou, avant de se laisser aller au bonheur du sommeil – qui n’est pas, qui n’est jamais une inaction, une inertie : le nouveau-né a lui aussi, comme nous, des  phases de « sommeil paradoxal » qui signent l’intense activité cérébrale d’un « travail de rêve ».

Certes ces désirs, si forts, si impétueux, du tout petit, il va falloir peu à peu les maîtriser, canaliser dans les limites des premières frustrations, des premières attentes, des premières habitudes, des prémisses d’un surmoi lui aussi très tôt en construction, d’une socialisation à ses tout débuts.
Mais ces désirs si véhéments parfois, si animaux, si proches du besoin irrépressible, il faut savoir s’en émerveiller, s’en émouvoir, les « lire » et même les encourager, faire sentir qu’on les a bien décodés, qu’on les a bien perçus et qu’on est heureux d’avoir saisi, que Bébé soit déjà un si bon petit mime Marceau. Et Bébé si petit soit-il, sent, perçoit, sait par toutes ses fibres heureuse que Maman l’a compris, que leur « conversation », leur échange, a fonctionné, que « la ligne » est bonne.

Je reviendrai longuement sur la « langue » des tout petits, qui, dès leur naissance et même avant savent « écrire » leurs besoins et leurs désirs, émettre de tout leur corps des messages éloquents, qui savent « lire » les « réponses » affectives et en actes des mamans, leurs comportements et mille indices sonore, visuels, olfactifs, tactiles…du « micro climat » qui règne dans la cellule familiale. Mais vous qui me lisez savez déjà que ces « conversations », ces échanges ne peuvent avoir lieu que dans un contexte de sécurité matérielle et affective.

« La Shoah par balles » Vous avez peut-être eu le courage se suivre ce terrible reportage hier soir sur la 3 . Ces malheureux vieillards d’Ukraine ont été en 1942 des enfants, tout au plus des adolescents, que la folie d’un monstre aux pleins pouvoirs et la docilité subalterne d’officiers choisis (diplômés en droit – quel raffinement pervers !) a fait témoins ou acteurs terrorisés d’un génocide qu’on ignorait, puis dépositaires d’indicibles souvenirs pourtant gravés comme de la veille. Quand la parole est interdite, quand on s’interdit à soi-même l’accès à des zones entières de sa vie intérieure, on est bien proche de l’autisme. Récits détaillés, logorrhéiques parfois, dessins, gestes entravés par l’âge qui se voulaient précis, ceux qui ont été libérés par ce passage à l’acte des premiers mots ont ouvert en grand les écluses qui retenaient leur douleur, leur honte aussi certainement. Et nous avons senti combien ils étaient soulagés, heureux sans doute de savoir que maintenant, le monde entier saura l’incroyable, comme ce malheureux qui avait jeté hors de la fosse, son nom comme un cri gravé sur un tampon. Les mots sont toujours libérateurs, parfois de leurs seuls lecteurs.

Et soyez vigilants, toutes les dictatures commencent par des restrictions des droits d’expression, et finissent en apothéose par des autodafés.
Vénérez l’écrit qui est la mémoire de la parole ainsi transportable à distance hors de vue de l’émetteur : c’est cela la grande supériorité du petit d’homme, même sur les primates les plus évolués, qui sont obligés pour communiquer de rester à portée de vue (gestes, mimiques, jets…) ou dans les limites du bouche à oreille, qui sont donc contraints à une vie de clan qui impose à tous la présence permanente de tous et mobilise toutes les vigilances pour le respect des hiérarchies.
L’intelligence s’épuise à trop d’obligations immédiates. Il lui faut toujours pour se développer pouvoir prendre du recul, de la distance.
Vénérez aussi et plus encore le  « langage » de vos tout petits qui ne cessent, dès qu’ils vous voient, de vous « parler » de tout leur corps.

Jouer avec rien, jouer avec tout

Vous avez remarqué combien souvent je vous ai parlé du « jeu » chez le tout petit.
Ce jeu par lequel l’enfant se construit, n’a rien à voir avec le jeu formel défini par Roger Caillois « Les jeux et les hommes » (Gallimard 1957) qui est, entre autres caractéristiques, improductif, réglé, fictif (Cf Wikipedia ).
Remarquons que le joueur, pris dans un réseau de règles, de conventions, s’abstrait du monde réel, le jeu étant alors vécu comme un moyen efficace d’oublier, justement, un réel trop dur ou pour le moins ennuyeux.
L’enfant, lui, dès sa naissance, et même avant, joue avec le réel, ne cessant de le soumettre, pour le faire « bouger », pour introduire « du jeu » dans un bloc apparemment impénétrable, » insaisissable », sans lois, sans organisation. Par le jeu, l’enfant, lui, ne s’abstrait pas du monde, il y entre.
Le bébé, le tout petit ne cesse de jouer avec ses outils de conquête, de compréhension que sont ses perceptions sensorielles. Sa mémoire, déjà, est essentielle, elle enregistre des “effets” liés à certaines « activités » perceptives, sensori-motrices - les toutes premières notions de causalité ne viendront que de la conscience de la régularité possible de ces effets, de leur reproductivité pour ainsi dire accidentellement ressentie, reconnue, puis peu à peu intentionnelle (habitudes, activités intentionnelles)
Le tout petit joue avec rien, en fait avec tout ce qui peut lui procurer des sensations.
Le tout petit n’a pas de jouets. Pour lui tout est jouet, tout est source de sensations, le cordon ombilical qu’il saisit, les parois de son domaine utérin contre lesquelles il se tapit quand maman ou papa tapote, l’appelle, le liquide dont il se régale (mais pas toujours, le menu de maman laisse parfois à désirer…). À sa naissance c’est le monde tout entier qui l’assaille, qui semble se jouer de lui, le noyer sous un flot de sensations sans liens. Heureusement, il a très vite grâce à maman reconnue, quelques repères olfactifs et auditifs : sa peau donne à Bébé des sensations oh! combien plus fortes, et cependant de même nature, grâce aux caresses et surtout au merveilleux bain. Et Maman lui assure des moments de quiétude heureuse. Sans compter les longs temps de sommeil, où déjà, par le travail du rêve, le tout petit, comme nous « révise » le monde vécu pour le rendre plus acceptable.
Et très vite, déjà, ce tout petit de rien du tout est plus fort que le monde, parce qu’il commence à le « saisir ». Et cette conquête, ce jeu d’énigmes toujours renouvelé durera tant que se maintiendront les moteurs que sont la curiosité, le désir d’essayer, de chercher pour ressentir, bientôt pour trouver, alimenté par le bonheur des réussites.

Au temps des expériences, de l’intelligence sensori-motrices (de la naissance à 18/24 mois), puis à celui des opérations concrètes (de 2 à 11/12 ans), toute la construction de l’intelligence se joue dans cette relation triangulaire interactive action-sensations/perceptions, analyse/mémorisation.
La main et le cerveau sont les deux outils essentiels, tous deux agissent, l’un en « représentation », en anticipation d’une stratégie à maîtriser, ou à affiner, ou a renouveler (invention, découverte), l’autre en essais, tâtonnements, vérifications, répétitions… Entre main et cerveau, les organes des sens ne sont que des agents – indispensables (mais leurs déficiences peuvent être compensées) - de renseignement, de transmission des ordres et des informations qui « remontent » en feedback.
Feuërstein a bien mis l’accent sur l’importance de ce travail mental de la « représentation » qui permet de « rejouer » de mémoire l’expérience, les tâtonnements récents : Cette stratégie du savoir attendre « je réfléchis une minute » évite l’impulsivité brouillonne qui mène tout droit au désordre extérieur et interne.
Notons bien toutefois que cette manipulation mentale des objets ne peut se faire qu’à partir des manipulations concrètes et très peu de temps après ou avant : en d’autres termes, jusqu’à l’entrée au collège – il y a bien sûr des exceptions – l’enfant doit toucher, déplacer, ranger, classer, tâter, tâtonner jusqu’à ce que jaillisse une idée, ou tout simplement une sensation, une impression mémorable, qui vaille la peine d’être « enregistrée » et qui méritera d’être reproduite en raison du plaisir (ou de la satisfaction – on grandit ! -) qu’elles produisent.

Cette fonction de « représentation », (la fonction sémiotique ) cette aptitude aux symboles, au cinéma mental, et qui commence très tôt, est sans aucun doute, avec l’utilisation de codes (l’écriture entre autres, qui permet de communiquer à distance) assure la supériorité de l’homme sur l’animal, le petit enfant découvrant aussi très vite qu’il a une pensée autonome de celle de l’adulte qui ne “lit” pas tout et qu’il peut éprouver les sentiments, vivre en partie ce que pense l’autre - c’est le début de l’empathie, cette faculté éminemment sociale de se mettre dans la peau des autres.

À partir de 11/12 ans, la puissance du génome humain permet des manipulations sans objets concrets : l’enfant, l’adolescent « jouent » avec des idées abstraites, des « inconnues » et autres variables mathématiques : Ces manipulations mentales aboutissent à des hypothèses qui sont des essais d’explications, de lois de l’organisation possible du réel. À partir de ces hypothèses de lois, le cerveau pense, imagine, déduit des applications qui pourront être vérifiées par d’autres opérations hypothético-déductives mais aussi par des expériences en laboratoire où on retrouve souvent la dure résistance du réel qui impose la révision des hypothèses initiales.

Le petit animal lui ne « joue » dans son enfance que les activités qui seront essentielles à sa vie et à sa survie. Dès qu’il aborde l’âge adulte, il répète, par imitation, les « jeux » sociaux de son groupe, il s’entraîne par ces jeux à sa future intégration sociale. Quand il est intégré, fini de jouer gratuitement, pour le plaisir.
L’animal adulte n’a plus guère besoin de chercher, il a tout trouvé, il ne cherchera plus. Mais il est condamné à rester en groupe, il ne peut communiquer qu’à portée de regard ou de cri.
L’homme lui a inventé l’écriture. Même en prison, il peut continuer à chercher et à trouver.

Revenons au jeu de notre tout petit qui n’est pas encore au collège…
Seul, ou avec papa, maman…, ou avec ses aînés, il va jouer, il doit jouer. Le médecin consulté observe ou demande toujours s’il joue. S’il ne joue pas, notre tout petit est malade ou déprimé.
Plus les jouets seront simples, meilleurs ils seront.
Rappelez-vous ce document de conseils de l’UNESCO ou de l’OMEP que je cherchais… et n’ai toujours pas retrouvé : il était destiné aux populations les plus pauvres (de chaque continent) et suggérait aux mères des activités de jeux avec leurs tout petits en tirant parti des seules ressources naturelles.
Faisons comme si nous étions démunis de tout, sauf de la nature qui nous entoure et qui nous offre bien des voies d’accès à la compréhension du monde.

Réfléchissons-y, inventons ensemble et photographions.
Associez à cette réflexion les aînés de vos tout petits, les “grands” qui sont déjà en maternelle : vous serez surpris de la variété des idées de jeux et jouets “naturels” qu’ils auront pour leurs petits frères et sœurs. Et s’ils y prennent du plaisir, eux, les grands, ils prendront l’heureuse habitude de jouer généreusement avec les petits et ils sauront apprécier leurs réussites, partager leurs joies et les encourager. C’est très exactement ce qui se passe dans les classes à plusieurs niveaux: les petits sont “tirés” vers le haut et les grands deviennent plus attentifs, plus solidaires.

Projet de société

Donald Winnicott n’a pas été qu’un psychanalyste et un théoricien. Il a surtout d’abord été un praticien très pragmatique, un pédiatre, qui a élaboré ses théories, ses concepts les plus célèbres (objet transitionnel, environnement transitionnel, …) en observant et en soignant des bébés dans les bras de leur mère.
En 1940, Donald Winnicott a participé (avec Bowlby…) à l’organisation du plan d’évacuation vers des familles d’accueil à la campagne des enfants de Londres bombardé.
Il a alors découvert que certains enfants étaient incapables d’être “seuls“, c’est-à-dire qu’ils ne sentaient plus en eux la continuité affective de la relation passée, qui donc n’avait pas été assez gratifiante et assez structurante pour perdurer intérieurement malgré la séparation de fait. Ils ne pouvaient supporter la séparation de leur mère. La mère éloignée, pour ces petits infirmes du coeur, n’existait plus, il était vital, pour eux, comme pour un nouveau-né, de retrouver le contact apaisant. Et malgré le danger de mort, Winnicotte a estimé qu’il valait mieux les ramener chez eux.
C’est de cette expérience douloureuse qu’est née sa théorie de la tendance anti-sociale, à l’origine selon lui de la délinquence:
Quand l’environnement maternel, familial, social, est déficient, (on sait que pour DW, la “mère” c’est peu à peu tout cet environnement de personnes, de contextes relationnels, affectifs), quand ce contexte socio-affectif est défaillant, donc frustrant, il y a peu à peu une accumulation de manques, de souffrances diffuses, et la tendance anti-sociale” est une demande, une revendication dirigée, souvent maladroitement, contre l’entourage, voire la société toute entière.
Une chose est évidente: Le bébé, dès sa naissance a le besoin vital d’une “mère” disponible et la mère a un besoin aussi vif d’un bébé réceptif qui lui renvoie par son bonheur de vivre, son épanouissement, une image de “bonne mère” gratifiante. Ce n’est que dans ces conditions que va s’organiser dans un espace de “jeu” transitionnel leur “séparation” progressive, chacun retrouvant une liberté acceptée et heureuse car habitée par la certitude d’une continuité du lien affectif, donc de la “présence”, indiscutable malgré la distance.

Winnicott a éléboré ce concept de tendance anti-sociale, à la faveur (si on peut dire) de la catastrophe qu’est une guerre, de la violence extrême infligée par des bombardements.
Mais des bombardements, une guerre, sont des violences dont on peut percevoir assez clairement les causes, les responsabilités.
D’ailleurs ces pauvres enfants souffraient bien davantage de la séparation de leur famille que de la peur des bombes.
Ils avaient été les victimes d’une catastrophe moins spectaculaire que les dégâts de la guerre, mais sans doute plus grave, puisqu’elle leur faisait prendre des risques insensés, en tout cas beaucoup plus insidieuse: le manque de disponibilité de leur mère dans leur toute première enfance au moment où se nouent les attachements précoces, ces liens de chair et d’âme qui nourriront les résistances, les forces de ceux qui sauront supporter les détachements corporels, les absences, les éloignements.

Il est des guerres sournoises qui se multiplient dans nos sociétés modernes et qui engendrent à foison des insécurités affectives et matérielles qu’on ne sait pas maîtriser, des précarités imprévisibles, car on ne sait pas d’où vient le mal, ni d’où, ni quand viendra le risque de malheur, de catastrophe. Les enfants souffrent jusqu’à l’adolescence bien plus qu’ils ne le montrent, encore plus qu’on ne l’imagine: c’est chez eux que se révèlent les failles, les fragilités, les vulnérabilités qu’a pu installer une toute première enfance sans plénitude.
Et les mères souffrent tout autant que leurs tout petits, et que leurs plus grands, car une mère se réalise dans une maternité réussie (à ses yeux, selon son coeur), ce maternage qui se prolonge quelques mois après la naissance du petit d’homme si longtemps inachevé.
Maman et Bébé ne font qu’un et ce bloc, pour quelques semaines fusionnel, a besoin d’un temps de paix pour une exclusivité réciproque, au moins d’un armistice, d’une trève des tensions, des conflits affectifs et socio-économiques.
Il va nous falloir réinventer une société plus humaine, comme nous sommes en train - peut-être n’est-il pas trop tard? - de réinventer une écologie fondée sur le bon sens, ce pragmatisme nourri de l’expérience qu’avait si bien Winnicott.
Il va nous falloir sauver la planète famille, celle où s’élaborent les potions magiques de la résilience, qui donnent, pour longtemps et chaque fois qu’il le faut, force et désir de vivre et de survivre.