Rire, sourire, les vertus curatives, souvent salvatrices de l’humour

Petit-Bout aime tant rire ! Il aimerait tant pouvoir rire plus souvent de meilleur cœur !

Mais même si lui n’est pas tout à fait dupe de ses allures joviales, s’il sent bien la coloration tristounette de son climat intérieur, en compagnie de Petit-Bout c’est souvent carnaval. Ou même cirque les grands jours. Ou simple séance récréative avec franches rigolades. Le réel est souvent si triste, si mesquin ! C’est comme si Petit-Bout collait un nez rouge de clown à ce réel qu’il lui faut à tout prix travestir pour oser le regarder, pour continuer à subir, pour pouvoir tenir, durer.

Petit-Bout pense parfois à cet autre Petit-Bout traîné devant un tribunal révolutionnaire, en grand danger de guillotine et donc de perdre un petit bout capital - c’est le cas de le dire – de sa personne, et que le président interpelle et nomme en lui ajoutant étourdiment une particule nobiliaire (« Citoyen de Petit-Bout »), et qui, ne perdant pas la tête – c’est encore le cas de le dire -, réplique : « Moi qui craignais que l’on me raccourcisse, voilà que vous m’allongez ! ». La chance a voulu que ce président de tribunal révolutionnaire soit accessible à l’humour – ce qui ne devait pas courir les rues - et qu’il libère sur le champ l’accusé en entendant le cri d’un génial assistant : « Qu’on l’élargisse ! »
Beaucoup sauvent aussi leur tête, au figuré, évitant grâce à l’humour de sombrer dans la folie ou la dépression. Quand le monde devient fou ou simplement inquiétant, bizarre, l’humour est comme un réflexe de mise à distance de l’intolérable ou de l’étrange, et par ce recul, Petit-Bout s’éloigne et évite la contagion de la déraison.

Mais que Petit-Bout ne se fasse pas d’illusions : ses rires et ses sourires, s’ils sont trop systématiques, sont des indices de vulnérabilité pour ceux qui savent « lire » et qui sont en quête de proies faciles.
Et si l’humour décontenance toujours un agresseur qui ne sait voir les choses qu’au premier degré, à la lumière de ses haines, si cela le désarme pour un temps, il en est que cela exaspère, et les inoffensives fléchettes du rieur lui reviennent alors zoomées en flèches bien plus dangereuses. Il y a un effet boomerang de l’humour qui est une arme toujours à double tranchant qu’il faut apprendre à manier à bon escient et avec délicatesse.

Mais tout de même, rire, sourire, voir, écouter et même subir et n’en penser pas moins, prendre l’habitude de s’élever par la pensée souriante au-dessus des agressions et des souffrances endurées, autant de règles précieuses d’une sorte d’hygiène affective et intellectuelle.
Au bout du compte, c’est tout de même une grande force – une sorte d’auto-résilience - que de savoir, de pouvoir rire – intérieurement, ne serait-ce qu’un instant – de la sale gueule du bourreau, même s’il y a tout lieu d’en trembler.

Doltissimo !

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Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »

Climats et micro-climats

Glaciations
Chaque planète de chaque Petit-Bout a son climat général et ses micro-climats.
Éole souffle parfois le froid sur les berceaux des Petit-Bout alors promis au malheur.
Rarement les Petit-Bout héritent de ces climats paradisiaques où l’on se baigne à longueur de jour dans des lagons de douce tendresse, où l’on est caressé par les ailes parfumées des alizés.
A peine sorti du ventre maternel Petit-Bout-Pas-de-chance est saisi par la rudesse du climat. Il est des contrées hostiles qui vivent mal la venue de Petit-Bout, où Petit-Bout tombe mal, pas-désiré-pas-voulu-pas-aimé. Là, tout de même, tout gluant et sanglant, pas beau, pas propre. Et ill va bien falloir le garder …

Il est des contrées, des constellations familiales où ça débute bien, où « le cercle de famille », accueillant, « s’élargit à grands cris » de joie, où l’on attendait ce Petit-Bout qu’on avait voulu et tendrement mitonné en ventre et en rêves.
Souvent la rudesse des temps chamboule ce doux nid désormais ballotté et peu à peu démantelé par la tempête.
La maladie, la dèche poisseuse surviennent. Papa et maman se retrouvent ensemble au chômage, ou bien papa s’en va et laisse maman pleurer sur son Petit-Bout que ses larmes, son silence et son désarroi détachent peu à peu de cet entourage qui ne réagit plus à ses avances, ses mimiques, ses risettes, ses cris, tout ce langage des petits qui ne parlent pas encore et que toutes les mamans comprennent si bien tant qu’elles ne sont pas désemparées par le malheur soudain.
Oui une insidieuse pollution d’insécurité peu à peu perturbe et affole le climat familial. Les bourrasques sont soudaines et imprévisibles - une catastrophe naturelle, un licenciement collectif, l’accident, la maladie… - et la petite planète familiale subit une brusque glaciation. Son Gulf Stream affectif s’arrête. Finie la douce tiédeur du cocon. Le froid polaire envahit tout et chacun frissonne et se raidit et ne peut plus guère penser qu’à soi.

Les Petit-Bout perçoivent immédiatement ces dérives climatiques qui rendent soudain irrespirable un air auparavant si doux, moins rassurants les bras de maman qui ne savent plus si bien se détendre et envelopper comme avant Petit-Bout en le serrant contre elle. Même le lait de maman à perdu de sa saveur.
Petit-Bout si aimé est en train de devenir un Petit-Bout négligé, délaissé.
Parfois, de plus en plus souvent maintenant, tant sont violents les tourbillons qui nous malmènent, la tourmente disperse la constellation familiale. Certains s’en vont vers un ailleurs parfois sans retour.

Que faire alors de ce Petit-Bout qui pleure toute la détresse du monde ou bien qui vous regarde, inerte et désormais parti pour l’indifférence, l’insensibilité, l’inadéquation de ses réactions. Petit-Bout ne peut plus ressentir le plaisir comme avant, par toutes les fibres de son être. Le désir s’est éteint en Petit-Bout. Petit-Bout est comme en hibernation.
C’est ainsi que les Petit-Bout tout petits se défendent : ils se mettent en veille, tournent au ralenti..

Mais si on aide Maman à surmonter son désarroi, son hébétude passagère, elle saura bien à nouveau comme toutes les mamans disponibles couler à son Petit-Bout un bain de chaleur affective et de quiétude.
Et dans ce micro climat alors retrouvé les Maman, toutes les Maman et leurs Bébé-Petit-Bout, de toutes les nuances de la gamme des ethnies, de toutes les cultures, savent à merveille entrecroiser les fils qui tisseront le caractère et la personnalité de leur Petit-Bout grandissant.

Petit-Bout sans famille
Parfois la Société, Dame Société, qui est une maîtresse dame et sait être énergique et prendre les problèmes à bras le corps, décide que pour son bien, il faut placer Petit-Bout.
Placer. Caser.
Une place pour chaque [Petit] chose et chaque [Petit] chose à sa place. Les dictons ont du vrai.
Ah! certes oui, Petit-Bout est placé…
Casé…
Cassé souvent…
On n’imagine pas à quel point c’est fragile un Petit-Bout. Et combien cette fragilité est paradoxale.

Et pourtant Dame Société fait tout ce qu’elle peut. Elle n’a vraiment rien à se reprocher. Tous les compartiments du casier où on a placé les Petit-Bout délaissés sont bien blancs et bien aseptisés. Pas la moindre bactérie dans les biberons, dans les purées. Les blouses sont blanches et leurs porteurs parfaitement qualifiés.
Et voyez l’ingratitude : il y a des Petit-Bout qui refusent de s’alimenter… « Tenez, regardez celui-ci, trois jours qu’il serre les lèvres quand je lui tends son biberon… Et l’autre, là, qui se balance, qui se balance. Et celui-là, vous voyez comme il se cogne la tête contre son lit… »
Beaucoup des Petit-Bout de l’Institution sont malades alors qu’ils ont tout, mais vraiment tout, pour bien pousser, tout est bien capitonné pour qu’ils ne se blessent pas, le chauffage vient d’être révisé…
Pasteur, s’il revenait, chercherait en vain un microbe.

“Mais regardez, là-bas, dans le coin, il y a ce Petit-Bout, qui refusait ses biberons, qui se laissait mourir, mais oui, et que la femme de ménage, vous voyez, prend dans ses bras, pendant sa pause, et qu’elle serre contre sa blouse, sa blouse un peu crasseuse forcément, ce n’est qu’une pauvre souillon qu’on emploie là, un peu par pitié. Et elle le caresse, elle le tripote de ses gros doigts rougis, elle le brasse, et elle l’embrasse, et elle lui chante des chansons de son pays. Et voyez comme avec elle, il se remet à manger, il gazouille, il fait une risette. Et elle ose nous le faire remarquer. On laisse faire. Tant pis s’il lui arrive quelque chose. Vous savez, c’est un Petit-Bout de pas grand chose, j’ai vu dans le dossier d’où ça vient : une pitié, du pauvre monde, vous savez.”

Ainsi se défendent parfois contre trop de souffrance affective les Petit-Bout tout petits: ils se mettent en veille, tournent au ralenti, ne se laissent plus saisir par le moindre désir. Ils sont là sans être là. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent, s’ils ont de la chance, un vrai et chaud rayon de soleil, un coin de tiédeur où se réchauffer. Et ces précieuses bouillottes de tendresse sont souvent glissées par des mains discrètes, anonymes, pas du tout manucurées, des mains frustes qui font ça parce qu’elles ne savent pas faire autre grand chose d’autre, parce qu’elles savent qu’il n’y a que cela à faire quand un Petit-Bout entre en hypothermie affective.

L’intelligence des tout petits est soluble dans la misère

Oui, hélas, l’intelligence des tout petits, leur merveilleuse intelligence potentielle résiste mal à la misère :
La misère matérielle, et sans doute plus encore la misère affective, relationnelle, quand elle touche, dans les premières semaines, les deux partenaires de cette construction, Bébé et Maman.
Et cette vulnérabilité de l’intelligence en construction persiste tout au long des 3 premières années.
Si le climat, de la naissance à la fin de la 3ème année, a été suffisamment serein, soyez sûrs que le tout petit aura suffisamment appris à « lire » le monde heureux qui l’entoure et à agir sur lui pour le maîtriser, et qu’il aura fait provision d’assez de forces et de désirs pour poursuivre sa conquête du savoir.

La misère matérielle est la plus facile à voir, à repérer. Elle est même, en ces temps sans scrupules, de plus en plus répandue et diversifiée… Et pas seulement dans les contrées lointaines : elle est là, chez nous, à nos portes, dans nos villes et dans nos villages, dans nos vies qu’elle grignote déjà ou qu’elle lorgne. Qui peut maintenant se dire à l’abri de la pauvreté la plus violente, exempté de souffrance, dispensé de vigilance ?
Notre première qualité relationnelle doit être la solidarité, la non indifférence. Car, en plus, la misère se cache, les pauvres ont cette dignité de faire face tant bien que mal, de sourire et même de rire de leurs épreuves. Et c’est dans les villages, dans les hameaux les plus reculés, que les travailleuses sociales découvrent parfois les détresses les plus profondes.

La misère affective est moins évidente, il faut savoir « lire » sur les visages, interpréter les silences, l’inaction, le repli, l’absence ou le manque de communication entre la maman et son bébé.
La maman, au retour de la clinique d’accouchement, se sent soudain comme abandonnée – surtout si papa va travailler – quand elle se retrouve seule avec son tout petit bébé et l’énorme responsabilité de cette petite vie. Sans compter qu’elle est souvent épuisée physiquement et émotionnellement et qu’elle aurait bien besoin d’aide et de repos pour se remettre. Et si c’est son premier bébé qu’elle a là, hurlant dans ses bras, elle se sent terriblement incompétente. « L’adaptation physique de la mère après la naissance dure plusieurs semaines. Cette adaptation va épuiser ses ressources, tant physiques qu’émotionnelles, et très souvent va l’empêcher de bien dormir, de manger convenablement, de contrôler ses émotions. Beaucoup de jeunes mères m’ont avoué que durant les premières semaines où elles se retrouvaient chez elles, elles avaient tout le temps envie de pleurer.» (T. Berry Brazelton « Trois bébés dans leur famille, Laura, Daniel et Louis »)

Dès sa naissance, le bébé entre en relation avec sa maman, avec son papa, il les connaît, il les reconnaît (odeur, voix…). Le jeune père est toujours bouleversé quand il découvre qu’il a le pouvoir d’apaiser ce petit être tout nu qui se love contre lui et tout aussitôt cesse de pleurer, parfois même le regarde, parfois saisit et ne lâche plus le doigt qu’il lui donne. Cette montée de l’amour paternel – ou maternel – est sans doute aussi forte que le sentiment de sécurité, la plénitude tranquille qui emplit soudain le tout petit.
Il est évident qu’il faut un minimum de quiétude affective, matérielle pour que débute cet « attachement » si sécurisant pour le bébé – et si bénéfique pour les parents. Et il y a là assurément quelque chose d’animal - donc de très fort et de très durable – dans ce phénomène de l’attachement. John Bowlby, s’inspirant des travaux de l’éthologue Konrad Lorenz, affirme que le petit d’homme a 5 compétences génétiques, (5 savoir-faire innés) qui vont permettre la mise en place des liens si forts de l’attachement à sa mère : sucer (pour téter), s’accrocher, pleurer (ce qui déclenche un élan de protection), sourire, suivre du regard. Boris Cyrulnik, qui est fier de son pragmatisme d’éthologue (lisez son génial premier ouvrage « Mémoire de singe et paroles d’homme »), voit dans les premiers liens de l’attachement du tout petit à sa mère une des sources essentielles des réserves d’énergie résiliente qu’il doit se constituer en vue des toujours possibles épreuves à venir.

Les misères, les détresses, matérielles et morales stérilisent, empêchent ces élans si puissants, plus forts que nous parce que venus du fond des âges, et qui vont lier à jamais les tout petits et leurs mères et conditionner tous leurs progrès futurs.
Oui, l’intelligence, l’épanouissement d’un enfant tiennent à peu de choses. Il suffit de considérer comme une priorité absolue la quiétude dans le métier de mère.
Mais notre civilisation de profit immédiat se moque bien de cet avenir si lointain qu’est la réussite d’une vie qui n’en est qu’à ses débuts. À nous de poursuivre notre effort de sensibilisation, de persuasion des décideurs, et notre aide aux difficultés repérées.