La résilience dans tous ses états

Résilience et résiliance.
Il y a la résilience, celle dont on parle, ce fait si mystérieux dont certains doutent, ce concept, cette idée, bref : ce mot.
Et puis il pourrait y avoir la résiliance dont on sent, rien qu’à l’écriture, qu’elle est active.
Car ce mot résiliance, ainsi écrit, garde quelque chose de l’énergie du participe présent d’un verbe qui serait « résilier ».

On peut dont être résilient passivement, et résilier activement.
Il y a des résilients consommateurs, bénéficiaires passifs, et des résiliants donneurs, acteurs.
Les tuteurs de résilience seraient donc en fait des tuteurs de résiliance, actifs - mais souvent sans en être conscients : ils émettent en quelque sorte de la résilience dont bénéficient des récepteurs passifs, les futurs résilients.
On fait de la résiliance et on thésaurise de la résilience un peu malgré soi

Les mamans disponibles gorgent leurs nourrissons de bonne et substantielle résilience dont ils feront usage chaque fois que la vie sera dure.
Ces mamans-là – toutes les mamans à qui leur vie quotidienne, leur contexte socio affectif permettent d’être naturelles, instinctives (j’oserais dire animales) avec leur tout petit – apportent en plus du lait nourricier qui va réchauffer mais aussi étayer, charpenter le corps, une nourriture affective tout aussi indispensable. Le flux de bon lait riche de ses calories classiques sera alors porteur d’un surplus d’énergie, de désir de vivre, de conquérir, de lutter et de résister éventuellement. On pourrait dire qu’il y a des calories affectives, des calories qui réchauffent le cœur.
Les calories classiques se mesurent, se quantifient, se récupèrent.
L’affectivité est impondérable, immatérielle.
La résilience est une des composantes de ce faisceau de forces qu’est l’affectivité.

La résiliance, c’est la résilience voulue pour l’Autre.
On est souvent résiliant à son insu, on fait de la résiliance sans le savoir, parce qu’on est ainsi, on fait du bien à qui on côtoie, sans s’en douter.
Certains ont une sorte de magnétisme résiliant qui envoie à leurs proches leurs bonnes ondes résiliantes sous forme souvent de simples paroles dites comme il faut au moment où il le fallait, de simples contacts stimulants, de simple présence rassurante.
De même on est souvent résilient sans s’en rendre compte : on puise tout naturellement dans son capital résilience et le rééquilibrage se fait souvent en douceur entre manque et ressources.

On peut aussi contribuer à sa propre résilience, être auto-résiliant, arrondir son capital résilience par son style de vie par exemple, en évitant certains risques et en s’efforçant de mériter l’estime de soi.

En plus de résilience et résiliance, les jumelles phonétiques (rézilyance – on entend chaque fois «zil » puis « yence » / « yance »), j’aimerais qu’on adopte aussi une petite sœur hétérozygote – d’un autre ovule – donc différente à l’oreille : résillence, prononcée « réziyance » - on entend cette fois « zi » puis « yance ». Résillence : vous remarquez le i et les 2 l, et ça sonne « ye », et on entend « résille ».
Résille : la coquetterie de bien des dames d’autrefois, ce réseau de mailles qui enserrait et retenait leur chevelure.
La résille est un réseau.
La résillence serait cette force, cette énergie puisée par le seul fait d’être inséré (enserré) dans un réseau humain.
Dans notre Saintonge, on appelle « résille » du « goret » ce que les vétérinaires nomment le péritoine du porc. C’est ce fragile réseau nourricier qui entoure la masse de l’intestin grêle, chez le « goret » comme chez nous humains où son inflammation est la terrible péritonite.
Quand nos paysans font la « tuange dau goret » (la mise à mort du porc à la ferme), ils recueillent soigneusement cette fragile résille blanche et rosée qui enveloppe la masse noble des intestins qui tombe en avalanche molle du malheureux goret ouvert et suspendu au « pendail » le bien nommé, et les femmes vont préparer et frire des « crépinettes », des sortes de petites galettes de chair à saucisse enveloppées chacune dans un fragment de la précieuse « résille ».
Tout ce détour ethno folklorique pour souligner l’importance d’un réseau, d’un filet, la force structurante de la maille, du lien.
Le réseau est toujours plus fort que la simple addition de ses « mailles », de ses éléments.

Le tout petit nourrisson a besoin pendant 2 ou 3 mois d’une relation duelle, forte, indéfectible, un réseau à deux mailles si proches qu’elles semblent n’en faire qu’une.
Même si dans les quelques jours qui suivent sa naissance, d’autres « mailles » sont perçues, entendues, entrevues, flairées.
Mais très vite, va débuter sa structuration sociale, ce maillage affectif vital, ce tricotage de liens si cher à Boris Cyrulnik, tout un réseau de plus en plus ramifié, avec ses bonnes mailles et ses moins bonnes
(« vous êtes le maillon faible, Taty Danielle à l’affection douteuse »…). Une vraie « résille » qui enserre les organes nobles de la vraie vie affective.
Tout une résillence donc, qui commence à se mettre en place et contribuera à tenir, à soutenir par sa force de réseau autant et plus que l’ensemble des tuteurs de résilience qui le constituent.

Ces nuances phonétiques et graphiques ne sont là que pour faire sentir que la résilience, se constitue, se joue, s’actualise à plusieurs dans un contexte qui doit être porteur :
- un bénéficiaire souvent inconscient de cette manne affective parce que tout petit ;
- des donateurs, très souvent eux aussi inconscients – de leur prodigalité : la maman, le papa et les tout proches, pour commencer.
- Ces piliers de résilience, de plus en plus nombreux si le tout petit grandissant a de la chance constituent un réseau, un maillage, un tricot de liens, d’attachements, qui vont structurer la personnalité naissante du tout petit et leur donner sa coloration plus ou moins heureuse, optimiste, dynamique, résistante aux épreuves et désireuse d’avenir.

Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Sagesse animale

Les animaux plus sages que les humains.

« Pour survivre, ils n’ont pas besoin de donner un sens à leur vie. Il leur suffit de régler les problèmes du temps et de l’espace présents pour vivre en paix, équilibrés »
« Lorsque l’animal connaît une souffrance psychique momentanée ou répétitive, les circonstances l’éliminent rapidement. »
« Les animaux m’apprennent que la folie est un fait naturel. C’est la conscience de la folie et ses avatars culturels qui la transforment en fait anthropologique. »
(Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est courant d’entendre dire que les animaux ne ressentent pas la douleur. Disons plutôt qu’ils savent d’instinct que poussés les premiers cris réflexes de douleur intolérable, il est indispensable de retrouver au plus vite une conscience et une vigilance suffisantes et qu’il est nécessaire de consacrer toute son énergie à sauver ce qui peut l’être, parer au plus pressé, se traîner jusqu’à un abri provisoire, se lécher, surtout se taire pour ne pas se trahir en pareille situation de faiblesse, s’économiser, récupérer.
En tout cas, ils ressentent avec une acuité aussi vive que nous la douleur psychique. Il suffit d’entendre leurs gémissements de détresse quand ils se croient ou se savent abandonnés, de voir leur expression défaite quand ils sont malheureux pour ne pas douter qu’ils éprouvent les mêmes douleurs morales fondamentales que nous : la peur, l’abandon, le rejet et même des nuances comme le mépris, la moquerie…
A contrario, leur bonheur est indiscutable quand ils retrouvent la sécurité affective. Ils nous demandent bien peu, avant tout cette constance dans notre amour dont ils ne se lassent jamais, eux qui ne nous jugent pas sinon à travers leur souffrance, qui ne remettent jamais en question leurs allégeances, leurs affiliations premières.
Il faut chez un compagnon humain vraiment beaucoup de sadisme, beaucoup d’attitudes incohérentes, pour qu’un animal renonce à ses premiers attachements. La rupture, l’inconstance sont toujours du côté le plus “civilisé”.

 

Le langage des animaux.
On croit communément que Bon-Chien ne parle pas, ni Beau-Chat. C’est faux, archi faux ! Petit-Bout sait bien que les animaux parlent et savent lire. A leur façon bien sûr.
Oui, Bon chien sait lire : il sait déchiffrer ce qu’il est essentiel de savoir pour bien vivre et survivre quand on est un chien, pour se comporter comme il faut pour rester avec Petit-Bout, le garder et être gardé par lui. Bon-Chien lit couramment et infiniment mieux que Petit-Bout dans le grand livre des odeurs, dans l’encyclopédie des saveurs, dans le quotidien des senteurs, dans les mille nouvelles des parfums qu’apporte le moindre souffle.
Et ce que Bon-Chien et Beau-Chat ont à dire, ils le disent clairement, sans la moindre ambiguïté, sans la moindre tromperie. Si nous comprenons mal le message, c’est que nous sommes dyslexiques ou inexpérimentés dans leur langage.

« La dimension humaine réside là aussi : maîtriser nos communications pour mieux les travestir. Se leurrer soi-même. Les animaux ne savent pas mentir. » (Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est d’ailleurs remarquable que, comme à leurs propres Petit-Bout, les chiens et chats pardonnent beaucoup aux Petit-Bout humains qui ne savent pas encore comprendre leur éloquent « Mais tu me fais terriblement mal, toi, en t’accrochant à mes oreilles, et toi, en me tirant la queue ! » Supérieurs et indulgents, Beau-Chat et Bon-Chien préfèrent s’éloigner, s’ils le peuvent, de leurs innocents bourreaux. Mais ils n’ont pas cette héroïque patience avec les adultes dont ils savent qu’ils savent, et chez qui ils repèrent vite les ambivalences d’allure sadique.

 

Glanes

On constate sur le Net un intérêt croissant pour le thème de la toute petite enfance.
C’est-à-dire pour l’épanouissement en 2-3 ans des possibilités du futur écolier de petite section de maternelle.

Page 19 à 26 du rapport Attali : (Chapitre 1 / “Au commencement, le savoir”)
“Il n’y aura de croissance forte que si la société est capable d’aider
chacun à trouver les domaines dans lesquels il peut être le plus
heureux et le plus créatif. La croissance dépend à long terme du
potentiel de la jeunesse, de sa confiance en elle-même, de son
optimisme, de son goût de créer, de sa capacité à innover, enfin de
son insertion professionnelle et personnelle au sein de la société.”

“[Malgré les efforts budgétaires] Le poids de l’origine sociale n’a jamais autant déterminé les parcours scolaires, et ces derniers n’ont jamais autant déterminé les parcours professionnels…”

“OBJECTIF Doter tous les enfants des atouts nécessaires au monde.
L’acquisition de la confiance se fait pour les deux tiers de tous nos
enfants, quels que soient la culture et le niveau social, lors des dix
premiers mois, bien avant le début de la parole. Pratiquement tous
les enfants épanouis se trouvent dans des milieux affectifs et
sociaux stables : lorsque arrive l’âge de l’école, ils sont les mieux
préparés à en profiter. À l’opposé, un enfant sur trois connaît dès les
premiers mois une difficulté de développement. Lorsqu’ils entrent à
l’école, ils vivent cette épreuve comme un véritable traumatisme,
régressent, dorment mal, et leur angoisse provoque une inhibition
relationnelle et intellectuelle qui les place d’emblée parmi les
mauvaises performances scolaires. Humiliés par l’école, ils se
mettent à la détester et développent souvent des comportements
hostiles.”

“Au total, quand ils arrivent à l’école primaire, les enfants présentent
des différences en termes d’éveil, de maîtrise du vocabulaire, de capacité
d’écoute, d’aptitude à retenir, etc. L’école primaire ne permet pas
de réduire les difficultés décelées à la maternelle. Les facteurs de base
de la croissance sont alors irréversiblement en place.
La prise en charge très tôt des enfants est par conséquent
primordiale. Pour cela, il est fondamental de se donner des obligations
de résultats en termes d’éveil des comportements…”

Voici maintenant quelques pépites de Boris Cyrulnik

“Il est par exemple essentiel de travailler sur l’amélioration de l’accueil de la toute petite enfance. Tous les travaux d’éthologie, les travaux sur l’attachement, montrent que dès les premiers mois de la grossesse, quand un enfant est entouré par un milieu affectif stable, il acquiert une confiance primordiale. Résultat, quand il arrive à l’âge de la parole dix mois plus tard, il parle bien. Et lorsqu’il arrive à l’école, d’emblée il se classe parmi les bons élèves de la classe et il aime l’école. Car ces enfants se construisent dans une stabilité affective et dynamisante, La Finlande et la Suède ont incroyablement développé le plaisir de l’école, le plaisir d’apprendre en améliorant les structures d’accueil des tout premiers mois de la vie. Résultat, 4% seulement des enfants ont des difficultés d’apprentissage. Alors que dans les pays négligeant cette prise en charge des premiers mois de la vie, 30% des enfants accusent de graves lacunes scolaires. Les classifications de l’Unesco montrent que la France est classée au 29ème rang sur 40 pays étudiés.organisée par une constellation affective – la mère, le père, mais aussi, la fratrie, les voisins, la famille, le quartier. C’est un mode de raisonnement. “

Pour Boris Cyrulnik, - comme pour tous les résilients - il est nécessaire que nous ayons des attitudes positives, que nous gardions l’espoir d’un mieux toujours possible, que nous ne soyons pas des “foutuïstes”:

“La mentalité collective se fabrique à partir de tous nos récits sociaux : les récits familiaux, individuels, les récits de voisinages, les mythes, les stéréotypes, les préjugés… Cet ensemble de récits ont une influence sur notre façon de penser et d’agir : ils ont un effet placebo, positif, ou nocebo, négatif. Les récits qui relatent des réussites, mettent en avant des modèles de développement, sont des récits qui encouragent. Ceux qui ne se font l’écho que d’échecs ou de défaites, découragent. Or malheureusement, ce sont les récits décourageants qui prédominent en France.”

“…depuis vingt ou trente ans, la France adore les récits misérabilistes : « C’est foutu, c’est perdu, on n’y arrivera jamais ». Je ne dis pas qu’ils sont tous faux, mais ce ne sont que des récits. Sauf qu’ils finissent par se transformer en théories et que leurs effets sont particulièrement négatifs. C’est ainsi que nous sommes devenus des « foutuïstes » !”

“Mais de nombreux universitaires restent aujourd’hui encore dans le misérabilisme. Je les entends régulièrement dire : « Quand on a été blessé dans son enfance, on est foutu pour la vie ». J’entends des avocats affirmer devant l’enfant à celui qui l’a violenté : « Monsieur, avec ce que vous avez fait à cet enfant, il est foutu pour la vie » . Et ensuite, nous avons en thérapie des enfants qui vous disent « M’en sortir ? Mais l’avocate, elle était gentille, elle connaissait tout, elle a dit que j’étais foutu pour la vie »

Mais parfois de grands traumatisés sont révoltés par cette confiance jugée excessive.
Nous allons parler très bientôt, et longuement, de la résilience, de cette force intérieure et inconsciente qui se génère dans les tout premiers temps de la vie que justement on oublie, et qui, comme une célèbre pile ne s’use que si l’on a à s’en servir…

Une prison de fils de laine

Voici en quelques mots la fabuleuse histoire vraie d’un petit Boris.
Papa et maman et bien d’autres, de sa famille, de ses proches, ont été déportés et sont sans doute déjà morts. C’est en juillet 44, à Bordeaux. Des enfants pris dans une rafle « organisée » par Maurice Papon sont groupés sur un quai de la gare pour une destination que Boris, 6 ans, ignore. Le misérable petit troupeau est « parqué » sur une simple couverture, et cette astuce de zone textile suffit à les retenir mieux que des barreaux. Tous, sauf un, Boris qui du plus profond de son instinct doit flairer dans cette méthode quelque chose de dément.
Il fuit et se réfugie dans les pissotières, des « toilettes » à l’ancienne, dignes de Clochemerle, avec des stalles limitées par des bat-flancs qui vont du sol au plafond. Mais bientôt, danger, panique : des Allemands (nombreux dans nos gares en ces temps-là…) viennent pour se soulager. Pris, coincé, Boris ? Eh bien non ! Avec une énergie, qui le sidère encore, adulte, ce petit bonhomme s’arc-boute dos et pieds contre les parois d’une stalle, et tel un alpiniste dans une cheminée, il parvient à grimper jusqu’au plafond et à y rester collé, comme une chauve-souris, maître de ses peurs et de ses muscles, jusqu’à la tombée du jour !

Nous ignorons les exploits dont nous serions capables si la résignation, le renoncement ne nous coupaient pas bras et jambes quand un danger perçu comme mortel nous menacerait. Nous ne savons pas la puissance contraire des démissions d’un moi qui ne jugerait plus au plus profond de l’inconscient, de l’instinct de survie, que la vie vaut la peine d’être vécue, que le combat doit être tenté, quand même, toujours, quoi qu’il advienne..
Ce n’est pas nous alors qui décidons, mais quelque chose en nous qui fait de nous des sortes d’automates mus par des forces résilientes insoupçonnées. « Ce que j’ai fait, je te jure, même des bêtes ne l’auraient pas fait. » a dit en larmes Henri Guillaumet à  son copain Saint-Exupéry, après sa fabuleuse survie dans les Andes. »
Pourtant les bêtes se battent bien contre le danger (même si une bonne fuite, un évitement préventif valent bien des victoires) et le dernier cocooning du chat qui va se pelotonner et agoniser dans un coin connu de lui seul est sans doute sa façon à lui, chat, de mobiliser ses dernières forces. Et Guillaumet devait être un peu chat, après ses 5 jours et nuits d’errance dans la neige. Son obsession alors, blotti derrière son Potez 25 de l’Aéropostale, était de ne pas s’endormir : « … le sommeil c’est la mort. »
Oui, renoncer, abdiquer, c’est parfois la somnolence, le dangereux apaisement qui précède le refuge dans la mort, ou la dépression, ou l’autisme…

En tout cas méfions-nous en conscience et d’instinct de tout ce qui paraît illogique, absurde. Apprenons à ne pas nous laisser piéger par les barbelés invisibles, les barrières virtuelles des interdits trop bien intériorisés. Ce sont les plus solides, les plus perverses parfois - mais nous reparlerons bien sûr du surmoi.
Comme le petit Boris, évadons-nous de la prison de laine où on nous piège. Cette première victoire, la plus difficile, mais essentielle, nous donnera alors, s’il le faut, l’énergie pour grimper aux plafonds.
Et apprenons à donner à nos tout petits dans nos interrelations, précoces pour eux, les forces résilientes, ces réserves d’énergie, de volonté, disponibles pour les inévitables combats qui les attendent.

Feuërstein et le PEI (Programme d’Enrichissement Instrumental)


 

À peine adolescent, Reuven Feuërstein avait déjà la réputation de savoir apprendre à lire et à écrire aux adultes illettrés de son voisinage.

Plus tard, il a su « sauver » culturellement des enfants de déportés disparus. On pourrait dire maintenant, à la lumière des éclairages de Boris Cyrulnik, qu’il a su être pour tous ces enfants gravement traumatisés un « pilier de résilience » et réactiver chez eux des leviers, des moteurs de survie mis en place le plus souvent, bien avant les catastrophes, dans la toute petite enfance, dans la chaleur et le bonheur des premières relations maternelles et familiales.

Il a su « récupérer » les juifs éthiopiens souvent ethniquement croisés qui depuis plusieurs générations avaient totalement perdu leur culture juive.

Il a ainsi accompli des « miracles » didactiques et relationnels, et peu à peu, à partir de ce vécu et de convictions profondes, théorisé sa méthode et ses outils du PEI (un peu à la manière de Freud dont la psychanalyse fut à la fois une pratique et une théorie)

Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++ , on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur.

Cette acte de médiation, pour être efficace au point de restaurer l’espoir et la confiance chez les plus déprimés ou révoltés des enfants en échec, suppose chez le « passeur » une authentique générosité qui ne se satisfait que de l’évidence du bonheur, de l’équilibre retrouvés chez l’enfant.

 

Un livre précieux explique longuement ces processus de restauration des attitudes et des aptitudes :

Rosine DEBRAY « Apprendre à penser - Le programme de R. Feuërstein: une issue à l’échec scolaire » ESHEL 1989

Vous y apprendrez que l’intelligence d’un enfant est une construction, que rien n’est jamais perdu, qu’il s’agit souvent de restaurer, de reconstruire, de consolider, d’apprendre ou de réapprendre à l’enfant des techniques de saisie, de compréhension du réel, du monde, de lui donner des outils, des instuments efficaces.

PEI ne signifie pas Programme d’Enrichissement Intellectuel. Non ce I ( et c’est très important) signifie Instrumental. Oui ce sont les outils et les techniques du médiateur, du PEI de Feuërstein, qui sont intelligents et qui rendent intelligent, qui construisent ou restaurent l’intelligence. Et vous saurez que l’essentiel est à coup sûr le climat affectif, chaleureux et généreux, dans lequel baigne la transmission, le « passage » de compétences de celui qui sait à celui qui ne savait pas ou ne savait plus ou qui avait perdu tout désir d’apprendre.

J’ai envie de dire à propos du formidable livre de Rosine DEBRAY, comme sur la page 4 de couverture d’un livre qui nous avait beaucoup fait rire dans notre jeunesse – mais on savait encore rire de choses gentilles (« L’œuf et moi » de Betty Mc Donald) – quelque chose comme : « Si vous ne pouvez acheter ce livre, empruntez-le, volez-le… »

Mais je pense que ce lien vous aidera dans vos recherches, s’il n’est pas chez votre libraire ou dans votre bibli personnelle ou de quartier : http://www.google.fr/books?id=c_GXAAAACAAJ&dq=inauthor:Rosine+inauthor:DEBRAY&lr=lang_fr&as_brr=0&rview=1