Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Échec scolaire bien trop fréquent

 

Après le 1er billet « hommage au tout petit » quelque peu solennel et emphatique - mais le héros mérite toute notre admiration et tous nos soins – je vais essayer (avec votre aide et votre participation toujours souhaitée) de préciser quelques orientations, quelques pistes de réflexion,

D’abord, quelques-uns des thèmes centraux que nous aborderons:

Pendant toute ma carrière d’enseignant puis de psychologue scolaire j’ai tenté de comprendre le prodigieux alliage de désir et d’intelligence qui mène du nouveau-né inachevé et totalement dépendant à l’écolier puis à l’étudiant, mais avec trop souvent bien trop de difficultés, d’échecs navrants.

L’essentiel de mes convictions tient en quelques mots :

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances ).

- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.

- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir

- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).

- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.

- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.

Il y a là tout un « chantier » d’authentique réhabilitation du vrai rôle de la famille et de l’entourage d’un enfant auquel tous les enseignants devraient être sensibles et participer autant que possible pour un meilleur épanouissement et une plus grande efficience de leurs futurs élèves.

 

L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronqique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles,

Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente. Il faut voir comment une entrée en maternelle ou en primaire (la « grande école »), puis au collège, qui devrait être triomphale - et qui l’est dans les milieux les plus favorisés - comment cette entrée réactive chez bien des parents la crainte qu’eux-mêmes ont vécue 20, 30 ans plus tôt, et cette appréhension est accentuée par le souvenir douloureux de leurs propres années d’école. Et l’enseignant finit lui aussi par croire à cette fatalité de l’échec qui colle à tant de familles de génération en génération, comme une malédiction, comme une hérédité mauvaise.

Non, l’échec n’est pas héréditaire. Au départ, les chances sont égales,

Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

L’intelligence d’un enfant est une construction collective qui commence dès sa naissance et même pendant la vie intra utérine. Les rouages sont en place (le merveilleux génome du petit d’homme). Pour que cela fonctionne, tourne et conduise de progrès en progrès à plus de savoir ressentir, plus de savoir être, de savoir faire, d’instruction et de culture, il faut et il suffit d’un moteur on ne peut plus écologique, un moteur extraordinaire de puissance : la chaleur maternelle, la chaleur humaine, la chaleur affective, relationnelle. Et ce moteur fait de tendresse, d’amitié, d’affection, d’amour, ne tourne bien que dans un climat de sécurité, sécurité matérielle et affective pour les adultes impliqués dans ces relations . La construction d’une intelligence, d’une personnalité, c’est avant tout des échanges, des interactions.

Nous ne faisons que passer sur cette terre, nous devons être des passeurs, pas de simples passants. Nous sommes des hommes, des femmes adultes, nous devons pour nos enfants, et dès les premiers jours, être des passeurs de cette civilisation humaine que chaque nouveau-né doit pouvoir, avec notre aide, conquérir, faire sienne, intégrer à sa personnalité.

Il faut que nous soyons persuadés que l’échec, si fréquent, si courant, n’est pas une fatalité. Il est souvent la conséquence de trop de confiance dans la seule croissance physique du tout petit, dans sa seule bonne santé.

Sachez que les mileux les plus favorisés sont bien informés de l’importance des toutes première années, de la qualité de la relation mère-enfant. Soyez sûr qu’ils sont en général très vigilants (et ils ont bien raison quand cette vigilance est raisonnable) sur ce que l’école et la société en général peuvent et doivent apporter à leur précieuse progéniture.

Pour terrminer ce billet, quelques lignes de Jean Rostand, à graver au fronton des crèches et des écoles… et dans toutes les mémoires:

Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…

Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…

 

Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…

La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

S’il était donc important, vital d’éduquer correctement un garçon de Cro-Magnon pour en faire un bon tailleur de pierre et un vaillant chasseur et une fille d’alors pour qu’elle soit une mère aimante, gratifiante et sécurisante, le rôle actuel des parents, des enseignants et de toute la société moderne est tout aussi important et repose exactement sur les mêmes bases : le désir, le besoin vital de transmettre ses acquis aux petits, aux jeunes, à ceux qui seront ainsi l’essentiel de nous-mêmes et qui nous survivra.

Chacun de nos enfants a les gènes qu’il faut pour pouvoir acquérir le précieux bagage culturel commun qui réside dans les savoir-faire et les savoir-être des adultes, dans nos livres, nos ordinateurs, nos musées et nos réalisations.

Aucun mérite pour l’homme à posséder cet outil génétique qui permet son progrès, qui semblerait supérieur à celui de nos frères les grands singes qui n’ont pas la possibilité d’acquérir notre langage oral pour des problèmes de larynx, de pharynx et de palais - mais qui ont pourtant une aire cérébrale spécifique qui leur permet d’accéder à nos concepts langagiers selon d’autres codes et donc de nous comprendre et de nous « parler ».

Mais quelle que soit l’espèce, la race, l’ethnie, chaque parent, chaque communauté a l’immense honneur et l’énorme responsabilité de mettre en œuvre ce prodigieux outil d’acculturation. (extrait d’un essai inédit)

 

1 Mais pour combien de générations encore va-t-il rester intact ? Et n’oublions pas que nous risquons entraîner avec nous dans la dégénérescence ou le néant les mondes animal et végétal si nous ne maîtrisons pas nos pulsions nucléaires et nos tentations de bricolage des génomes.