Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (2)

Tout est langage pour moi, déjà, moi, petit manouche qui ne vais naître que dans six semaines environ.
C’est un langage multi media, universel, que tous nous « entendons », nous les tout petits en attente de naissance officielle. Mais nous sommes nés depuis des mois déjà, depuis notre conception, affirme Françoise Dolto, notre mamie à tous, depuis le désir d’enfant de nos père et mère. Un langage du cœur et du corps qui nous porte, qui nous tient, nous maintient dans notre désir de vie et de survie.

Cette mémoire utérine puis de la toute petite enfance nous l’avons tous perdue. Mais ses enregistrements, ses « engrammes », comme dit Françoise Dolto, continuent, notre vie durant à nous influencer, bien qu’apparemment oubliés.
Moi, Manouche adulte des Saintes-Maries de la Mer, j’ai recouvré, intacte cette mémoire d’outre-mère, et c’est un Petit-Bout pas encore advenu qui vous parle. Par quel miracle ?

Sans aucun doute par la magie de la musique.
Vous savez combien, pour nous, Manouches, Gitans, Roms…, la musique est vitale. Ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante nous vient du fond des âges, à nous éternels migrants, perpétuels déracinés, presque toujours persécutés, chassés toujours plus loin, toujours en manque de nos racines les plus vraies, les plus profondes. Comme les descendants des esclaves d’Amérique dont le blues pleure leur nostalgie d’un paradis perdu.
Déjà, avant même d’être né, il ne se passait pas de jour, sans que les merveilleuses vibrations d’un chant de maman ne me saisissent et me remplissent d’un délicieux bien-être.
En fait de vibrations sonores, c’est le second garçon de Françoise Dolto qui a été gâté : Pendant la guerre, FD, bien qu’enceinte, transportait des messages de la Résistance, en vélo, pour l’aîné, le futur Carlos, en moto pour Grégoire, le second (« Je posais mon ventre sur le réservoir, et vogue la galère ! – dans « Naître et ensuite » -1978 – elle dit par ailleurs que c’est sûrement de là qu’est venue à Grégoire sa passion pour la moto).
Autre petit gâté, le futur enfant du jeune titulaire des orgues de la cathédrale de Chartres que j’écoutais il y a quelques années depuis la galerie gauche jouer magnifiquement un dimanche aux orgues situées dans la galerie droite, juste de l’autre côté. Toute la cathédrale n’était qu’ondes sonores sublimes. Je dis en souriant à la jeune femme près de moi, superbement enceinte : « Voilà assurément un futur mélomane qui doit vibrer comme nous tous ! » Et elle me répond : « C’est son papa qui joue, et habituellement je suis près de lui, et je m’appuie contre l’orgue… ».
Moi, petit manouche, qui connais si bien la voix féminine toute proche de maman, qui reconnais celle plus lointaine, plus grave et plus rauque, plus rare aussi, de mon papa, je différencie parfaitement leurs chants de leurs propos habituels, mais le moindre chant me remplit dans l’instant d’une sensation de bonheur total, de plénitude, de paix et de sécurité absolues.
Un de mes moments de plus grande félicité, c’est précisément quand je suis un peu las, que je vais faire un somme et que maman se met à me chanter une de nos merveilleuses berceuses que je reconnaîtrai après ma naissance et je saurai alors que chaque soir, elle en chantait une et même plusieurs pour essayer, longue patience, d’endormir les triplés.

Un plus grand bonheur encore, c’est quand, seul ou mêlé aux chants, un instrument prend la parole.
La parole, oui, car je reçois, je vis cela à l’égal de la musique caressante des mots de maman ou de papa qui commence, lui, par toquer gentiment contre le ventre de maman, sans doute ses trois coups pour annoncer un récital de propos caressants puis de chants ou de violon.
Papa, c’est le violon. Tonton, c’est la clarinette, Papy l’accordéon.
Maman, elle, n’a que sa voix. Elle a, elle aura toujours les bras pris, les mains occupées. Par bonheur pour elle et pour nous, elle a une superbe voix qui lui vient d’ancêtres Andalous.

Chez nous, dans notre pauvre roulotte, il y a toujours de la musique, et les notes qui virevoltent tout autour attirent toujours de nouveaux amateurs passionnés, chanteurs, musiciens.
Nous sommes pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries.
(À suivre)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (1)

« Je vous parle d’un temps que les plus de vingt mois ne peuvent pas connaître… »
Ne me demandez pas comment j’ai retrouvé cette mémoire d’avant mes 3 ans : sans doute ma chère maman avait-elle mangé beaucoup de ces délicieuses madeleines, de Combray si cher à l’enfance de Marcel Proust et miraculeusement ressurgi du néant de l’oubli par la magie résiliente de la madeleine offerte par tante Léonie.
Tenez, relisez cette si belle page « du côté de chez Swann », et en prime du régal littéraire, vous aurez la « recette » pour vous remémorer au réveil un rêve tout proche mais qui tient à rester méconnu, et vous saurez aussi que cet écrivain de génie a eu l’intuition du travail d’analyse quand un souvenir refoulé tente de se frayer un passage de l’obscurité de l’inconscient à la clarté de la conscience : «et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. » Il est vrai que Freud était son aîné de 15 ans.

Je ne suis pas un gadjo bourgeois comme le petit Marcel, je ne suis qu’un pauvre petit manouche, même pas encore né.

Comme tous les ans, Papa et Maman sont venus, en cette fin mai, avec mes cinq frères et sœurs, au pèlerinage des Saintes-Maries de la Mer, dans notre belle roulotte tirée par des chevaux. Ah oui, nous sommes bien pauvres, et d’ailleurs nous allons rester aux Saintes-Maries, les chrétiens sont aussi las que les bêtes. Et puis maman m’attend, et, comme on dit, c’est pour bientôt, quelques semaines tout au plus. C’est dire si nous commençons à nous sentir, moi, à l’étroit, et ma chère maman, bien encombrée…

Vous allez voir, je me souviens de tout ! Comme si j’y étais encore.
Nous allons faire le tour du propriétaire. Voici mon petit Combray à moi :

C’est un tout petit F1. J’y vis confiné, c’est le cas de le dire, un peu d’ailleurs comme le sera Marcel Proust écrivain, enfermé quinze ans dans sa chambre tapissée de liège. J’ai la chance d’y être seul locataire. Après son aîné, maman a eu des triplés, sa gloire et surtout celle de papa, et dans quelques semaines je les verrai vaguement au-dessus de mon coin dodo.

Lui, Marcel, était malade, il vivotait, épuisé par l’asthme et surmené par son travail d’écrivain. Moi, au huitième mois de mon bail intra utérin, je suis en pleine forme. Et je me livre, suspendu d’une main à mon cordon, à des exploits dignes de nos cousins Bouglione, cabrioles, sauts périlleux, ricochets sur les parois : un vrai petit cosmonaute en apesanteur dans sa cabine.

Question nourriture, c’est parfait au niveau des saveurs, nous sommes pauvres, mais maman a du goût et ses recettes sont des merveilles et je dirais que déjà je les reconnais et les différencie au point que certaines fricassées en début de digestion (de maman) me remplissent de bonheur, et, vous vous en doutez, à peine né je saurai les reconnaître à l’odeur. Nous n’avons pas de madeleines, mais tout de même de fameuses gâteries pâtissières.

L’insonorisation de ma cabine est bonne. Et les bruits violents et les cris sont parfaitement atténués. Ce qui m’atteint le mieux et le plus intensément, ce sont en réalité les émotions, les états d’âme de maman : je sais parfaitement quand elle est heureuse, très heureuse ; si elle a peur, si elle est en colère, je suis irrigué et tendu en même temps qu’elle par l’excès d’adrénaline. Je perçois aussi bien des bruits, bien des sons, je reconnais depuis belle lurette les voix de maman et de papa et j’entends bien quand ce n’est pas eux qui parlent. En fait c’est de l’intérieur de ma chère maman que me parviennent, en plus des gargouillis digestifs - rassurants comme les bruits d’eau d’un chauffage central, un luxe que je connaîtrai plus tard chez les gadjos - des flots de décibels, toute une musique : la basse rythmique de son cœur et les drums de sa respiration, une constante, un fond sonore sécurisant comme la vie éternelle d’une chute d’eau – et d’ailleurs, il arrive souvent que de grands malades en fin de vie demandent en vœu ultime d’être transportés au bord de la mer où sans doute ils renouent avec des sensations auditives profondes venues de l’autre bord de la vie.

(À suivre)

Doltissimo !

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Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »

Désirs : des besoins sensés

Un besoin, c’est comme un état de manque, c’est en creux, comme un vide. Un vide qui n’a besoin (remarquez l’emploi en locution du même mot…) que d’être comblé, satisfait, mais qui sait être impérieux, tyrannique et peut faire souffrir. Le besoin devient vite une tension qu’il faut faire cesser. Le besoin, une fois satisfait, est oublié. Le besoin est égoïste. Le besoin n’a pas « la reconnaissance du ventre ». Il se contente de revenir avec la quasi régularité des planètes physiologiques. La machine peut tourner jusqu’à ce qu’un manque- le même, périodique, ou un nouveau – soit éprouvé, perçu…
C’est pourquoi les besoins sont si décevants. Mais, bien que frustes, élémentaires, quasi mécaniques, ils sont indispensables. Ils sont la première marche vers un progrès possible. Car il y a un plaisir quand un besoin est comblé, qui décroît certes à mesure qu’il se comble, un plaisir élémentaire certes, proche du soulagement… L’attente de la prochaine montée en puissance du besoin peut devenir un plaisir raffiné, un plaisir espéré, attendu, une promesse, une quasi certitude de plaisir à venir, et les Romains riches et décadents savaient courir au vomitorium pour provoquer le manque et hâter le retour du besoin.
Le désir c’est l’attente des promesses du besoin. Le désir est une tension, une prise de conscience d’un besoin.
Le désir sait où il va, il sait ce qu’il veut. Le besoin ne le sait pas toujours : Nous avons de multiples besoins physiologiques qui nous gouvernent, qui nous équilibrent, souvent à notre insu. Et, de ces multiples ajustements inconscients, réflexes, de notre machine biologique, nous avons, tout au plus, le plaisir d’une sensation de bien-être général, de bonne santé. Le grand accidenté physiquement guéri mais demeuré dans un coma prolongé a toujours des besoins vitaux que des équipes formidables continuent à combler sans recevoir la moindre gratification d’un indice de plaisir. Et la plante qui « meurt de soif » - voyez comme on lui prête, comme en espoir d’une reconnaissance, des sensations humaines – cette plante, à qui certains parlent spontanément comme à un bébé (Cf. Goossens « Elle s’appelle Pépette, pas vrai Pépette?), cette plante que l’on arrose en projetant sur elle notre plaisir qu’on croit le sien – éprouve-t-elle le moindre plaisir de son besoin satisfait ? Tout au plus la verrons-nous (et ce sera notre plaisir à nous) se refaire une santé… strictement végétale. Combien d’entre nous frémissent à l’idée de finir ainsi, « comme un légume », sans désir – sans anticipation, sans quête de plaisir -, sans réaction non plus, parce que sans tension, sans orientation vers un but, et sans « manifestation preuve » du plaisir éprouvé lors de la satisfaction des besoins.
Le besoin est égoïste.
Le désir est généreux. Il est aussi une faiblesse, il est un aveu de l’importance que le sujet attache à la satisfaction de ses besoins…
Le désir souligne un besoin d’une qualité supérieure, le besoin de relation, d’attachement. Il est la « reconnaissance plaisir » promise à l’Autre.
Le besoin a la force impétueuse des brutes, le désir sait très vite avoir la persuasion du diplomate.
Le plaisir signe une relation. Le plaisir exprimé par le nourrisson et bien sûr perçu et apprécié par l’entourage est une promesse de socialisation.
Le désir/plaisir est un échange avant ou après le besoin.

Le prodigieux ordinateur mis en place par le génome humain dès la première division de l’ovule fécondé, configure tout au long de la vie intra utérine son « hard », sa structure matérielle (système nerveux, cerveau, neurones… tout cela étroitement  inséré dans un corps indissociable qu’on ne pourra, qu’on ne devra ni oublier, ni négliger) et met en œuvre simultanément le fantastique « soft » du logiciel génétique dont est doté chaque petit d’homme. Et cette extraordinaire machine à progresser a besoin d’être alimentée en énergie : la maintenance « matérielle », physique, se contenterait (et encore pas toujours, on le verra) de l’énergie alimentaire. Mais il faut bien plus pour assurer le bon fonctionnement, l’optimisation des performances du « logiciel génétique » : Ce moteur qui assure la plénitude d’un épanouissement humain, c’est le désir qui sublime le besoin, le besoin si indispensable, mais si primaire.
Le désir est le moteur de l’intelligence en devenir.

Le nouveau-né qu’on pourrait penser n’être qu’une sorte de machine à téter, dormir, digérer, croître…, peut sembler régi par ses seules horloges et rythmes biologiques. Mais le bébé sait faire sentir son plaisir ressenti. En tout cas, Maman sait que Bébé est heureux, content, qu’il a du plaisir. Parce que la Maman éprouve elle aussi de façon fusionnelle, le plaisir du besoin comblé de Bébé, par une sorte d’empathie physique ; elle souffre des douleurs de son enfant, elle sent ses manques, elle aussi  est apaisée, sécurisée quand il a « son content » de lait, de sommeil, de chaleur, son content de contentement. [Et remarquez que content, contenté et contenus sont de la même « famille de sens » que plénitude.]

Le petit d’homme n’est pas que de besoins. C’est un être de désirs.
A sa naissance, déjà, il sait teinter de désirs ses besoins.
Sa demande de soins, de  « reconnaissance » surtout, passe par une quête, des comportements (arrêt des pleurs, regard appuyé, un doigt adulte agrippé, un laisser aller confiant tout contre maman, (ou papa, ou Mamie, ou Papy – avec des degrés tout de même, on sait déjà reconnaître et différencier par bien des indices son petit monde familial). Son apaisement après la tétée n’est pas que béatitude, réplétion inerte. Il signe un bonheur retrouvé, celui des besoins comblés dans la bulle affective où se mêlent le goût du lait, la voix et l’odeur de maman et peut-être et surtout son contact étroit et bercé, tête contre cou, avant de se laisser aller au bonheur du sommeil – qui n’est pas, qui n’est jamais une inaction, une inertie : le nouveau-né a lui aussi, comme nous, des  phases de « sommeil paradoxal » qui signent l’intense activité cérébrale d’un « travail de rêve ».

Certes ces désirs, si forts, si impétueux, du tout petit, il va falloir peu à peu les maîtriser, canaliser dans les limites des premières frustrations, des premières attentes, des premières habitudes, des prémisses d’un surmoi lui aussi très tôt en construction, d’une socialisation à ses tout débuts.
Mais ces désirs si véhéments parfois, si animaux, si proches du besoin irrépressible, il faut savoir s’en émerveiller, s’en émouvoir, les « lire » et même les encourager, faire sentir qu’on les a bien décodés, qu’on les a bien perçus et qu’on est heureux d’avoir saisi, que Bébé soit déjà un si bon petit mime Marceau. Et Bébé si petit soit-il, sent, perçoit, sait par toutes ses fibres heureuse que Maman l’a compris, que leur « conversation », leur échange, a fonctionné, que « la ligne » est bonne.

Je reviendrai longuement sur la « langue » des tout petits, qui, dès leur naissance et même avant savent « écrire » leurs besoins et leurs désirs, émettre de tout leur corps des messages éloquents, qui savent « lire » les « réponses » affectives et en actes des mamans, leurs comportements et mille indices sonore, visuels, olfactifs, tactiles…du « micro climat » qui règne dans la cellule familiale. Mais vous qui me lisez savez déjà que ces « conversations », ces échanges ne peuvent avoir lieu que dans un contexte de sécurité matérielle et affective.

« La Shoah par balles » Vous avez peut-être eu le courage se suivre ce terrible reportage hier soir sur la 3 . Ces malheureux vieillards d’Ukraine ont été en 1942 des enfants, tout au plus des adolescents, que la folie d’un monstre aux pleins pouvoirs et la docilité subalterne d’officiers choisis (diplômés en droit – quel raffinement pervers !) a fait témoins ou acteurs terrorisés d’un génocide qu’on ignorait, puis dépositaires d’indicibles souvenirs pourtant gravés comme de la veille. Quand la parole est interdite, quand on s’interdit à soi-même l’accès à des zones entières de sa vie intérieure, on est bien proche de l’autisme. Récits détaillés, logorrhéiques parfois, dessins, gestes entravés par l’âge qui se voulaient précis, ceux qui ont été libérés par ce passage à l’acte des premiers mots ont ouvert en grand les écluses qui retenaient leur douleur, leur honte aussi certainement. Et nous avons senti combien ils étaient soulagés, heureux sans doute de savoir que maintenant, le monde entier saura l’incroyable, comme ce malheureux qui avait jeté hors de la fosse, son nom comme un cri gravé sur un tampon. Les mots sont toujours libérateurs, parfois de leurs seuls lecteurs.

Et soyez vigilants, toutes les dictatures commencent par des restrictions des droits d’expression, et finissent en apothéose par des autodafés.
Vénérez l’écrit qui est la mémoire de la parole ainsi transportable à distance hors de vue de l’émetteur : c’est cela la grande supériorité du petit d’homme, même sur les primates les plus évolués, qui sont obligés pour communiquer de rester à portée de vue (gestes, mimiques, jets…) ou dans les limites du bouche à oreille, qui sont donc contraints à une vie de clan qui impose à tous la présence permanente de tous et mobilise toutes les vigilances pour le respect des hiérarchies.
L’intelligence s’épuise à trop d’obligations immédiates. Il lui faut toujours pour se développer pouvoir prendre du recul, de la distance.
Vénérez aussi et plus encore le  « langage » de vos tout petits qui ne cessent, dès qu’ils vous voient, de vous « parler » de tout leur corps.

Écologie familiale, sociale…

Tout n’est qu’écosystèmes, jeux de forces en interaction, en interdépendance, tout n’est que tensions et ruptures d’équilibres pour de nouveaux ajustements, de nouveaux équilibres provisoires sans cesse remis en question.
De l’infiniment grand à l’infiniment petit : L’univers, tout système planétaire, notre bonne vielle Terre et son balancier, la lune ; la vie sur terre, animale, végétale ; la société des humains, un groupe de babouins et son environnement ; la vie biologique de chaque individu ; la vie affective d’un homme, d’une femme, d’un enfant ; la vie relationnelle d’une famille, d’un groupe social ; un système d’idées, une langue, une économie, l’énergie, un climat…

Rien n’est jamais seul et isolé, toute vie, toute création dépend d’autres existences : la mort des virus qui nous envahissaient assure notre survie ; un peu de pouvoir d’achat en plus peut être une embellie dans notre microclimat familial ; une nouvelle théorie peut enrichir une culture ; un compliment justifié est un rayon de soleil qui toujours vivifie et fait croître la confiance en soi ; les épreuves à répétition, le harcèlement, génèrent les trop-plein de souffrance qui emportent les digues des compensations, une petite enfance heureuse fait lever les germes des futures forces résilientes.

Un tout petit qui naît, c’est tout un écosystème qui vient au monde, qui cherche, qui doit, qui va, tant bien que mal, trouver sa place, s’insérer, s’intégrer dans nos écosystèmes ; un écosystème qui a sa programmation (avec tout de même quelques degrés de liberté, d’imprévisibilité), qui aura donc son style, sa manière semblable et pourtant unique d’interagir avec les autres.

Ce merveilleux écosystème préprogrammé par le génome humain va bouleverser l’écosystème affectif de la maman, modifier celui de la cellule familiale, et sans doute de toute la société - chaque tout petit [papillon] a son effet – et dans les premiers temps de sa frêle existence, il va se créer un écosystème fusionnel Bébé/Maman qui aura quelques semaines durant son autonome, sa vie propre, égocentrique, son microclimat amoureux, et qui aura besoin de pouvoir se lover dans un climat affectif et matériel, enveloppant, protecteur, vivifiant et sécurisant, sans perturbations trop violentes.

C’est dire combien une écologie de la famille, de la société sont nécessaires à l’écosystème du tout petit qui vient de naître.
Bien sûr, nous en reparlerons. En attendant, lisez entre autres « Le macroscope » de Joël de Rosnay et jetez un œil ici.

Pour « nettoyer » vos relations familiales et sociales de bien des tensions mauvaises, prenez l’habitude que l’on pourrait dire écologique de méta communiquer :
La méta communication, c’est un dialogue, des échanges libérés d’une grande partie de leur charge émotionnelle devenue trop forte. C’est prendre de la hauteur, du recul, se déprendre de la mêlée confuse des reproches assénés.
C’est communiquer sur la communication, c’est un échange verbal, sur les échanges de plus en plus virulents et stériles qui viennent d’avoir lieu, c’est la relecture d’un mauvais scénario :

Pour parler simplement, c’est par exemple, que l’un de ceux qui s’emportent dise sagement :

« Mais qu’est-ce qui nous arrive ? Comment en sommes-nous arrivés là, à nous disputer, à nous déchirer ainsi ? Revenons en arrière, essayons de retrouver dans l’enchaînement des répliques, dans notre escalade verbale parallèle, le moment, le mot qui a tué la discussion. Essayons de reprendre calmement à partir de ce virage dangereux… »

Et soyez sûrs que vous pouvez parler ainsi à des enfants, que cela les structure, que vous leur donnez alors la preuve évidente que vous les respectez, que vous les considérez comme des interlocuteurs doués de raison et de bon sens. C’est une des meilleures façons d’apaiser une rivalité fraternelle, de solutionner un refus d’obéissance (il peut y avoir eu abus de pouvoir de l’adulte…)
Voyez ceci à propos de la méta communication et retenez l’essentiel, qui vaut pour tous les échanges trop tendus (y compris je pense quand l’un se tait « j’aimerais t’entendre, car je sais que tu peux nous apporter beaucoup »)

Méta communiquer, c’est échanger sur sa propre communication au niveau du contenu ou au niveau de la relation. Ex :
« Si je te dis ça, c’est parce que je t’apprécie. », j’explique et justifie le pourquoi de ma communication. En tapant sur un verre pour obtenir le silence, je « méta communique » que je souhaite communiquer quelque chose.
Perturbation possible :
Ne pas méta communiquer, ne pas prendre de recul, risque de laisser la communication s’enfermer dans le conflit. Il faut savoir dire : « Il y a quelque chose qui ne va pas. ».

Un des penseurs de l’École de Palo Alto fut Paul Watzlawick