Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (3)
8 avril 2008 — toutpetitsTout petit Manouche pas encore né, j’ai baigné dans des flots d’harmonies vocales et instrumentales toutes proches à peine atténuées par le tamis amniotique.
Comme je vous disais il y a peu, ma famille et le groupe d’amis passionnés de musique qui emplissaient doublement (chacun d’eux apportait son instrument) notre roulotte, ou que nous allions visiter – et vous comprenez que je n’étais alors jamais oublié –, nous étions pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries de la Mer où la fatigue de nos deux braves chevaux et surtout la sinistre misère avaient fini par nous scotcher.
Dès que je m’éveillais la divine musique chantée ou jouée était là toute proche et en moi en même temps. Je la ressentais dans mon corps de toutes ses vibrations et elle m’emplissait d’un bien-être total ; j’étais là lové au plus près et je tressaillais doucement. Mais souvent aussi, le rythme était tel que mes décharges motrices enthousiastes saluaient l’artiste et faisaient dire à maman : « C’est déjà un fameux danseur ! »
Un jour, je l’ai su par la suite, un homme inconnu de notre petit groupe d’amis est venu avec sa guitare.
Je l’ai connu (et reconnu musicalement) après ma naissance. Il est encore mon ami, mon frère, mon père en musique, mais bien vieux, bien fatigué, et ses doigts autrefois si habiles ne lui obéissent plus.
Et maintenant, c’est moi jeune homme qui joue pour lui de sa guitare qu’il m’a donnée pour ne pas la briser de honte et de désespoir. J’avais 12 ans et, cette guitare dans les bras, je suis entré pour toujours dans le monde de la musique.
Mais laissez-moi revenir en arrière, dans mon petit chez-moi bien douillet :
Chez nous tous et toutes n’étaient pas des virtuoses, des génies de la musique, mais tous et toutes chantaient, rythmaient ou jouaient avec un égal bonheur.
Et un jour voici ce que j’ai entendu : Instantanément j’ai perçu le génie de Django et tout mon petit être a été saisi, conquis, enveloppé, imprégné. Je saurai plus tard qu’il a joué pour nous, pour moi en fait, pendant plus d’une heure pour ce premier contact. Et il est revenu, chaque jour, pendant les six semaines qu’il me restait de mon bail utérin.
Chaque jour j’avais tout un concert de guitare que m’offrait ce guitariste de génie très proche de son idole Django Reinhardt
Le jour où je suis né, il était là, et j’ai reconnu, le célèbre « Nuages » de Django que je portais en moi depuis déjà bien des semaines.
Chaque jour encore, jusqu’à mes trois mois, il est revenu, a joué, rejoué tout ce qu’il aimait tant, du mieux qu’il pouvait, comme si j’étais en personne un petit dieu de la musique qu’il se devait d’honorer d’offrandes quotidiennes.
Maman et Papa m’ont pris et tenu pour que je voie et entende de tout près celui qui me faisait tant d’honneur. Et moi je le regardais de mon regard sérieux, profond, de nouveau-né qui a déjà vécu et qui reconnait bien des sensations éprouvées de l’intérieur la veille encore. Et ce que je voyais c’était la musique, la divine musique, les cascades d’arpèges, le merveilleux métissage des notes en harmonies sublimes.
Il approchait sa guitare tout près de moi et m’inondait de ses plus beaux accords, de ses passages préférés. Tout en jouant, il appuyait même sa guitare contre moi, contre mon dos, pour que j’en sente mieux les vibrations. Souvent il posait une de mes mains, mon bras tout entier sur la table d’harmonie, sur les cordes même.
Cette belle histoire de langage musical nous est dite par Françoise Dolto dans son ouvrage de la collection folio essais de Gallimard « Tout est langage », pp 122-123, en réponse à la question ; « Une parole reçue dans l’enfance peut-elle décider de toute une vie ? ». Voici une partie de sa réponse, chaque mot, chaque parole a son poids :
« Pour les Gitans musiciens, dans le clan, le groupe, la tribu, je ne sais pas comment ils disent, quand le meilleur musicien d’un instrument se sent vieillir, ils parlent entre eux : « Il faudrait bien qu’il y ait un enfant qui reprenne », et pendant les six dernières semaines de la grossesse d’une des femmes enceintes, ce meilleur musicien vient jouer tous les jours pour le fœtus, et puis encore tous les jours durant les quelques semaines qui suivent sa naissance; il vient jouer tous les jours, pour le bébé, et ce qu’il joue le mieux. On laisse les choses comme ça, et on est sûr que cet enfant-là prendra cet instrument en grandissant. »
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