Les 100 premiers jours: l’état de grâce
27 janvier 2008 — toutpetitsCes premières semaines de la vie de Bébé sont essentielles.
Au début de cet amour fusionnel, de cette lune de miel, Bébé n’est pas encore Bébé, Maman n’est plus vraiment la Maman… des autres.
Déjà, dans les derniers mois de la grossesse, Papa et les aînés sentaient bien qu’elle était ailleurs, qu’elle n’était plus si bien la maman, l’épouse : C’est dans ces moments précieux où Maman fantasme son bébé à venir, où elle le rêve, l’imagine, que se joue la qualité de l’accueil et de la relation qui va s’établir. Et même si l’écographie lui annonce un petit bonhomme alors qu’elle souhaitait une petite soeur à son aîné, elle aura plusieurs semaines pour se faire à cette déception, pour “lécher” les images de cet autre garçon, elle se fera même plein de petits cinémas, elle se projettera en petites séquences vidéo les projets de vie à deux, à trois, à plusieurs, qu’elle rêve pour ce tout petit qui n’est pas encore là.
Quand Bébé arrive, quand il est là, sur son ventre, à son sein en train de téter, niché au creux de son cou, Maman est bouleversée. Bébé et Maman ne font qu’un. Une séparation définitive (comme cela s’est trop souvent et trop longtemps pratiqué pour de “bonnes raisons”) serait alors un drame, une déchirure qui mutile toujours gravement l’une et l’autre.
Mais Bébé est bien à Maman et Maman bien à Bébé: on se connaît, on s’est reconnu, question d’odeurs, de phéromones - Avez-vous remarqué que quelques heures après la naissance d’un agneau dans un pré, le bélier (le papa donc) vient longuement le humer, le reconnaître: il est alors des siens, du troupeau, de la race, du clan, il est identifié, accepté, il a désormais droit de vie sociale.
Il en va de même chez nous les humains, et nous reparlerons souvent de cette animalité si importante, si respectable, si nécessaire qui est toujours en nous.
Winnicott a magnifiquement mis en évidence la force de cette relation duelle mère-enfant dans les jours et les semaines qui suivent la naissance, mais aussi et surtout, sa nécessaire évolution vers l’autonomie progressive de chacun. Et cette “libération” de la ligne droite, de cette ligne directe moi-toi ne peut se faire que par une relation triangulaire moi-toi-autre.
Au début, il n’y a pas de toi-moi, il y a un “nous” global, évident, absolu pour Bébé surtout.
Un “nous” qui va se révéler dans sa dualité, et qui ne sera vraiment dédoublé que s’il est senti comme étant inséré dans un ensemble Moi, Toi et les Autres (objets ou êtres vivants).
L’Autre, c’est quelque chose de différent, qui est perçu, senti comme nouveau donc différent: “Tiens! mais c’est à moi (ce poing - ce hochet, ce coin de drap, que j’aperçois, que je mordille, qui est source de nouveaux plaisirs, qui est à l’origine de nouveaux essais, de nouvelles explorations et conquêtes sur le vaste continent du réel, mais c’est à moi, je le sens comme une caresse de maman…
De la conception à la mort, chacun de nous a dû passer, devra passer par ces ruptures d’harmonie paradisiaque.
Et chaque fois, au début de ces ruptures douloureuses, de ces transitions vers l’ailleurs, l’autre, le différent, le risqué, il va falloir ce que Winnicott a si bien “inventé”, “découvert”: un objet transitionnel. La vie est toujours une prise de risque, une succession de douleurs, de petits renoncements, de grands ou menus deuils, que moi je dois accepter, et que ceux qui m’entourent, qui me protégeaient jusqu’alors doivent accepter et vouloir. Maman doit renoncer en partie à moi, elle devra me confier à d’autres: les bras de papa (”fais bien attention, tiens bien sa petite tête…”), les visteurs venus à la maternité, le reste de la famille, une nounou peut-être, bientôt, la garderie, la maternelle, la grande école, un internat, un patron, une copine, une belle-fille!… Sans compter les intérêts divergents. A chaque départ vers une nouvelle conquête, on est à nouveau le tout petit, le petit, le débutant, le bleu.
A chaque expédition il nous faut emporter avec nous un objet transitionnel, quelque chose qui nous rattache au passé, qui nous donne l’énergie de persévérer, de recommencer en cas d’échec, de rejet…
Ces objets transitionnels, du doudou dans les bras du petit écolier, au souvenir précieux de la fiancée emporté au service militaire, tous, infiniment divers sont autant de petits piliers de résilience qui seront d’un secours évident, proche du fétichisme. Les cosmonautes emportent-ils un peu de leur passé dans leurs scaphandres, sur la lune? Oui sans doute et à coup sûr dans leur mémoire immédiate et lointaine. Mais ces “objets” ne sont souvent plus tard que des souvenirs conscients et même inconscients: On part plein de forces vers la séparation momentanée et le risque quand on est habité par la certitude, l’évidence indiscutable qu’on est aimé, estimé, ou même - et cela peut suffire - qu’on a été aimé sans l’ombre d’un doute.
Donc l’état de grâce, la lune de miel, l’amour total des premières semaines, ça ne peut pas durer, ça ne doit pas durer.
Une “bonne mère” doit peu à peu laisser des “degrés de liberté”. Il faut du “mou” dans le cordon ombilical qu’est toute vigilance. Nous sommes des balles de Jokari lancées de plus en plus loin, avec de plus en plus de force. La tolérance, l’acceptation du risque réside dans l’élasticité, la souplesse. Et le Jokari humain est à tête chercheuse… et aventureuse.
Nous avons tout au long de la vie de ces cordons ombilicaux, - les meilleurs ne sont pas les plus rigides - nos parents, nos maîtres et formateurs, nos amis…
Grâce à Winnicott, nous savons que l’espace nouveau de conscience, de vie (Moi, Bébé) ne peut s’établir et s’affirmer que s’il se différencie peu à peu de l’espace Maman, et cela par le détour par un espace de transition, peu à peu rempli de ces objets transitionnels qui captent l’intérêt de Bébé, avec lesquels il joue, c’est-à-dire avec lesquels il travaille à la conquête, la compréhension du réel.
Bébé, nous l’avons vu a un équipement extraordianire de capteurs sensoriels et le flot de ses sensations est acheminé tant bien que mal, analysé, classé, mémorisé à force de répétitions, dans un formidable ordinateur, son cerveau aux 15 milliards de neurones, déjà.
Le jeu, nous l’avons déjà vu, c’est la vie, c’est ce qui fait bouger les choses. Ce “jeu” introduit dans la relation initiale entre la mère et son enfant, c’est la nécessaire lézarde, la menue faille par où se glisse la liberté créatrice.
Une mère trop possessive , trop anxieuse des risques pris par son tout petit serait un peu étouffante et limiterait son épanouissement. Une mère trop indifférente, qui ne saurait pas être à l’unisson des émotions de son bébé, ne lui donnerait pas ainsi l’autorisation implicite, tacite de renouveler ses “expéreinces sensorielles” et affectives, de se familiariser avec le trop-plein émotionnel des premières sensations: Si maman est heureuse avec moi, heureuse comme moi, ça peut, ça doit, ça va recommencer. Au bébut, découvrir le monde, c’est se lancer de la falaise dans le vide immense et merveilleux avec toujours peur et bonheur mêlés. La “participation” affective du moniteur fait alors du bien et soutient… presque autant que la voilure du delta plane
Mais on l’a déjà dit, une des clés de la réussite de cet état de grâce, c’est la quiétude affective - de la mère surtout : Bébé est un petit caméléon dont on ne connaît la coloration affective que quand on le place dans les bras de sa maman - et leur sécurité matérielle, à eux deux et à la cellule familiale toute entière.
Donc, nous le verrons prochainement: Notre projet d’aide à la petite enfance est un projet de société









