Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Désirs : des besoins sensés

Un besoin, c’est comme un état de manque, c’est en creux, comme un vide. Un vide qui n’a besoin (remarquez l’emploi en locution du même mot…) que d’être comblé, satisfait, mais qui sait être impérieux, tyrannique et peut faire souffrir. Le besoin devient vite une tension qu’il faut faire cesser. Le besoin, une fois satisfait, est oublié. Le besoin est égoïste. Le besoin n’a pas « la reconnaissance du ventre ». Il se contente de revenir avec la quasi régularité des planètes physiologiques. La machine peut tourner jusqu’à ce qu’un manque- le même, périodique, ou un nouveau – soit éprouvé, perçu…
C’est pourquoi les besoins sont si décevants. Mais, bien que frustes, élémentaires, quasi mécaniques, ils sont indispensables. Ils sont la première marche vers un progrès possible. Car il y a un plaisir quand un besoin est comblé, qui décroît certes à mesure qu’il se comble, un plaisir élémentaire certes, proche du soulagement… L’attente de la prochaine montée en puissance du besoin peut devenir un plaisir raffiné, un plaisir espéré, attendu, une promesse, une quasi certitude de plaisir à venir, et les Romains riches et décadents savaient courir au vomitorium pour provoquer le manque et hâter le retour du besoin.
Le désir c’est l’attente des promesses du besoin. Le désir est une tension, une prise de conscience d’un besoin.
Le désir sait où il va, il sait ce qu’il veut. Le besoin ne le sait pas toujours : Nous avons de multiples besoins physiologiques qui nous gouvernent, qui nous équilibrent, souvent à notre insu. Et, de ces multiples ajustements inconscients, réflexes, de notre machine biologique, nous avons, tout au plus, le plaisir d’une sensation de bien-être général, de bonne santé. Le grand accidenté physiquement guéri mais demeuré dans un coma prolongé a toujours des besoins vitaux que des équipes formidables continuent à combler sans recevoir la moindre gratification d’un indice de plaisir. Et la plante qui « meurt de soif » - voyez comme on lui prête, comme en espoir d’une reconnaissance, des sensations humaines – cette plante, à qui certains parlent spontanément comme à un bébé (Cf. Goossens « Elle s’appelle Pépette, pas vrai Pépette?), cette plante que l’on arrose en projetant sur elle notre plaisir qu’on croit le sien – éprouve-t-elle le moindre plaisir de son besoin satisfait ? Tout au plus la verrons-nous (et ce sera notre plaisir à nous) se refaire une santé… strictement végétale. Combien d’entre nous frémissent à l’idée de finir ainsi, « comme un légume », sans désir – sans anticipation, sans quête de plaisir -, sans réaction non plus, parce que sans tension, sans orientation vers un but, et sans « manifestation preuve » du plaisir éprouvé lors de la satisfaction des besoins.
Le besoin est égoïste.
Le désir est généreux. Il est aussi une faiblesse, il est un aveu de l’importance que le sujet attache à la satisfaction de ses besoins…
Le désir souligne un besoin d’une qualité supérieure, le besoin de relation, d’attachement. Il est la « reconnaissance plaisir » promise à l’Autre.
Le besoin a la force impétueuse des brutes, le désir sait très vite avoir la persuasion du diplomate.
Le plaisir signe une relation. Le plaisir exprimé par le nourrisson et bien sûr perçu et apprécié par l’entourage est une promesse de socialisation.
Le désir/plaisir est un échange avant ou après le besoin.

Le prodigieux ordinateur mis en place par le génome humain dès la première division de l’ovule fécondé, configure tout au long de la vie intra utérine son « hard », sa structure matérielle (système nerveux, cerveau, neurones… tout cela étroitement  inséré dans un corps indissociable qu’on ne pourra, qu’on ne devra ni oublier, ni négliger) et met en œuvre simultanément le fantastique « soft » du logiciel génétique dont est doté chaque petit d’homme. Et cette extraordinaire machine à progresser a besoin d’être alimentée en énergie : la maintenance « matérielle », physique, se contenterait (et encore pas toujours, on le verra) de l’énergie alimentaire. Mais il faut bien plus pour assurer le bon fonctionnement, l’optimisation des performances du « logiciel génétique » : Ce moteur qui assure la plénitude d’un épanouissement humain, c’est le désir qui sublime le besoin, le besoin si indispensable, mais si primaire.
Le désir est le moteur de l’intelligence en devenir.

Le nouveau-né qu’on pourrait penser n’être qu’une sorte de machine à téter, dormir, digérer, croître…, peut sembler régi par ses seules horloges et rythmes biologiques. Mais le bébé sait faire sentir son plaisir ressenti. En tout cas, Maman sait que Bébé est heureux, content, qu’il a du plaisir. Parce que la Maman éprouve elle aussi de façon fusionnelle, le plaisir du besoin comblé de Bébé, par une sorte d’empathie physique ; elle souffre des douleurs de son enfant, elle sent ses manques, elle aussi  est apaisée, sécurisée quand il a « son content » de lait, de sommeil, de chaleur, son content de contentement. [Et remarquez que content, contenté et contenus sont de la même « famille de sens » que plénitude.]

Le petit d’homme n’est pas que de besoins. C’est un être de désirs.
A sa naissance, déjà, il sait teinter de désirs ses besoins.
Sa demande de soins, de  « reconnaissance » surtout, passe par une quête, des comportements (arrêt des pleurs, regard appuyé, un doigt adulte agrippé, un laisser aller confiant tout contre maman, (ou papa, ou Mamie, ou Papy – avec des degrés tout de même, on sait déjà reconnaître et différencier par bien des indices son petit monde familial). Son apaisement après la tétée n’est pas que béatitude, réplétion inerte. Il signe un bonheur retrouvé, celui des besoins comblés dans la bulle affective où se mêlent le goût du lait, la voix et l’odeur de maman et peut-être et surtout son contact étroit et bercé, tête contre cou, avant de se laisser aller au bonheur du sommeil – qui n’est pas, qui n’est jamais une inaction, une inertie : le nouveau-né a lui aussi, comme nous, des  phases de « sommeil paradoxal » qui signent l’intense activité cérébrale d’un « travail de rêve ».

Certes ces désirs, si forts, si impétueux, du tout petit, il va falloir peu à peu les maîtriser, canaliser dans les limites des premières frustrations, des premières attentes, des premières habitudes, des prémisses d’un surmoi lui aussi très tôt en construction, d’une socialisation à ses tout débuts.
Mais ces désirs si véhéments parfois, si animaux, si proches du besoin irrépressible, il faut savoir s’en émerveiller, s’en émouvoir, les « lire » et même les encourager, faire sentir qu’on les a bien décodés, qu’on les a bien perçus et qu’on est heureux d’avoir saisi, que Bébé soit déjà un si bon petit mime Marceau. Et Bébé si petit soit-il, sent, perçoit, sait par toutes ses fibres heureuse que Maman l’a compris, que leur « conversation », leur échange, a fonctionné, que « la ligne » est bonne.

Je reviendrai longuement sur la « langue » des tout petits, qui, dès leur naissance et même avant savent « écrire » leurs besoins et leurs désirs, émettre de tout leur corps des messages éloquents, qui savent « lire » les « réponses » affectives et en actes des mamans, leurs comportements et mille indices sonore, visuels, olfactifs, tactiles…du « micro climat » qui règne dans la cellule familiale. Mais vous qui me lisez savez déjà que ces « conversations », ces échanges ne peuvent avoir lieu que dans un contexte de sécurité matérielle et affective.

« La Shoah par balles » Vous avez peut-être eu le courage se suivre ce terrible reportage hier soir sur la 3 . Ces malheureux vieillards d’Ukraine ont été en 1942 des enfants, tout au plus des adolescents, que la folie d’un monstre aux pleins pouvoirs et la docilité subalterne d’officiers choisis (diplômés en droit – quel raffinement pervers !) a fait témoins ou acteurs terrorisés d’un génocide qu’on ignorait, puis dépositaires d’indicibles souvenirs pourtant gravés comme de la veille. Quand la parole est interdite, quand on s’interdit à soi-même l’accès à des zones entières de sa vie intérieure, on est bien proche de l’autisme. Récits détaillés, logorrhéiques parfois, dessins, gestes entravés par l’âge qui se voulaient précis, ceux qui ont été libérés par ce passage à l’acte des premiers mots ont ouvert en grand les écluses qui retenaient leur douleur, leur honte aussi certainement. Et nous avons senti combien ils étaient soulagés, heureux sans doute de savoir que maintenant, le monde entier saura l’incroyable, comme ce malheureux qui avait jeté hors de la fosse, son nom comme un cri gravé sur un tampon. Les mots sont toujours libérateurs, parfois de leurs seuls lecteurs.

Et soyez vigilants, toutes les dictatures commencent par des restrictions des droits d’expression, et finissent en apothéose par des autodafés.
Vénérez l’écrit qui est la mémoire de la parole ainsi transportable à distance hors de vue de l’émetteur : c’est cela la grande supériorité du petit d’homme, même sur les primates les plus évolués, qui sont obligés pour communiquer de rester à portée de vue (gestes, mimiques, jets…) ou dans les limites du bouche à oreille, qui sont donc contraints à une vie de clan qui impose à tous la présence permanente de tous et mobilise toutes les vigilances pour le respect des hiérarchies.
L’intelligence s’épuise à trop d’obligations immédiates. Il lui faut toujours pour se développer pouvoir prendre du recul, de la distance.
Vénérez aussi et plus encore le  « langage » de vos tout petits qui ne cessent, dès qu’ils vous voient, de vous « parler » de tout leur corps.

Lire comme on bêche

Je vous propose ici une page d’un essai (inédit) dont le héros est Petit-Bout, pas forcément « Toutpetit », ni toujours malheureux, puisqu’il va de souffrance en résilience.

Ecoles Freinet : l’activité mais aussi la pensée de l’enfant au centre de la pédagogie.
Alain a écrit : « L’enfant lit comme on bêche, et tout l’esprit est au tranchant de la bêche. »
Toute l’énergie intellectuelle de l’enfant est mobilisée par cet effort maniaque de déchiffrement conforme, syllabe après syllabe.
Et cela se voit aux mouvement oculaires de l’enfant, à son empan, à cette bouchée de mots qu’il happe d’un coup d’œil avant de la mastiquer pour lui trouver un sens, une saveur.
Ainsi l’œil de l’apprenti lecteur de ces classes balaye le texte à déchiffrer, largement d’abord comme un provincial chercherait sur le plan de Paris les boucles familières de la Seine belles et douces comme les m et n de maman puis de là repèrerait le I majuscule de la tour Eiffel fort et sécurisant comme papa et le n carré de l’arc de triomphe solide comme M. Maître.
Si la « goulée » est insuffisante, insipide, si son hypothèse de sens se révèle incohérente, l’œil du lecteur élargit sa recherche pour retrouver le fil du sens, puis peu à peu revient à un rythme paisible, sautant d’un groupe de sens au suivant.
Et ce qui est remarquable c’est que la bouche ne lit à voix haute que quand l’esprit a lu c’est à dire compris une suite de mots qui peut se dire d’un trait comme quand on raconte.
Et la bouche sait patienter, respecter ce temps nécessaire à l’exploration oculaire. Et il le faut bien, car l’auditoire du groupe classe est là, vigilant, qui tient à ce que ce qu’il entend signifie quelque chose et soit agréable à entendre, bien lié, bien coulant.

« Le bébé est une personne. » Pour Freinet l’écolier est toujours, plus que jamais, une personne.
Ainsi la pensée de l’enfant qui s’exprime spontanément dans ses textes libres est à la base de l’essentiel de la pédagogie de l’école moderne :
Des textes libres vraiment librement crées – à l’école ou ailleurs, dans le temps scolaire ou non -, sans la moindre sanction des fautes (orthographe, présentation, support…)
Le texte choisi, élu – préféré des camarades de classe – va servir de base au moins à la lecture du jour. Écrit au tableau, il est alors l’objet d’une active recherche collective de sens par le repérage d’indices graphiques (« là ça commence comme maman », « là ça monte et ça descend, c’est sûrement le « fusil » de papa. »…) Ainsi par recoupements, par découvertes successives la connaissance du texte s’enrichit peu à peu et la belle histoire de Jeannot finit par être lue par tous, grâce à tous.
Mais cette lecture est alors une lecture vivante, celle d’une histoire vraie, vécue par un des camarades, et cette histoire est lue comme elle serait racontée, nullement saccadée, syllabée comme le sont forcément les montages phonétiques des méthodes les plus traditionnelles qui concentrent les difficultés de même type et qui se soucient aussi peu du sens que les études musicales de déliement digital se préoccupent d’harmonie.

On critique souvent cette méthode de lecture, dite naturelle, en disant que les élèves savent leurs textes par cœur. Mais en fait, de lecture en lecture, chaque élève finit par avoir tout un livre de lecture. Et ce livre unique, chaque année grossi peu à peu des textes quotidiens imprimés, est rempli d’histoires vécues, personnalisées, qui reflètent les préoccupations et les intérêts réels des enfants de cet âge, de ce lieu.
Car le complément du texte libre est l’imprimerie scolaire.
Chaque classe a son petit atelier d’imprimerie (son ordinateur et son imprimante maintenant), où une équipe renouvelée d’élèves est chargée de composer, d’illustrer puis de “tirer” le texte que l’on vient de déchiffrer – d’élucider – ensemble.
Chaque élève aura le beau texte encore tout frais et le joindra à son recueil personnel et sans doute au prochain colis destiné à la classe des correspondants. Les meilleurs – aux yeux des élèves – pourront être repris dans le journal de la classe ou de l’école que liront les parents.
Parfois c’est tout un roman que le groupe classe compose peu à peu et enverra à ses correspondants et exposera pour la fête de l’école.

Ainsi, on le voit, c’est la pensée même de l’enfant qui est jugée suffisamment respectable et riche pour servir de base à cet enseignement moderne. On comprend aisément que les lecteurs débutants soient plus motivés par « Xavier a ramené un hérisson dans son bonnet » que par « le xylophone de Xavier a été taxé…»
En pratique les petits Sherlock Holmes des classes Freinet se livrent à leurs enquêtes passionnantes pendant les deux premiers trimestres de l’année scolaire. Pendant tout ce temps, ils apprennent peu à peu et de mieux en mieux à repérer les indices signifiants, qui confortent leurs hypothèses, qui élucident peu à peu l’énigme graphique qu’est chaque petite histoire écrite.

Le bébé qui ne parle pas encore est noyé dans un flot de sons, de phonèmes. Et peu à peu il va apprendre à donner du sens à tel bruit, à tel chaîne de mots. Quand maman dit « Hum ! qui c’est qui va manger le bon petit yaourt aux fraises, hein ? », elle fait de la « compréhension globale »; comme plus tard le maître fera de la lecture globale; comme les petits enfants Bach baignaient dès le berceau dans un océan de décibels harmonieux copieusement distribués du matin au soir par les savants musiciens de l’abondante tribu. La règle est générale, que ce soit en lecture, en musique, en comportement relationnel : il faut apprendre à repérer dans de vastes ensembles les indices signifiants, savoir les “lire” pour ensuite oser les “écrire”, c’est-à-dire communiquer.
En fait tout est lecture, puis écriture possible: les textes, les illustrations, les attitudes, le jeu des expressions, la gestuelle, les comportements… : le texte lu apporte à la vue de l’interprète (le destinataire présent), de ses réactions, de celles de l’auditoire (les témoins), d’autres richesses que sa seule lecture à voix basse, qui elle permet par contre des arrêts volontaires, plus d’échos intérieurs et personnels.
Même les petits Bach n’étaient pas dispensés de dures séances de déliement digital et devaient se livrer à des gammes musicales aussi pénibles et insipides que les gammes de graphèmes et de phonèmes du genre « la tata de Toto a tâté le tutu de Titi »
De même les petits « Freinet », durant tout le troisième trimestre consolident leurs acquis un peu aléatoires des deux premiers trimestres, jamais dans le même ordre d’un CP à l’autre, d’un enfant à l’autre d’une même fratrie.
Ils vont alors refaire et très vite les cascades de ba be bi bo bu, cra cre cri… Très vite ils vont comprendre qu’un rien modifie totalement le sens d’un mot, que c’est l’agencement des lettres qui donne du sens au mot et la combinaison des mots aux idées, qu’il y a un monde entre le « pêcheur de poules » et le « lécheur de moules » et que l’imprimeur peut pour seulement deux lettres déplacées aggraver sa première contrepèterie. Ils sauront que le signe n’est rien, que ce qui compte c’est le sens, mais aussi que le sens échappe tant que l’on ne sait pas interpréter les signes ou leurs combinaisons. Que les signes, comme les gênes dans la longue chaîne du génome interagissent les uns sur les autres, que le c par exemple se met à siffler tout seul, d’admiration sans doute, quand il côtoie un e ou un i, mais qu’il lui faut entonner le sifflet de la cédille pour dire son admiration au u ou au o placé à sa droite, et qu’un h après lui le fait chuinter comme une vipère édentée (« Pour qui chont chés cherpents qui chuintent chur nos têtes ? »)… Cette prise de liberté par rapport aux signes est une invite à l’humour, cette précieuse porte dérobée qui s’entre baille dès que le réel devient trop pesant et qu’une bouffée d’oxygène est indispensable pour ne pas étouffer ou suffoquer, ou simplement respirer plus librement.
Déjà, bien longtemps avant l’âge de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, Petit-Bout à qui on a su faire aimer le « doux ramage humain » joue avec les sons, avec le bruit que font les mots et il s’amuse à les déformer, à les tordre sans plus de respect que pour ses jouets, et se tord lui-même, - de rire - quand ce qu’il entend alors révèle un sens tout à fait nouveau ou même un non sens délicieux.

Mais ces héritiers de Freinet ont acquis pour toujours le précieux sens de la lecture : Ils savent qu’apprendre à lire c’est être capable de déchiffrer des écrits, que les écrits ne sont pas là pour faire souffrir les petits du CP, que ce sont des messages que l’on laisse comme une trace de soi, que d’autres vont pouvoir recevoir, reprendre en l’absence de l’expéditeur. Et très vite ils comprennent que les bibliothèques sont pleines de ces messages que d’autres personnes, innombrables, souvent disparues, ont jugé utile de laisser derrière eux.
Oui les innombrables enfants de Freinet et de ses disciples ont acquis le plaisir de lire et d’écrire, et bien plus : de communiquer. La technique utilisée leur donne en même temps le pouvoir lire et le vouloir lire, le savoir écrire pour être lu.
La lecture n’est plus une discipline mais un besoin vite comblé : car dans ces classes la lecture est le versant mental, « représenté », de l’action, l’autre moitié de leur vie.
Chaque lettre d’un texte est un des petits cailloux du Petit Poucet. Mais il ne suffit pas de les suivre à la trace en une ligne toute simple : il faut saisir leur agencement relatif, leur manière de se combiner en ces constellations que sont les mots puis que seront les phrases.

Célestin Freinet a eu le génie de demander à ses petits Ho[l]mes encore apprentis de proposer eux-mêmes leurs petites énigmes, ainsi forcément à leur portée, de faire choisir la plus intéressante à entendre – chaque auteur lit sa petite histoire, la plus intéressante sera élue et ses petites constellations mystérieuses de lettres seront soumises à la sagacité de tous : comment, par quel itinéraire de déductions retrouver le sens caché derrière les indices que sont les lettres, les mots déjà connus, les idées devinées, et pouvoir, quand on a acquis le solfège de l’écriture, retrouver à loisir l’intégralité du petit roman, ne plus se préoccuper que de la beauté ou de l’intérêt du contenu, s’en donner à soi-même une belle interprétation mentale ou offrir aux autres, à voix haute, un beau solo de lecture intelligente ?