La résilience dans tous ses états

Résilience et résiliance.
Il y a la résilience, celle dont on parle, ce fait si mystérieux dont certains doutent, ce concept, cette idée, bref : ce mot.
Et puis il pourrait y avoir la résiliance dont on sent, rien qu’à l’écriture, qu’elle est active.
Car ce mot résiliance, ainsi écrit, garde quelque chose de l’énergie du participe présent d’un verbe qui serait « résilier ».

On peut dont être résilient passivement, et résilier activement.
Il y a des résilients consommateurs, bénéficiaires passifs, et des résiliants donneurs, acteurs.
Les tuteurs de résilience seraient donc en fait des tuteurs de résiliance, actifs - mais souvent sans en être conscients : ils émettent en quelque sorte de la résilience dont bénéficient des récepteurs passifs, les futurs résilients.
On fait de la résiliance et on thésaurise de la résilience un peu malgré soi

Les mamans disponibles gorgent leurs nourrissons de bonne et substantielle résilience dont ils feront usage chaque fois que la vie sera dure.
Ces mamans-là – toutes les mamans à qui leur vie quotidienne, leur contexte socio affectif permettent d’être naturelles, instinctives (j’oserais dire animales) avec leur tout petit – apportent en plus du lait nourricier qui va réchauffer mais aussi étayer, charpenter le corps, une nourriture affective tout aussi indispensable. Le flux de bon lait riche de ses calories classiques sera alors porteur d’un surplus d’énergie, de désir de vivre, de conquérir, de lutter et de résister éventuellement. On pourrait dire qu’il y a des calories affectives, des calories qui réchauffent le cœur.
Les calories classiques se mesurent, se quantifient, se récupèrent.
L’affectivité est impondérable, immatérielle.
La résilience est une des composantes de ce faisceau de forces qu’est l’affectivité.

La résiliance, c’est la résilience voulue pour l’Autre.
On est souvent résiliant à son insu, on fait de la résiliance sans le savoir, parce qu’on est ainsi, on fait du bien à qui on côtoie, sans s’en douter.
Certains ont une sorte de magnétisme résiliant qui envoie à leurs proches leurs bonnes ondes résiliantes sous forme souvent de simples paroles dites comme il faut au moment où il le fallait, de simples contacts stimulants, de simple présence rassurante.
De même on est souvent résilient sans s’en rendre compte : on puise tout naturellement dans son capital résilience et le rééquilibrage se fait souvent en douceur entre manque et ressources.

On peut aussi contribuer à sa propre résilience, être auto-résiliant, arrondir son capital résilience par son style de vie par exemple, en évitant certains risques et en s’efforçant de mériter l’estime de soi.

En plus de résilience et résiliance, les jumelles phonétiques (rézilyance – on entend chaque fois «zil » puis « yence » / « yance »), j’aimerais qu’on adopte aussi une petite sœur hétérozygote – d’un autre ovule – donc différente à l’oreille : résillence, prononcée « réziyance » - on entend cette fois « zi » puis « yance ». Résillence : vous remarquez le i et les 2 l, et ça sonne « ye », et on entend « résille ».
Résille : la coquetterie de bien des dames d’autrefois, ce réseau de mailles qui enserrait et retenait leur chevelure.
La résille est un réseau.
La résillence serait cette force, cette énergie puisée par le seul fait d’être inséré (enserré) dans un réseau humain.
Dans notre Saintonge, on appelle « résille » du « goret » ce que les vétérinaires nomment le péritoine du porc. C’est ce fragile réseau nourricier qui entoure la masse de l’intestin grêle, chez le « goret » comme chez nous humains où son inflammation est la terrible péritonite.
Quand nos paysans font la « tuange dau goret » (la mise à mort du porc à la ferme), ils recueillent soigneusement cette fragile résille blanche et rosée qui enveloppe la masse noble des intestins qui tombe en avalanche molle du malheureux goret ouvert et suspendu au « pendail » le bien nommé, et les femmes vont préparer et frire des « crépinettes », des sortes de petites galettes de chair à saucisse enveloppées chacune dans un fragment de la précieuse « résille ».
Tout ce détour ethno folklorique pour souligner l’importance d’un réseau, d’un filet, la force structurante de la maille, du lien.
Le réseau est toujours plus fort que la simple addition de ses « mailles », de ses éléments.

Le tout petit nourrisson a besoin pendant 2 ou 3 mois d’une relation duelle, forte, indéfectible, un réseau à deux mailles si proches qu’elles semblent n’en faire qu’une.
Même si dans les quelques jours qui suivent sa naissance, d’autres « mailles » sont perçues, entendues, entrevues, flairées.
Mais très vite, va débuter sa structuration sociale, ce maillage affectif vital, ce tricotage de liens si cher à Boris Cyrulnik, tout un réseau de plus en plus ramifié, avec ses bonnes mailles et ses moins bonnes
(« vous êtes le maillon faible, Taty Danielle à l’affection douteuse »…). Une vraie « résille » qui enserre les organes nobles de la vraie vie affective.
Tout une résillence donc, qui commence à se mettre en place et contribuera à tenir, à soutenir par sa force de réseau autant et plus que l’ensemble des tuteurs de résilience qui le constituent.

Ces nuances phonétiques et graphiques ne sont là que pour faire sentir que la résilience, se constitue, se joue, s’actualise à plusieurs dans un contexte qui doit être porteur :
- un bénéficiaire souvent inconscient de cette manne affective parce que tout petit ;
- des donateurs, très souvent eux aussi inconscients – de leur prodigalité : la maman, le papa et les tout proches, pour commencer.
- Ces piliers de résilience, de plus en plus nombreux si le tout petit grandissant a de la chance constituent un réseau, un maillage, un tricot de liens, d’attachements, qui vont structurer la personnalité naissante du tout petit et leur donner sa coloration plus ou moins heureuse, optimiste, dynamique, résistante aux épreuves et désireuse d’avenir.

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (2)

Tout est langage pour moi, déjà, moi, petit manouche qui ne vais naître que dans six semaines environ.
C’est un langage multi media, universel, que tous nous « entendons », nous les tout petits en attente de naissance officielle. Mais nous sommes nés depuis des mois déjà, depuis notre conception, affirme Françoise Dolto, notre mamie à tous, depuis le désir d’enfant de nos père et mère. Un langage du cœur et du corps qui nous porte, qui nous tient, nous maintient dans notre désir de vie et de survie.

Cette mémoire utérine puis de la toute petite enfance nous l’avons tous perdue. Mais ses enregistrements, ses « engrammes », comme dit Françoise Dolto, continuent, notre vie durant à nous influencer, bien qu’apparemment oubliés.
Moi, Manouche adulte des Saintes-Maries de la Mer, j’ai recouvré, intacte cette mémoire d’outre-mère, et c’est un Petit-Bout pas encore advenu qui vous parle. Par quel miracle ?

Sans aucun doute par la magie de la musique.
Vous savez combien, pour nous, Manouches, Gitans, Roms…, la musique est vitale. Ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante nous vient du fond des âges, à nous éternels migrants, perpétuels déracinés, presque toujours persécutés, chassés toujours plus loin, toujours en manque de nos racines les plus vraies, les plus profondes. Comme les descendants des esclaves d’Amérique dont le blues pleure leur nostalgie d’un paradis perdu.
Déjà, avant même d’être né, il ne se passait pas de jour, sans que les merveilleuses vibrations d’un chant de maman ne me saisissent et me remplissent d’un délicieux bien-être.
En fait de vibrations sonores, c’est le second garçon de Françoise Dolto qui a été gâté : Pendant la guerre, FD, bien qu’enceinte, transportait des messages de la Résistance, en vélo, pour l’aîné, le futur Carlos, en moto pour Grégoire, le second (« Je posais mon ventre sur le réservoir, et vogue la galère ! – dans « Naître et ensuite » -1978 – elle dit par ailleurs que c’est sûrement de là qu’est venue à Grégoire sa passion pour la moto).
Autre petit gâté, le futur enfant du jeune titulaire des orgues de la cathédrale de Chartres que j’écoutais il y a quelques années depuis la galerie gauche jouer magnifiquement un dimanche aux orgues situées dans la galerie droite, juste de l’autre côté. Toute la cathédrale n’était qu’ondes sonores sublimes. Je dis en souriant à la jeune femme près de moi, superbement enceinte : « Voilà assurément un futur mélomane qui doit vibrer comme nous tous ! » Et elle me répond : « C’est son papa qui joue, et habituellement je suis près de lui, et je m’appuie contre l’orgue… ».
Moi, petit manouche, qui connais si bien la voix féminine toute proche de maman, qui reconnais celle plus lointaine, plus grave et plus rauque, plus rare aussi, de mon papa, je différencie parfaitement leurs chants de leurs propos habituels, mais le moindre chant me remplit dans l’instant d’une sensation de bonheur total, de plénitude, de paix et de sécurité absolues.
Un de mes moments de plus grande félicité, c’est précisément quand je suis un peu las, que je vais faire un somme et que maman se met à me chanter une de nos merveilleuses berceuses que je reconnaîtrai après ma naissance et je saurai alors que chaque soir, elle en chantait une et même plusieurs pour essayer, longue patience, d’endormir les triplés.

Un plus grand bonheur encore, c’est quand, seul ou mêlé aux chants, un instrument prend la parole.
La parole, oui, car je reçois, je vis cela à l’égal de la musique caressante des mots de maman ou de papa qui commence, lui, par toquer gentiment contre le ventre de maman, sans doute ses trois coups pour annoncer un récital de propos caressants puis de chants ou de violon.
Papa, c’est le violon. Tonton, c’est la clarinette, Papy l’accordéon.
Maman, elle, n’a que sa voix. Elle a, elle aura toujours les bras pris, les mains occupées. Par bonheur pour elle et pour nous, elle a une superbe voix qui lui vient d’ancêtres Andalous.

Chez nous, dans notre pauvre roulotte, il y a toujours de la musique, et les notes qui virevoltent tout autour attirent toujours de nouveaux amateurs passionnés, chanteurs, musiciens.
Nous sommes pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries.
(À suivre)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (1)

« Je vous parle d’un temps que les plus de vingt mois ne peuvent pas connaître… »
Ne me demandez pas comment j’ai retrouvé cette mémoire d’avant mes 3 ans : sans doute ma chère maman avait-elle mangé beaucoup de ces délicieuses madeleines, de Combray si cher à l’enfance de Marcel Proust et miraculeusement ressurgi du néant de l’oubli par la magie résiliente de la madeleine offerte par tante Léonie.
Tenez, relisez cette si belle page « du côté de chez Swann », et en prime du régal littéraire, vous aurez la « recette » pour vous remémorer au réveil un rêve tout proche mais qui tient à rester méconnu, et vous saurez aussi que cet écrivain de génie a eu l’intuition du travail d’analyse quand un souvenir refoulé tente de se frayer un passage de l’obscurité de l’inconscient à la clarté de la conscience : «et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. » Il est vrai que Freud était son aîné de 15 ans.

Je ne suis pas un gadjo bourgeois comme le petit Marcel, je ne suis qu’un pauvre petit manouche, même pas encore né.

Comme tous les ans, Papa et Maman sont venus, en cette fin mai, avec mes cinq frères et sœurs, au pèlerinage des Saintes-Maries de la Mer, dans notre belle roulotte tirée par des chevaux. Ah oui, nous sommes bien pauvres, et d’ailleurs nous allons rester aux Saintes-Maries, les chrétiens sont aussi las que les bêtes. Et puis maman m’attend, et, comme on dit, c’est pour bientôt, quelques semaines tout au plus. C’est dire si nous commençons à nous sentir, moi, à l’étroit, et ma chère maman, bien encombrée…

Vous allez voir, je me souviens de tout ! Comme si j’y étais encore.
Nous allons faire le tour du propriétaire. Voici mon petit Combray à moi :

C’est un tout petit F1. J’y vis confiné, c’est le cas de le dire, un peu d’ailleurs comme le sera Marcel Proust écrivain, enfermé quinze ans dans sa chambre tapissée de liège. J’ai la chance d’y être seul locataire. Après son aîné, maman a eu des triplés, sa gloire et surtout celle de papa, et dans quelques semaines je les verrai vaguement au-dessus de mon coin dodo.

Lui, Marcel, était malade, il vivotait, épuisé par l’asthme et surmené par son travail d’écrivain. Moi, au huitième mois de mon bail intra utérin, je suis en pleine forme. Et je me livre, suspendu d’une main à mon cordon, à des exploits dignes de nos cousins Bouglione, cabrioles, sauts périlleux, ricochets sur les parois : un vrai petit cosmonaute en apesanteur dans sa cabine.

Question nourriture, c’est parfait au niveau des saveurs, nous sommes pauvres, mais maman a du goût et ses recettes sont des merveilles et je dirais que déjà je les reconnais et les différencie au point que certaines fricassées en début de digestion (de maman) me remplissent de bonheur, et, vous vous en doutez, à peine né je saurai les reconnaître à l’odeur. Nous n’avons pas de madeleines, mais tout de même de fameuses gâteries pâtissières.

L’insonorisation de ma cabine est bonne. Et les bruits violents et les cris sont parfaitement atténués. Ce qui m’atteint le mieux et le plus intensément, ce sont en réalité les émotions, les états d’âme de maman : je sais parfaitement quand elle est heureuse, très heureuse ; si elle a peur, si elle est en colère, je suis irrigué et tendu en même temps qu’elle par l’excès d’adrénaline. Je perçois aussi bien des bruits, bien des sons, je reconnais depuis belle lurette les voix de maman et de papa et j’entends bien quand ce n’est pas eux qui parlent. En fait c’est de l’intérieur de ma chère maman que me parviennent, en plus des gargouillis digestifs - rassurants comme les bruits d’eau d’un chauffage central, un luxe que je connaîtrai plus tard chez les gadjos - des flots de décibels, toute une musique : la basse rythmique de son cœur et les drums de sa respiration, une constante, un fond sonore sécurisant comme la vie éternelle d’une chute d’eau – et d’ailleurs, il arrive souvent que de grands malades en fin de vie demandent en vœu ultime d’être transportés au bord de la mer où sans doute ils renouent avec des sensations auditives profondes venues de l’autre bord de la vie.

(À suivre)

Un PEI-« T »PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la « Toute » Petite Enfance (0-3 ans)

Précisions :
Dans le billet du 8 janvier
concernant Reuven Feuërstein, je regrettais qu’il y ait parfois une exploitation commerciale de ses idées, ce qui ne peut que favoriser un certain élitisme :

« Il est utile de savoir la récupération « marchande » qui a été faite des techniques de Feuërstein : il est bon pour un cadre (adulte donc et bac ++, on est loin des orphelins de déportés ou des juifs d’Éthiopie) de faire un stage PEI. Ce qui prouve à coup sûr que ces outils d’enrichissement instrumental ne sont pas que d’acquisition, mais que surtout ils génèrent des attitudes efficaces dans la confrontation aux problèmes à résoudre, des stratégies performantes d’apprentissage, d’acculturation. Que des adultes décideurs progressent n’est pas en soi une mauvaise chose, mais cela risque de les conforter dans un sentiment de supériorité et de donner à penser que ces techniques nécessiteraient une intelligence adulte déjà bien en place, ce qui est une erreur fondamentale. L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur. »

Dans un autre billet du 8 février, j’exprimais mon souhait d’un PEI destiné à la petite enfance et que j’intitulais :
Un PEI-PE : un Programme d’Enrichissement Instrumental de la Petite Enfance :

« Ce dont je rêve, comme je n’ai cessé de le faire - est-ce une utopie ? – c’est d’une action préventive, le plus en amont possible, c’est-à-dire dès la naissance (et même pendant la grossesse et au temps encore plus ancien du désir d’enfant), essentiellement donc pendant la petite enfance, de 0 à 3 ans, au moment où les choses, mine de rien, se précipitent, un temps où les progrès vont à un train d’enfer, où les besoins à satisfaire sont les plus impérieux – et pourtant les plus simples (bonheur relationnel, bien-être et sécurité physiques, stimulations sensorielles…)
Essayons ensemble d’élaborer un PEI-PE, un « Programme d’Enrichissement Instrumental Petite Enfance» - en fait un inventaire pragmatique fondé sur la connaissance théorique et l’expérience de savoir faire et être vécus, éprouvés – un PEI donc adapté à la toute petite enfance. »

J’ai reçu récemment une information sur des stages PEI de 5 jours (sensibilisation de parents et de futurs médiateurs) concernant la petite enfance à partir de 3 ans) :
Et on m’informe, suite sans doute à la lecture du paragraphe ci-dessus, avoir lu avec intérêt ma « demande de PEI pour la petite enfance », et que mon «vœu est exaucé ».

Cependant les stages proposés aux adultes à Paris et répercutés localement aux enfants sont bien loin d’être gratuits.
Je ne nie pas qu’ils puissent être d’un grand secours à des parents anxieux et à leurs enfants en difficulté.
Mais je crains deux dérives possibles : une sélection par l’argent et surtout peut-être la tentation d’un forcing précoce.

Voilà pourquoi je crois devoir apporter une dernière fois des précisions sur mon projet de PEI-PE :
Il est destiné aux tout petits, c’est
« un PEI donc adapté à la toute petite enfance. », de 0 à 3 ans.
Les fondamentaux de ce PEI-
TPE :

  • Il est destiné à tous les enfants, de 0 à 3 ans, en particulier les plus défavorisés, donc entièrement gratuit et bénévole – ce qui n’exclut pas l’efficacité.
  • Il voit dans la maman et l’entourage proche de la toute première enfance les médiateurs naturellement compétents de tous les premiers apprentissages ;
  • Il vise à prévenir massivement les souffrances liées aux difficultés et à l’échec possibles à l’école ;
  • Il refuse toute idée de forcing précoce (un critère absolu : le plaisir évident d’un enfant de plus en plus épanoui et équilibré) ;
  • Il souhaite sensibiliser les décideurs à l’importance des contextes sociaux de la petite enfance

Ceux qui me suivent depuis les débuts de ce blog (3 mois déjà, 2000 visites…) ont bien compris que la générosité, l’altruisme et la lucidité sont des qualités essentielles à ce projet qui est, je le précise une dernière fois, un
Programme d’Enrichissement Instrumental de la Toute Petite Enfance.

Quelques conseils pour terminer :
Notez (rien de plus volatile que la mémoire !) vos idées de conseils, d’actions possibles pour cet « enrichissement instrumental des tout petits ». Faites, comme le conseille Feuërstein, des canevas, des tableaux, des plans :

  • Selon les « instruments » du tout petit
    • Ses sensations
      • Vue
      • Toucher
      • Goût
      • Audition
      • Odorat
    • Son action
      • Schèmes sensorimoteurs
      • Activités, motricité (déplacements, marche, explorations)
      • Intelligence sensorimotrice, essais, expériences, touche à tout…
      • Ses jeux
      • La parole
    • Son équilibre, son épanouissement corporel
    • Son affectivté
  • Ses acquisitions, ses progrès à noter, à « guetter »
    • Le gazouillis, la parole
    • L’objet permanent
    • La fonction représentative
      • Le faire semblant
      • Les jeux
      • La mémorisation
      • Les premiers gribouillages et « dessins »
  • Le tout petit seul
  • Les partenaires du tout petit (les divers contextes relationnels)
    • Des personnes
      • Lui-même
      • D’autres enfants
      • Sa fratrie, ses parents, ses proches
      • Des inconnus
    • Des animaux
    • Des objets
      • Seins, doigts, main…
      • Objets de hasard
      • Jouets
  • Selon l’âge du tout petit, ses “étapes”
    • Avant la naissance
    • À la maternité
    • Les 3 premiers mois
    • Le « ramper »
    • La marche…
  • Selon les lieux
    • Berceau, lit, poussette
    • Chambre
    • Maison
    • Extérieur
    • Quartier
      • Rues, espaces verts
      • Magasins, grande surface, cafétéria, restaurant…
    • Lieux inconnus
    • Chez des parents, des voisins
  • Selon les saisons

Il s’agit, pour chacune de ces « cases » de ces quelques tableaux donnés en exemple, d’imaginer, ou mieux, de se remémorer des activités de stimulation, d’encouragement du tout petit à partir plus confiant à la conquête du réel, en veillant toujours à son équilibre affectif et relationnel.
N’oubliez pas que l’on oublie vite : Jules Renard disait « Il faut saisir l’idée fuyante et lui écraser le nez sur le papier. »

Alors, à vos tableaux et à vos notes, et prenons l’habitude d’échanger. Vous savez comment me joindre :
toutpetits@hotmail.fr

Protection du site : J’ai dû m’y résoudre.
Copyrightdepôt

A


Sagesse animale

Les animaux plus sages que les humains.

« Pour survivre, ils n’ont pas besoin de donner un sens à leur vie. Il leur suffit de régler les problèmes du temps et de l’espace présents pour vivre en paix, équilibrés »
« Lorsque l’animal connaît une souffrance psychique momentanée ou répétitive, les circonstances l’éliminent rapidement. »
« Les animaux m’apprennent que la folie est un fait naturel. C’est la conscience de la folie et ses avatars culturels qui la transforment en fait anthropologique. »
(Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est courant d’entendre dire que les animaux ne ressentent pas la douleur. Disons plutôt qu’ils savent d’instinct que poussés les premiers cris réflexes de douleur intolérable, il est indispensable de retrouver au plus vite une conscience et une vigilance suffisantes et qu’il est nécessaire de consacrer toute son énergie à sauver ce qui peut l’être, parer au plus pressé, se traîner jusqu’à un abri provisoire, se lécher, surtout se taire pour ne pas se trahir en pareille situation de faiblesse, s’économiser, récupérer.
En tout cas, ils ressentent avec une acuité aussi vive que nous la douleur psychique. Il suffit d’entendre leurs gémissements de détresse quand ils se croient ou se savent abandonnés, de voir leur expression défaite quand ils sont malheureux pour ne pas douter qu’ils éprouvent les mêmes douleurs morales fondamentales que nous : la peur, l’abandon, le rejet et même des nuances comme le mépris, la moquerie…
A contrario, leur bonheur est indiscutable quand ils retrouvent la sécurité affective. Ils nous demandent bien peu, avant tout cette constance dans notre amour dont ils ne se lassent jamais, eux qui ne nous jugent pas sinon à travers leur souffrance, qui ne remettent jamais en question leurs allégeances, leurs affiliations premières.
Il faut chez un compagnon humain vraiment beaucoup de sadisme, beaucoup d’attitudes incohérentes, pour qu’un animal renonce à ses premiers attachements. La rupture, l’inconstance sont toujours du côté le plus “civilisé”.

 

Le langage des animaux.
On croit communément que Bon-Chien ne parle pas, ni Beau-Chat. C’est faux, archi faux ! Petit-Bout sait bien que les animaux parlent et savent lire. A leur façon bien sûr.
Oui, Bon chien sait lire : il sait déchiffrer ce qu’il est essentiel de savoir pour bien vivre et survivre quand on est un chien, pour se comporter comme il faut pour rester avec Petit-Bout, le garder et être gardé par lui. Bon-Chien lit couramment et infiniment mieux que Petit-Bout dans le grand livre des odeurs, dans l’encyclopédie des saveurs, dans le quotidien des senteurs, dans les mille nouvelles des parfums qu’apporte le moindre souffle.
Et ce que Bon-Chien et Beau-Chat ont à dire, ils le disent clairement, sans la moindre ambiguïté, sans la moindre tromperie. Si nous comprenons mal le message, c’est que nous sommes dyslexiques ou inexpérimentés dans leur langage.

« La dimension humaine réside là aussi : maîtriser nos communications pour mieux les travestir. Se leurrer soi-même. Les animaux ne savent pas mentir. » (Boris Cyrulnik « Mémoire de singe et paroles d’homme »)

Il est d’ailleurs remarquable que, comme à leurs propres Petit-Bout, les chiens et chats pardonnent beaucoup aux Petit-Bout humains qui ne savent pas encore comprendre leur éloquent « Mais tu me fais terriblement mal, toi, en t’accrochant à mes oreilles, et toi, en me tirant la queue ! » Supérieurs et indulgents, Beau-Chat et Bon-Chien préfèrent s’éloigner, s’ils le peuvent, de leurs innocents bourreaux. Mais ils n’ont pas cette héroïque patience avec les adultes dont ils savent qu’ils savent, et chez qui ils repèrent vite les ambivalences d’allure sadique.

 

Climats et micro-climats

Glaciations
Chaque planète de chaque Petit-Bout a son climat général et ses micro-climats.
Éole souffle parfois le froid sur les berceaux des Petit-Bout alors promis au malheur.
Rarement les Petit-Bout héritent de ces climats paradisiaques où l’on se baigne à longueur de jour dans des lagons de douce tendresse, où l’on est caressé par les ailes parfumées des alizés.
A peine sorti du ventre maternel Petit-Bout-Pas-de-chance est saisi par la rudesse du climat. Il est des contrées hostiles qui vivent mal la venue de Petit-Bout, où Petit-Bout tombe mal, pas-désiré-pas-voulu-pas-aimé. Là, tout de même, tout gluant et sanglant, pas beau, pas propre. Et ill va bien falloir le garder …

Il est des contrées, des constellations familiales où ça débute bien, où « le cercle de famille », accueillant, « s’élargit à grands cris » de joie, où l’on attendait ce Petit-Bout qu’on avait voulu et tendrement mitonné en ventre et en rêves.
Souvent la rudesse des temps chamboule ce doux nid désormais ballotté et peu à peu démantelé par la tempête.
La maladie, la dèche poisseuse surviennent. Papa et maman se retrouvent ensemble au chômage, ou bien papa s’en va et laisse maman pleurer sur son Petit-Bout que ses larmes, son silence et son désarroi détachent peu à peu de cet entourage qui ne réagit plus à ses avances, ses mimiques, ses risettes, ses cris, tout ce langage des petits qui ne parlent pas encore et que toutes les mamans comprennent si bien tant qu’elles ne sont pas désemparées par le malheur soudain.
Oui une insidieuse pollution d’insécurité peu à peu perturbe et affole le climat familial. Les bourrasques sont soudaines et imprévisibles - une catastrophe naturelle, un licenciement collectif, l’accident, la maladie… - et la petite planète familiale subit une brusque glaciation. Son Gulf Stream affectif s’arrête. Finie la douce tiédeur du cocon. Le froid polaire envahit tout et chacun frissonne et se raidit et ne peut plus guère penser qu’à soi.

Les Petit-Bout perçoivent immédiatement ces dérives climatiques qui rendent soudain irrespirable un air auparavant si doux, moins rassurants les bras de maman qui ne savent plus si bien se détendre et envelopper comme avant Petit-Bout en le serrant contre elle. Même le lait de maman à perdu de sa saveur.
Petit-Bout si aimé est en train de devenir un Petit-Bout négligé, délaissé.
Parfois, de plus en plus souvent maintenant, tant sont violents les tourbillons qui nous malmènent, la tourmente disperse la constellation familiale. Certains s’en vont vers un ailleurs parfois sans retour.

Que faire alors de ce Petit-Bout qui pleure toute la détresse du monde ou bien qui vous regarde, inerte et désormais parti pour l’indifférence, l’insensibilité, l’inadéquation de ses réactions. Petit-Bout ne peut plus ressentir le plaisir comme avant, par toutes les fibres de son être. Le désir s’est éteint en Petit-Bout. Petit-Bout est comme en hibernation.
C’est ainsi que les Petit-Bout tout petits se défendent : ils se mettent en veille, tournent au ralenti..

Mais si on aide Maman à surmonter son désarroi, son hébétude passagère, elle saura bien à nouveau comme toutes les mamans disponibles couler à son Petit-Bout un bain de chaleur affective et de quiétude.
Et dans ce micro climat alors retrouvé les Maman, toutes les Maman et leurs Bébé-Petit-Bout, de toutes les nuances de la gamme des ethnies, de toutes les cultures, savent à merveille entrecroiser les fils qui tisseront le caractère et la personnalité de leur Petit-Bout grandissant.

Petit-Bout sans famille
Parfois la Société, Dame Société, qui est une maîtresse dame et sait être énergique et prendre les problèmes à bras le corps, décide que pour son bien, il faut placer Petit-Bout.
Placer. Caser.
Une place pour chaque [Petit] chose et chaque [Petit] chose à sa place. Les dictons ont du vrai.
Ah! certes oui, Petit-Bout est placé…
Casé…
Cassé souvent…
On n’imagine pas à quel point c’est fragile un Petit-Bout. Et combien cette fragilité est paradoxale.

Et pourtant Dame Société fait tout ce qu’elle peut. Elle n’a vraiment rien à se reprocher. Tous les compartiments du casier où on a placé les Petit-Bout délaissés sont bien blancs et bien aseptisés. Pas la moindre bactérie dans les biberons, dans les purées. Les blouses sont blanches et leurs porteurs parfaitement qualifiés.
Et voyez l’ingratitude : il y a des Petit-Bout qui refusent de s’alimenter… « Tenez, regardez celui-ci, trois jours qu’il serre les lèvres quand je lui tends son biberon… Et l’autre, là, qui se balance, qui se balance. Et celui-là, vous voyez comme il se cogne la tête contre son lit… »
Beaucoup des Petit-Bout de l’Institution sont malades alors qu’ils ont tout, mais vraiment tout, pour bien pousser, tout est bien capitonné pour qu’ils ne se blessent pas, le chauffage vient d’être révisé…
Pasteur, s’il revenait, chercherait en vain un microbe.

“Mais regardez, là-bas, dans le coin, il y a ce Petit-Bout, qui refusait ses biberons, qui se laissait mourir, mais oui, et que la femme de ménage, vous voyez, prend dans ses bras, pendant sa pause, et qu’elle serre contre sa blouse, sa blouse un peu crasseuse forcément, ce n’est qu’une pauvre souillon qu’on emploie là, un peu par pitié. Et elle le caresse, elle le tripote de ses gros doigts rougis, elle le brasse, et elle l’embrasse, et elle lui chante des chansons de son pays. Et voyez comme avec elle, il se remet à manger, il gazouille, il fait une risette. Et elle ose nous le faire remarquer. On laisse faire. Tant pis s’il lui arrive quelque chose. Vous savez, c’est un Petit-Bout de pas grand chose, j’ai vu dans le dossier d’où ça vient : une pitié, du pauvre monde, vous savez.”

Ainsi se défendent parfois contre trop de souffrance affective les Petit-Bout tout petits: ils se mettent en veille, tournent au ralenti, ne se laissent plus saisir par le moindre désir. Ils sont là sans être là. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent, s’ils ont de la chance, un vrai et chaud rayon de soleil, un coin de tiédeur où se réchauffer. Et ces précieuses bouillottes de tendresse sont souvent glissées par des mains discrètes, anonymes, pas du tout manucurées, des mains frustes qui font ça parce qu’elles ne savent pas faire autre grand chose d’autre, parce qu’elles savent qu’il n’y a que cela à faire quand un Petit-Bout entre en hypothermie affective.

L’intelligence des tout petits est soluble dans la misère

Oui, hélas, l’intelligence des tout petits, leur merveilleuse intelligence potentielle résiste mal à la misère :
La misère matérielle, et sans doute plus encore la misère affective, relationnelle, quand elle touche, dans les premières semaines, les deux partenaires de cette construction, Bébé et Maman.
Et cette vulnérabilité de l’intelligence en construction persiste tout au long des 3 premières années.
Si le climat, de la naissance à la fin de la 3ème année, a été suffisamment serein, soyez sûrs que le tout petit aura suffisamment appris à « lire » le monde heureux qui l’entoure et à agir sur lui pour le maîtriser, et qu’il aura fait provision d’assez de forces et de désirs pour poursuivre sa conquête du savoir.

La misère matérielle est la plus facile à voir, à repérer. Elle est même, en ces temps sans scrupules, de plus en plus répandue et diversifiée… Et pas seulement dans les contrées lointaines : elle est là, chez nous, à nos portes, dans nos villes et dans nos villages, dans nos vies qu’elle grignote déjà ou qu’elle lorgne. Qui peut maintenant se dire à l’abri de la pauvreté la plus violente, exempté de souffrance, dispensé de vigilance ?
Notre première qualité relationnelle doit être la solidarité, la non indifférence. Car, en plus, la misère se cache, les pauvres ont cette dignité de faire face tant bien que mal, de sourire et même de rire de leurs épreuves. Et c’est dans les villages, dans les hameaux les plus reculés, que les travailleuses sociales découvrent parfois les détresses les plus profondes.

La misère affective est moins évidente, il faut savoir « lire » sur les visages, interpréter les silences, l’inaction, le repli, l’absence ou le manque de communication entre la maman et son bébé.
La maman, au retour de la clinique d’accouchement, se sent soudain comme abandonnée – surtout si papa va travailler – quand elle se retrouve seule avec son tout petit bébé et l’énorme responsabilité de cette petite vie. Sans compter qu’elle est souvent épuisée physiquement et émotionnellement et qu’elle aurait bien besoin d’aide et de repos pour se remettre. Et si c’est son premier bébé qu’elle a là, hurlant dans ses bras, elle se sent terriblement incompétente. « L’adaptation physique de la mère après la naissance dure plusieurs semaines. Cette adaptation va épuiser ses ressources, tant physiques qu’émotionnelles, et très souvent va l’empêcher de bien dormir, de manger convenablement, de contrôler ses émotions. Beaucoup de jeunes mères m’ont avoué que durant les premières semaines où elles se retrouvaient chez elles, elles avaient tout le temps envie de pleurer.» (T. Berry Brazelton « Trois bébés dans leur famille, Laura, Daniel et Louis »)

Dès sa naissance, le bébé entre en relation avec sa maman, avec son papa, il les connaît, il les reconnaît (odeur, voix…). Le jeune père est toujours bouleversé quand il découvre qu’il a le pouvoir d’apaiser ce petit être tout nu qui se love contre lui et tout aussitôt cesse de pleurer, parfois même le regarde, parfois saisit et ne lâche plus le doigt qu’il lui donne. Cette montée de l’amour paternel – ou maternel – est sans doute aussi forte que le sentiment de sécurité, la plénitude tranquille qui emplit soudain le tout petit.
Il est évident qu’il faut un minimum de quiétude affective, matérielle pour que débute cet « attachement » si sécurisant pour le bébé – et si bénéfique pour les parents. Et il y a là assurément quelque chose d’animal - donc de très fort et de très durable – dans ce phénomène de l’attachement. John Bowlby, s’inspirant des travaux de l’éthologue Konrad Lorenz, affirme que le petit d’homme a 5 compétences génétiques, (5 savoir-faire innés) qui vont permettre la mise en place des liens si forts de l’attachement à sa mère : sucer (pour téter), s’accrocher, pleurer (ce qui déclenche un élan de protection), sourire, suivre du regard. Boris Cyrulnik, qui est fier de son pragmatisme d’éthologue (lisez son génial premier ouvrage « Mémoire de singe et paroles d’homme »), voit dans les premiers liens de l’attachement du tout petit à sa mère une des sources essentielles des réserves d’énergie résiliente qu’il doit se constituer en vue des toujours possibles épreuves à venir.

Les misères, les détresses, matérielles et morales stérilisent, empêchent ces élans si puissants, plus forts que nous parce que venus du fond des âges, et qui vont lier à jamais les tout petits et leurs mères et conditionner tous leurs progrès futurs.
Oui, l’intelligence, l’épanouissement d’un enfant tiennent à peu de choses. Il suffit de considérer comme une priorité absolue la quiétude dans le métier de mère.
Mais notre civilisation de profit immédiat se moque bien de cet avenir si lointain qu’est la réussite d’une vie qui n’en est qu’à ses débuts. À nous de poursuivre notre effort de sensibilisation, de persuasion des décideurs, et notre aide aux difficultés repérées.