Les larmes de la Petite Sirène de Copenhague

Source: Wikisource “La Petite Sirène” Andersen

J’ai fait un rêve
Il y a bien, bien longtemps:
Le rêve tout rose d’un bonheur absolu
Sur votre Terre :
Être aimée d’un homme,
“Le plus beau de tous,
Un jeune prince aux yeux noirs
Ne paraissant guère plus de seize ans”:
Mon Prince bien aimé.

J’ai fait un rêve,
Le même depuis quelques années,
Un affreux rêve noir:
Le cauchemar d’une Nature détruite
Par vous les humains.

J’ai fait un rêve
Depuis bientôt deux ans
Un rêve vert d’une Terre sauvée
Par la volonté unanime de tous les chefs d’état.

J’ai fait ce rêve fou,
Un rêve coloré de toute la palette de l’arc en ciel,
De toutes les nuances de l’espoir,
De toutes les diversités ethniques,
De toutes les formes de vie.

J’ai fait le rêve d’une vie égale en considération
De la plante à l’animal
De la bête à l’homme;
Une Vie immense où chaque vie,
Même dérisoire
Serait nécessaire et solidaire.

J’ai fait le rêve sans doute démesuré
D’un Obama beau et grand
Comme Martin Luther King,
Comme Nelson Mendela,
Qui saurait galvaniser
Et nos peurs et nos énergies,
Qui saurait nous rendre l’espoir
D’une vie à nouveau permise
À tous les tout petits,
Une vie digne et reconnaissante,
Une vie pour bâtir,
Une vie pour aider,
Une vie pour aimer.

Je fais un rêve,
Depuis ce 18 décembre
Un rêve triste et gris
Qui m’inonde les yeux,
Moi qui ne pouvais pleurer,
Qui délie ma langue,
Moi si réservée :

Moi qui ai accepté, puis enduré les terribles souffrances annoncées par la sorcière :

Alors ma queue s’est divisée et s’est rétrécie jusqu’à devenir ce que les hommes appellent deux jolies jambes,
Mais cela fait mal, j’ai souffert comme si la lame d’une épée me traversait.
Tous, en me voyant, ont dit que j’étais la plus ravissante enfant des hommes qu’ils aient jamais vue.
J’ai gardé ma démarche ailée, nulle danseuse n’avait ma légèreté,
Mais chaque pas que je faisais était comme si je marchais sur un couteau effilé qui faisait couler mon sang ») ;

Moi, si confiante, si aimante, qui ai accepté,
Si mon
Prince en préférait une autre,
Le risque de périr à la façon des sirènes,
De ne plus être alors soudain
«
Qu’écume de mer » ;

Moi qui ai sacrifié ma si belle voix en paiement à la sorcière
Qui m’a alors tranché la langue :

(« Tu as, me disait-elle, la plus jolie voix de toutes ici-bas
Et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince,
Mais cette voix, il faut me la donner ») ;

Lui, qui hélas, m’aimait seulement
« comme on aime un gentil enfant tendrement chéri »,

J’aurais tant voulu justement lui donner un enfant,
Avoir de lui un bel enfant à son image, à votre image.

Ce bébé humain, ce petit d’homme, comme je l’aurais chéri !
Comme j’en aurais pris soin !

Moi qui ai tant voulu être des vôtres,
Moi qui vous admirais tant, vous qui m’intriguiez tant :
(Je guettais les ombres de vos navires,
J’écoutais sous la surface des eaux les bruissements de vos vies là-haut…),
Me voilà maintenant enchaînée ici,
Muette sur cette grève
Puisque je vous ai tant désirés et que j’ai tout perdu.

Jusqu’à aujourd’hui je ne pouvais plus parler.
Je restais “silencieuse et réfléchie”.
Je pouvais voir les hommes,
Je les entendais me confier leurs secrets,
Leurs espoirs souvent, leurs désespoirs parfois.

Mes sœurs sirènes reviennent ici, chaque nuit de pleine lune :
Elles me disent tout :
Votre indifférence aux dégâts que vous provoquez.
Les colères maintenant si fréquentes  des éléments
Qui semblent se venger;
Les fureurs souvent meurtrières
Du vent qui arrache tout,
Des eaux qui emportent les terres,
La folie des saisons, des climats qu’on ne reconnaît plus ;
La détresse des adultes,
La terreur des enfants qui ne peuvent comprendre
Qu’ils sont à jamais  chassés,
Qu’ils seront désormais toujours  tous en danger,
Condamnés à migrer de désert en désert,
De ruines en campements de fortune,
À fuir d’épidémies en famines,
À ne plus souhaiter qu’une ultime délivrance…

Elles me disent, mes sœurs, la folie des hommes qui continuent à polluer,
Votre folie à vous les responsables
Vous qui savez,
Vous qui laissez faire,
Vous qui ne voulez  pas vous entendre !

Ne sentez-vous pas
Comme mes sœurs sirènes, nous qui avons tant de sensibilité,
Comme nos frères de vie les animaux,
Comme vous, humains,  qui avez tant d’aptitude au bonheur,
Tant de dispositions à la souffrance,
Ne sentez-vous pas
La brûlure du mazout qui ternit les écailles,
Rougit les épidermes,
Flétrit les fleurs?
Les radiations sournoises des déchets nucléaires ?
Sentez-vous au moins comme elles les affreuses senteurs
Qu’exhalent maintenant les usines de Copenhague ?
Les algues vertes qui envahissent les plages?
Ne voyez-vous pas ces immondes méduses
Plus nombreuses que le peuple des sirènes ?
Ne savez-vous pas les îles qui s’enfoncent,
Les rivages rongés,
Les falaises démolies,
Les banquises démantelées,
Les icebergs qui s’évadent et s’égarent vers le Sud ?

Vous n’êtes même pas d’accord sur votre part de responsabilité.
Certains des vôtres accusent le soleil, d’autres les volcans.
Vous en êtes même à faire commerce du carbone,
À le coter en bourse,
À ergoter sur vos droits à polluer…

Vous ne sentez donc pas que vous êtes condamnés
À vous concerter enfin pour enfin agir efficacement ?
Pour inventer, imaginer…,
Pendant qu’il est encore juste temps…

Quand jetterez-vous les alambics et cornues
De vos chimistes sans scrupules qui déversent  partout leurs déchets ?
Étonnez-vous de vous sentir couturés de nouveaux malaises,
De voir vos enfants étiolés, sans force, sans défenses !

Pourtant, j’ose encore un rêve,
Un rêve éveillé,
Un rêve bien raisonnable
De Petite Sirène réfléchie,
Un rêve tissé de gros chagrins et de petites joies,
De colères et d’enthousiasmes.
Car je sais bien que mon Prince Noir
Ne peut tout faire
Dans l’instant
De nos désirs,
De nos besoins:
Il a déjà tant fait,
Tant redonné d’espérance !
C’est à chacun et chacune de nous
De relever le défi.

Vous qui avez quand vous voulez de si beaux enfants,
Aimez-lez avec ferveur, avec respect, avec dignité,
Avec une totale confiance dans leurs possibilités de progrès
Puisque vous savez bien qu’il suffit de les aimer,
De les regarder comme la chance de votre vie.
Je vous souhaite qu’ils vous inspirent, vous motivent,
Vous donnent la lucidité,
Suscitent en vous  le courage et l’imagination,
La générosité et l’engagement de chacun.
La réussite, la survie seront à ce prix.


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