En terminant le précédent article (« découragement »), je vous disais mon bonheur d’avoir redécouvert (en brocante !) Bernard Martino, à travers un livre d’abord (« Le bébé est un combat ») et aussi la vidéo VHS de « TF1 vidéo » : Le bébé est une personne.

Bernard Martino et son formidable « Le bébé est une personne » que nous avions tous plus ou moins intégré, au point que l’expression nous semblait être une évidence, comme un des éléments essentiels de notre culture. Il est vrai que Dolto, Brazelton, Spitz… nous avaient déjà plus que convertis au respect des tout petits.
Mais le film de Bernard Martino – ces Bébés si vivants, si humains, si proches de nous adultes – venait comme une démonstration désormais irréfutable, au point que ceux qui persisteraient à ne plus en être persuadés feraient figure de tristes négationnistes.
Du mur de Berlin au « mur de Bébé ».
Hier soir, je suivais, comme beaucoup, les cérémonies de commémoration de la chute du mur de Berlin. Et à la vue de ce mur de dominos géants qui tombaient peu à peu, comme autant de freins à la liberté – enfin levés, comme autant d’obstacles – enfin abattus, au respect de la personne de chaque Berlinois, j’ai soudain fait le rapprochement avec tous les freins, tous les obstacles qui longtemps, bien trop longtemps se sont opposés au respect des tout petits, à leur reconnaissance en tant que personnes.
C’est que je venais de lire le remarquable ouvrage de Bernard Martino « Le bébé est un combat ».
Ainsi donc, la reconnaissance en tant que personne du bébé ne suffisait pas.
Il restait encore des combats à mener, des conquêtes à confirmer, un mur à abattre, un mur d’indifférence, d’insensibilité, de silence.
Deux évènements médiatiques, humains, exceptionnels, à quelque 10 ans d’intervalle, 2 livres, 2 séries de 3 émissions d’1 heure sur Tf1 :
- Le bébé est une personne (1984)
- Le bébé est un combat (1995)
Et chaque fois un immense succès d’audience.
Les ouvrages écrits correspondants, précieux compléments très fidèles aux documentaires, le premier (« le bébé est une personne ») a été un très grand succès de librairie, mais le second (Le bébé est un combat) n’a pas connu, me semble-t-il, le même succès, et la vidéo du film des trois émissions de 1995 est introuvable.
« Le bébé est un combat » : quelques citations de l’introduction de Bernard Martino.
- « [ Je me désolais de voir que] ce titre … qui exprimait si parfaitement ce qu’il me semblait essentiel de dire au sujet du bébé en 1995, suscitait de si fortes résistances. »
- « L’idée que le bébé est un combat ne peut se comprendre sans faire référence au Bébé est une personne. »
- « Le bébé est une personne » est pour ainsi dire tombé dans le domaine public et ce qui n’était au départ que le titre d’une émission de télévision est devenu un mot d’ordre, un signe de ralliement, presque un slogan. Un peu l’équivalent, dans le champ de la petite enfance, du « touche pas à mon pote » de S.O.S.-Racisme dans le domaine sociopolitique. »
- « Le bébé est une personne, ce n’était pas non plus une émission « médicale ». C’est-à-dire ce type d’émissions animées par des gens que l’on sent plus proches des médecins qu’ils interviewent que des usagers de la Santé que nous sommes. Des émissions dont la malade est plus l’objet que le sujet. Des émissions toujours respectueuses, jamais critiques vis-à-vis du discours médical. »
- « On l’aura compris, la notion d’un combat à entreprendre ou à poursuivre, autour du bébé ou à partir du bébé, était déjà présente en filigrane dans Le bébé est une personne. Force est de reconnaître qu’il ne s’agissait nullement d’une émission pacifique et consensuelle. »
« [Ce qu’]il était tentant d’ignorer, c’était la découverte, vis-à-vis de ce petit être, de responsabilité nouvelles qui s’imposaient à nous, qui nous engageaient tout entiers ; qui impliquaient […] un minimum de remises en question. »
- « Faire que le bébé soit reconnu comme une personne fut en soi un rude combat.
- « Mais il est un autre combat, très actuel celui-là, beaucoup plus difficile à mener parce que moins évident, plus subtil : le combat pour que chacun d’entre nous, et cela suppose une vigilance de tous les instants, traite effectivement le bébé comme une personne. Ce qui signifie s’évertue à lui épargner toutes sortes de souffrances jadis ignorées ou niées dans la diversité des situations qu’il vit.
Comme un mur de silence, une mise à l’index, comme une censure discrète ?
Ces évènement médiatiques qui datent de 25 et 14 ans, mais qui sont inscrits dans les mémoires de celles et ceux qui les ont vécus ou qui ont pu les revoir, n’ont semble-t-il pas été du goût de tout le monde.
Nous verrons bientôt – (prochain (s ?) article (s) )- à quel point ils furent subversifs et donc vécus comme dangereux, par des professionnels de la Santé, pour le train-train routinier, le confort adulte de certaines pratiques médicales dans les soins apportés aux tout petits souffrants.
Ces émissions et leurs supports médiatiques (livres, VHS, DVD…), je les situe très exactement sur le même plan que les émissions de Françoise Dolto de 1976-1977, immense succès d’audience et de librairie, reprises récemment en une édition du centenaire, l’anthologie radiophonique en 6 CD « Lorsque l’enfant paraît ».
À Dolto comme à Martino, les critiques n’ont pas été épargnées. En particulier d’une certaine incompétence, elle par trop de psycho pédagogie, lui par manque de formation médicale.
À Françoise Dolto :
- Pour avoir en quelque sorte démocratisé, partagé, mis généreusement à la porté du plus grand nombre son immense savoir, son immense expérience relationnelle avec les tout petits en souffrance et leurs parents.
- Pour avoir ainsi révélé bien des « secrets » des pratiques psychanalytiques, pour avoir voulu faire œuvre pédagogique, pour avoir enfreint la sacrosainte réserve psychanalytique, le long silence des séances de cure censé laisser s’accomplir le travail d’émergence dans le champ de la conscience des anciens conflits refoulés.
À Bernard Martino :
- pour être allé encore plus ouvertement plus loin sur les chemins de la pédagogie généreuse, de la démocratie vraie, de la critique délibérée et irréfutable de pratiques pour lui révoltantes – et pour beaucoup de nous désormais – de non respect des tout petits.
Ainsi, on peut dire que Bernard Martino a contribué (avec d’autres), à fissurer, à abattre par places, ce « mur de Bébé », un mur fait d’enceintes multiples dont les matériaux étaient – et sont peut-être encore – le mépris, l’irrespect, la négation, le ravalement au rang d’objet.
L’œuvre multimédia de Bernard Martino, il est difficile de se la procurer.
Rien, inconnu au CDDP de mon département (16), et même au CRDP !
Pas un article sur Wikipedia qui lui soit directement consacré, bien qu’on puisse l’entrevoir par le biais d’autres articles (Dolto, Loczy…).
TF1 vidéo ne le connaît plus.
Restent les brocantes et sans doute quelques bibliothèques de maternelles, de crèches.
Croyez-moi, cette raréfaction est preuve de qualité, et procurez-vous, si vous ne les avez déjà, un maximum des œuvres de Bernard Martino. Elles vous transformeront en changeant définitivement votre regard sur la petite enfance.
(À suivre)
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J’ai le même souvenir fasciné de ces oeuvres ! Merci de les réveiller pour nous.