Surmoi et culpabilisations excessives

Un jour, M. Maître s’est aperçu que depuis quelque temps Petit-Bout était préoccupé et fatigué sans raison apparente. Il lui a demandé de rester un moment en classe alors que les autres repartaient à la maison.

Et M. Maître, qui devine tout de ses élèves tant il les aime, lui a dit :

« Mon Petit-Bout, il y a quelque chose qui te tracasse, qui te fait honte peut-être, qui t’empoisonne la vie quand tu y penses. Et tu y penses souvent au lieu d’écouter ce que je dis, au lieu de jouer de bon cœur.

« Eh bien Petit-Bout je te dis : ce n’est pas grave au point de te punir toi même avec tant de sévérité. Rien n’est jamais grave à ce point. Moi aussi, vois-tu, quand j’étais petit comme toi maintenant, j’avais, comme toi une ou deux épines plantées je ne sais trop où et qui me faisaient bien mal, jusqu’au jour où mon grand-père à moi qui ne parlait pas souvent mais qui voyait tout et qui m’aimait bien et que j’adorais m’a parlé comme je te parle : lui aussi avait longtemps souffert dans son cœur et dans sa tête d’une vieille blessure qui avait saigné, suppuré sans soin, sans une parole apaisante.

« Alors mon Petit-Bout je te dis : ce que tu crois si honteux, si énorme, si impardonnable, ce n’est rien à côté de tout ce que tu fais de bien tous les jours sans même t’en rendre compte. Ce n’est rien à côté du bonheur que tu donnes à bien des personnes de ta famille, à bien des camarades, à moi, à ton chien, à ton chat, simplement parce que tu es là, avec moi, avec eux. Un jour tu sauras regarder en face sans trembler ni rougir cette chose insignifiante que tu crois énorme, et tu verras alors comme elle est devenue petite et inoffensive et tu te sentiras heureux et libéré.

« Et dis-toi bien que tout le monde a comme ça des poisons qui agissent longtemps, longtemps, mais qui ne résistent pas à l’affection et à l’estime des autres.

« Alors, mon cher Petit-Bout repars vite chez toi et sois sûr que je t’aime bien, tel que tu es. »
De ce jour, Petit-Bout s’est senti plus libre et plus fort, libéré et fortifié par ces quelques mots généreux. Il savait qu’on pouvait l’aimer, mieux encore, l’estimer, malgré tout. Le mauvais rêve s’est fait rare, a disparu. Petit-Bout a retrouvé sa joie de vivre, de jouer, de travailler, le bonheur de se sentir aimé sans le poison du doute, le  bonheur plus grand encore de pouvoir aimer en retour.

Petit-Bout a alors compris que les torts et les mérites avaient un poids très variable et que certains appuyaient toujours sur le mauvais plateau de la balance.

Petit-Bout a aussi compris que les plus sadiques des vrais méchants savent flairer ses vieilles contusions, ses cicatrices encore sensibles, ses furoncles si douloureux et qu’ils se délectent à y donner de petits coups qui n’ont l’air de rien mais qui font si mal. Et c’est lui, Petit-Bout, qui passe pour l’agresseur s’il s’ avise de se plaindre et d’accuser…

Petit-Bout a compris que les bons, les justes comme M. Maître savent bien peser les cœurs et les âmes, que les fautes ne les obsèdent pas, ne les aveuglent pas au point de leur masquer d’éventuels mérites.

Petit-Bout a aussi compris que le mal qu’il fait, qu’il a pu faire, font bien plus mal à Maman et à Papa qu’à M. Maître justement parce qu’ils sont son Papa, sa Maman à lui, et que lui, Petit-Bout vient tout droit d’eux, de leur chair et que sans doute Maman et Papa se croient pour quelque chose dans ces vilaines tendances au mal que révèle le comportement de Petit-Bout.

M. Maître, lui, est à l’abri de cette responsabilité génétique, sauf sans doute aussi pour ses propres enfants, quoique son expérience de centaines d’enfants différents lui a bien montré que le cœur des parents aveugle leur raison, que leur désir d’un enfant parfait est si fort qu’ils en perdent toute objectivité au point qu’ils sont douloureusement persuadés que leur vilain petit canard à eux est infiniment plus vilain que le gracieux cygne blanc des autres.

Et M. Maître sait bien depuis longtemps que la génétique n’assure que la transmission de possibilités, que tout bébé qui naît peut se réaliser dans n’importe quelle culture, parler n’importe quelle langue et qu’une intelligence, une sensibilité, une personnalité, c’est un travail à reprendre à chaque génération par les parents, la famille, la société.

M. Maître sait combien il fallait d’intelligence, de vigilance, de savoir-faire pour vivre et survivre assez longtemps pour procréer, à l’âge des cavernes, et nous transmettre, intacte, en un infini marathon, de porteuse en porteuse, la flamme de la vie.

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