Petite histoire que disent encore les mamans louves , le soir, au fond des tanières, à leurs louveteaux qui ne veulent pas s’endormir.
En hommage à Boris Cyrulnik, Karine Lou Matignon, Frédéric Fougea pour « La fabuleuse aventure des hommes et des animaux » qu’ils savent si bien nous conter.
Il y a bien longtemps, mes petits loups mignons, un de vos grand-grand-grand-oncles, qu’on appelait Loup Tout Blanc, vivait très loin d’ici, dans le sud, du côté du grand soleil. On raconte partout que c’était un grand loup blanc superbe, plein de force et de vaillance, comme ses frères et sœurs, comme vous deviendrez en grandissant, mes chéris, j’en suis sûre.
Dans ces temps lointains, Il faisait partout si froid que même là-bas, loin vers le haut soleil, les loups avaient bien froid – et c’est depuis ce temps-là d’ailleurs qu’on dit « un froid de loup » et aussi « une faim de loup » tellement les proies étaient difficiles à capturer, surtout quand l’hiver tout blanc, terrible, saisissait la nature.
Ces vaillants loups d’autrefois, passaient le plus gros de leur temps à chasser, à chercher et poursuivre leurs proies, des chevaux, des rennes, des bisons, et même des aurochs, des sortes de grands bœufs farouches. Souvent, ils devaient se contenter de lièvres et même de petites souris… Glop ! Ils n’en faisaient qu’une bouchée !
Dans ces chasses, il y avait de la concurrence : l’affreuse hyène, qui n’est pas une parente à nous, le terrible lion des cavernes, et surtout, l’homme que vous connaissez bien mes chéris – il y en a partout de nos jours.
Autrefois, ils étaient bien rares et ces êtres étranges, malgré le froid, n’avaient guère de pelage, pas plus que maintenant, et comme de nos jours, ils marchaient, couraient sur leurs pattes arrière comme sait faire un moment votre papa pour vous amuser.
Et de leurs pattes de devant ils faisaient bien plus et bien mieux que nous qui ne savons guère que gratter avec. Ils se taillaient des flèches, bricolaient des engins pour qu’elles frappent plus fort, et leurs femelles savaient couper avec des pierres cassées, dans nos peaux de loup et celles de bien d’autres bêtes qu’ils avaient tuées, des peaux pour elles, pour leurs mâles et leurs petits.
Comme nous les loups, les hommes savaient alors s’organiser en meutes pour repérer leurs proies, les rabattre, isoler les plus faibles, puis les attaquer de tous côtés. Peut-être nous imitaient-ils?
Ils n’avaient guère de force, ils couraient bien moins vite que la plupart des animaux, qu’ils réussissaient pourtant à tuer, tellement ils étaient intelligents et même rusés, un peu comme nous les loups. Ils étaient capables de pousser tout un troupeau de chevaux jusqu’au bord d’un précipice au bas duquel ces imbéciles s’écrasaient, car ils n’avaient eu que l’idée de fuir, droit devant eux.
Vous imaginez le gâchis ! Parfois des centaines de corps fracassés…
Pour nos ancêtres loups, les hommes d’alors qu’ils découvraient étaient comme d’autres bêtes, mais étranges, étonnantes, fascinantes même !
Eux si intelligents, découvraient d’autres sortes d’êtres, pourtant bien faibles – le moindre coup de dents ou de griffe les terrassait – bien vulnérables, mais d’une intelligence impressionnante, surtout quand ils observaient leurs façons de vivre au seuil des cavernes d’où ils réussissaient à déloger les ours et même les lions !
Ils n’arrêtaient pas de bricoler du bout de leurs pattes avant, aux griffes ridicules, mais leurs dix bouts de pattes avant pouvaient se plier trois fois chacun, et il y en avait même un à chaque patte qui pouvait se mettre en face des quatre autres et tout ce que la patte attrapait ils pouvaient le tenir fort, le tourner dans tous les sens, délicatement s’il le fallait. Ils faisaient ce qu’ils voulaient et savaient même se bricoler avec du bois, des os, des silex, toutes sortes d’outils qui donnaient encore plus de pouvoir à leurs pattes.
Et surtout, surtout, ils savaient faire de grands feux qui effrayaient et éloignaient toutes les bêtes et qui rendaient leurs viandes si odorantes, si savoureuses et si faciles à dévorer malgré des dents insignifiantes.
Vous, mes loulous chéris, vous savez maintenant tout cela : leurs pattes avant sont des mains pleines de doigts, et vous savez combien ces hommes qui semblent si fragiles sont redoutables et à fuir.
Mais nos ancêtres et votre grand-grand-grand-oncle Loup Tout Blanc découvraient les hommes.
Ils n’en revenaient pas, ils étaient fascinés, séduits et effrayés à la fois.
D’autant plus qu’ils chassaient souvent en parallèle, avec pratiquement les mêmes stratégies. Les mêmes gibiers les intéressaient et les hyènes se disputaient souvent les restes des loups et les surplus des hommes si habiles et déjà si destructeurs.
On raconte encore que notre ancêtre Loup Tout Blanc était vraiment passionné par les hommes et qu’il les observait chaque fois qu’il en avait le loisir, bien plus intéressé que craintif.
On dit même qu’il prenait des risques et semblait ne pas avoir peur du grand feu bondissant et crépitant, ni des flèches et des sagaies toujours possibles.
Un jour, on vit avec terreur un homme s’approcher de lui. Mais les mains tenaient un bout de viande qu’elles ont jeté et qu’il a vite saisi et emporté hors de portée.
Ce manège s’est reproduit bien des fois et cela ressemblait à un rendez-vous. Et votre oncle et cet homme semblaient se prendre d’amitié et ne plus se craindre l’un l’autre. Au point, qu’un jour, Loup Tout Blanc est venu prendre du bout des dents la viande que la main tenait encore ! La main n’a pas frappé, les dents n’ont pas happé la main, mais ont saisi bien délicatement la viande comme pour bien montrer à l’homme qu’on était, bien que loup tout puissant, sans hostilité aucune.
Le plus sidérant pour le restant de la meute fut de voir bientôt Loup Tout Blanc lécher la main vide tendue et en accepter une caresse.
À son retour toute la meute est venue flairer Loup Tout Blanc et humer sur son pelage, en grondant, les redoutables senteurs humaines.
Loup Tout Blanc, lui, ne les craignait plus, et il arriva ce qui devait arriver, Loup Tout Blanc resta auprès de cet homme, le suivit jusqu’au gros de la horde, finit même par dormir avec eux, bien au chaud auprès du grand feu.
Il se comportait comme un mendiant, se laissait nourrir, caresser, même par les enfants, surtout par les enfants et les femmes. D’un geste, on le faisait venir, s’assoir, se coucher, se relever, se rassoir, faire le beau, tendre la patte !
On en avait honte pour lui.
Il suffisait de lui tendre un os, une côtelette de bison encore chaude, et Loup Tout Blanc se mettait à sauter de joie, à danser avec l’homme qui le faisait languir. Un enfant sans caractère, sans la moindre fierté !
C’est depuis ce temps-là qu’on ne l’a plus revu que de loin. Il semblait prévenir ses nouveaux amis de la présence de loups, de tout danger, comme si lui aussi avait peur.
Il était devenu le premier chien.
Plus jamais, dit-on, on n’a voulu l’appeler Loup Tout Blanc.
On l’appela désormais, on l’appelle encore « Danse avec les hommes ».
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J’ai lu à mon petit tout à l’heure, il était aux anges !