Petit bout et la mort
Petit-Bout n’a pas peur de la mort.
Petit-Bout sait bien qu’il doit mourir un jour.
Chaque jour, il pense à sa mort à venir, sans peur ni tristesse : un jour, il s’éteindra comme une flamme et ne restera vraiment de lui que le bien qu’il aura fait, que la chaleur qu’il aura prodiguée.
Petit-Bout voit bien que les jours se succèdent quel que soit le temps qu’il fait, quel que soit le bonheur ou le malheur du jour, quels que soient les disparus et les survivants, quels que soient leurs torts et leurs mérites.
Un jour, il le sent bien, il le sait bien, lui Petit-Bout ne sera plus là.
Et il n’en saura rien.
Car Petit-Bout ne parvient pas à croire ce que M. Curé si gentil, si généreux, si sincère, raconte sur la vie éternelle. Il ne peut pas penser que les bons et les méchants, les disparus de toutes les générations depuis la nuit des temps, de Lucy à Miss Univers, d’Hitler à De Gaulle, les anciens ennemis, les morts des camps adverses, puissent cohabiter quelque part et « vivre » en bonne intelligence, sans la moindre jalousie, sans haine ni rancœur.
Petit-Bout serait très heureux s’il avait l’assurance de revivre en un ailleurs où Beau-Chien, Bon-Chat, Maman et quelques autres de son choix le rejoindraient, leur heure venue.
Mais alors peut-être depuis cet ailleurs serait-il amené à souhaiter cette arrivée des êtres chers et par là leur fin terrestre.
Il pourrait donc y avoir, même au paradis, une sorte de manque affectif, un vide dans la félicité absolue ?…
Et puis M. Curé a bien dit que, pas plus qu’à la messe du dimanche ou au jeu de quilles ou de boules, les chiens ne sont admis au Ciel. Il doit y avoir un écriteau du genre « Nos amies les bêtes ne sont pas admises ». Même pas admissibles.
Plus de rancune, plus de désir ? Mais ce serait donc le règne de l’indifférence, l’atonie, l’asepsie générales. « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » comme devrait s’exclamer le regretté Jean Yanne.
Or le bonheur, le simple plaisir viennent toujours de la réalisation d’un désir, d’une simple envie satisfaite.
C’est à un délicieux état de manque que l’on pressent le bonheur qu’on aura quand ce vide sera comblé.
Le désir est toujours un peu douloureux.
Le bonheur est toujours l’apaisement d’une souffrance, de cette tension qu’est le désir en tension.
Et à quelque chose malheur est bon… à sa fin.
Mais le danger du trop grand malheur, des trop graves blessures qui mutilent si longtemps les Petit-Bout, c’est leur souvenir, le traumatisme qu’ils impriment parfois dans tout l’être du malheureux qui désormais peut être tenté de ressasser ses misères (quand elles ne s’imposent pas d’elles-mêmes en cauchemars ou en phantasmes), d’en tirer quelques misérables bénéfices secondaires, de s’installer pour longtemps, voire pour toujours, dans le statut de victime.
Les rentes du malheur, quand elles deviennent abusives, ne peuvent engendrer au mieux qu’une sorte de délectation morose, une aigreur revendicative.
Ces rentes du malheur dont on peut être tenté de vivre ce sont les éventuelles pitié, commisération des épargnés. Ce sont aussi les vraies rentes, les pensions qu’obtiennent certaines victimes abusives à force de pleurer et qu’on leur octroie en partie pour faire taire leurs récits de malheur que les bonnes gens, les bonnes sociétés, trouvent à la longue quelque peu indécents : « Tenez, achetez-vous un pansement et cachez-nous cette vilaine plaie. »
Un blessé de la vie se reconstruit par ce qu’il réalise dès qu’il commence à aller mieux. Alors il se sent utile, nécessaire.
Le meilleur d’une pension c’est quand, après avoir assuré une indispensable sécurité matérielle, elle commence à devenir moins nécessaire, bien qu’il arrive hélas qu’il soit indispensable qu’elle persiste.
C’est pourquoi il faut s’efforcer de résister à la tentation de l’assistance, de la dépendance, de cet état infantilisant pour les blessés graves.
La vraie vie éternelle
Petit-Bout croit très fort en une autre vie éternelle, celle de l’esprit, celle de la culture. Les hommes, les femmes survivent à leur mort par cette trace qu’ils laissent dans la mémoire des survivants, qui peut-être vont l’inscrire dans une tradition orale ou dans des écrits.
Les bibliothèques, Internet que maintenant on scanne systématiquement pour l’archiver et perpétuer l’instantané d’une certaine culture, voilà sans doute une probable et possible autre vie éternelle sur la planète Culture. Eternelle, pas totalement, puisque des bibliothèques disparaissent, emportant dans cette autre mort des pans entiers de civilisations, de possibilités d’acculturation ; puisque le dieu Profit fait courir bien des risques à la planète Terre et à ses occupants.
Les despotes qui craignent par dessus tout la réflexion de leurs sujets s’empressent d’épurer, de brûler les bibliothèques.
Un autodafé c’est la mise à mort des idées, c’est une nouvelle mort de leurs auteurs. Les nouvelles technologies de sauvegarde mettent désormais à l’abri des destructions accidentelles ou criminelles les trésors des cultures, de l’art, de la pensée.
Mais ces nouvelles technologies, comme Internet, ne réalisent qu’une sorte de compilation de tout ce qui peut ou a pu s’exprimer, le meilleur comme le pire. Il reste donc, plus que jamais, et c’est là un des rôles essentiels de l’Ecole, à apprendre à s’y reconnaître dans ce foisonnement, à faire un choix, le bon choix, celui qui sera bénéfique.
Petit-Bout ne craint pas sa mort.
Mais qu’il a peur de la mort possible de ceux qu’il aime! Comme il souffre de la disparition de ceux qu’il a perdus, de cet anéantissement irréversible. Oui, c’est ça qui fait si mal, cette irréversibilité navrante de la mort de ceux qu’on a aimés, plus rien à faire, non c’est trop dur, trop bête. Il va falloir rester avec ses souvenirs, des fantômes surgissant en clichés, en bouts de vidéos, mais qui seront de plus en plus rares, de moins en moins animés, de moins en moins colorés.
Beau-Chat, Bon-Chien, Petit-Bout et la mort.
Quand Petit-Bout regarde Beau-Chat ou Bon-Chien, il sent bien que les chats, les chiens, les animaux n’ont pas conscience de leur disparition possible. Peut-être en toute fin de maladie, quand ils sentent l’envahissement de la douleur et de la faiblesse et qu’ils vont se cacher pour mourir, sans être dérangé, comme leur mère les a mis au monde.
Beau-Chat et Bon-Chien ont bien trop à faire pour se laisser aller à la métaphysique : chaque instant de leur vie n’est que vigilance, intensité, présence indiscutable, totale.
Dame Tristesse, Sire Cafard et Pensée Noire ont bien essayé de tirer parti de la mort possible de Petit-Bout, d’ajouter ainsi à ses moments de doute. Mais non, ça ne prend pas, Petit-Bout ne craint pas la mort. Petit-Bout ne peut imaginer sa disparition, même si dès 5-6 ans il a bien conscience de l’irréversibilité de la disparition physique.
Bien sûr il croit facilement ce que raconte si bien M. Curé, puisque Petit-Bout revoit quand il le veut ses disparus : il lui suffit d’aller faire un tour dans son Pays-Là-Bas où, bien, souvent, Petit-Bout emmène ses chers absents faire une belle ballade dans les coins que lui Petit-Bout a beaucoup aimés. Mais Petit-Bout ne se fait pas d’illusion au départ pour ces pèlerinages : il lui faudra revenir, et seul, bien seul. Mais comme tous les pèlerins, Petit-Bout revient réconforté. D’ailleurs, à mesure qu’il grandit, les pèlerinages de Petit-Bout se font plus brefs et on lit clairement sur son visage, dans son regard : « je reviens de suite ».
Plus Petit-Bout voyage ainsi, mieux il va. Et bientôt, n’en doutons pas, il restera à temps plein en notre compagnie, si nous savons toujours le retenir.
Archivé sous: Petit-Bout, animal, culture, enfance, mort | Tagué : anesthésie, animaux, au-delà, écrits, bêtes, besoin, bonheur, culture, désir, disparition, envie, esprit, manque, mémoire, mort, oubli, Petit-Bout, peur, plaisir, rancune, réalisations, survie, tension, vie
Un des Petit-Bout de Pomme a dit un jour : “Comment ça, les gens morts sont au ciel ? mais alors, pourquoi ne les voit-on pas ?” Petit-Bout répond à une logique qui en effet, n’est pas celle des adultes !
Vos articles m’émeuvent toujours à un point …
Je crois que petit bout n’a pas grandi chez moi et il ne sait pas accepter le risque de la mort , n’arrive pas à croire que ce pays “là-bas” existe … alors, il se terre et agresse .. je suis heureuse de vous lire .. je crois que vous le savez, le désespoir est une tache hideuse qui s’insinue sans qu’on y prenne garde .