Grammaire fusionnelle du tout petit

Comme une langue étrangère ?
Imaginez que vous n’ayez, pour apprendre une langue inconnue, que des enregistrements sonores
.
Je dis bien, uniquement sonores. Pas des vidéos, où on repère toujours des locuteurs, des gens qui s’expriment, leurs mimiques, leurs gestes, leurs expressions…, un contexte, quelques éléments qui ont un rapport avec ce qui se dit. Ce serait mission impossible : même Champollion déclarerait forfait…
Car lui, Champollion, travaillait sur des idéogrammes, des sortes de dessins stylisés qui veulent signifier un mot, une idée. Et des graphismes, on peut les recopier, les rapprocher, les repérer dans des séquences qui ont des similitudes.
Mais des sons, du bruit : essayez de faire des repérages dans le fleuve des décibels d’une radio étrangère que vous entendez soudain !… Essayez de faire des rapprochements… Il faudrait découper la bande magnétique d’un enregistrement, faire un montage… Dur ! dur !

C’est pourtant ce que doit faire un tout petit !
Mais il y a une énorme différence : le tout petit aime passionnément la première locutrice, sa maman, qui lui parle, qui lui murmure, qui lui chante une merveilleuse musique : sa langue maternelle.

Postulat : Pour vite et bien apprendre une langue étrangère, il faut tomber amoureux/euse et être aimé/e d’un/e étranger/ère.
On aime la langue de qui vous aime, du pays qu’on aime et où on aimerait aller, revenir, de la civilisation qu’on aimerait mieux connaître…
Les meilleures motivations, les plus stimulantes, les plus efficaces, sont affectives. Pour l’adulte, l’intérêt peut parfois suffire (du travail à l’étranger, la gloire pour Champollion).
Vous comprenez pourquoi, après six années de Carpentier-Fialip, si vous n’avez pas pu faire d’échanges linguistiques, vous êtes toujours lamentablement nul en anglais. Alors qu’un bon petit coup de foudre, une bonne grosse amitié, vous auraient fait aimer viscéralement la musique du parler d’outre Manche.

Le tout petit, lui, est un petit veinard : il a droit dès sa naissance au stage linguistique intensif, et il est – et restera – chez sa corres ! Et cette corres, Maman, qu’il connaissait déjà un peu à l’oreille depuis quelques mois avant même de naître, et tous ceux qui lui sont proches, l’aiment passionnément. Maman ne cesse de lui dire des mots doux, très doux, des mots d’amour. Et Bébé va faire des progrès foudroyants. C’est magique, ça marche à tous les coups…
Les mamans, toutes les mamans, sont les meilleurs professeurs de leur langue, de leur culture.
Et Bébé, qui ne sait rien dire encore, très vite va essayer de « parler », de dire en retour des mots d’amour. Et, comme Bébé sent bien, sait bien, que tous ces bruits si doux que fait Maman, ça veut dire « je t’aime, mon tout petit, je t’adore, tu es beau, comme je suis heureuse de t’avoir… » – c’est d’ailleurs souvent ce qu’effectivement elle dit…, – maman, de son côté, sent bien, sait bien, tant les gestes, les mimiques, les regards sont éloquents, que les premiers sons émis par son bébé sont des déclarations d’amour.

La relation entre la maman et son bébé est d’abord fusionnelle, cela va durer quelques semaines pendant lesquelles ils ne feront qu’un bloc et seront difficiles à séparer. Peu à peu, Bébé va trouver des sources d’intérêt autres que maman, on pourrait dire des intérêts transitionnels, qui vont lui faciliter les inévitables séparations.

La langue maternelle est d’abord à l’image de cette relation affective fusionnelle. La langue maternelle est une des composantes essentielles de cette relation affective fusionnelle. Mais, de même qu’on ne peut rester toute une enfance en fusion affective, on ne peut se contenter longtemps de quelques sons sans signification autre qu’affective, si éloquents soient-ils.

Et c’est maman, le super prof de langue maternelle, qui va réussir à sortir avec son bébé de cette mélasse langagière trop sucrée où la compréhension s’englue.
Comme les objets transitionnels chers à Winnicott vont aider Bébé à sortir d’une relation duelle pour oser partir à la conquête du monde ;
de même, quelques mots transitionnels vont aider Bébé, avant même qu’il ne puisse parler, à découvrir dans l’océan, dans la mer sucrée de la langue maternelle, des îlots de sens, d’où il osera, tel un primitif sur sa fragile pirogue, partir à la conquête progressive du monde sonore du langage.

Quelques-uns de ces mots : Maman, Papa, oui, non, le prénom de Bébé…
En voici un autre, particulièrement précieux au moment du douloureux sevrage, qui est une véritable castration, la perte du sein maternel.

Biberon : un mot exemplaire entre tous, déjà compris bien avant la parole.
Ce « biberon » va nous montrer comment il sort peu à peu du melting pot sonore et prend à mesure des significations de plus en plus précises.
Pour le forger, pour le couler, il va falloir la convergence de flots répétés de données sensorielles, affectives, mnésiques : peu à peu son sens va s’affiner, sans cesse conforté par le contexte, par des repères temporels, de lieu, par des besoins, par des séquences devenant des habitudes.
Essayons de représenter cela :

Laisser un commentaire