Petit-Bout aime tant rire ! Il aimerait tant pouvoir rire plus souvent de meilleur cœur !
Mais même si lui n’est pas tout à fait dupe de ses allures joviales, s’il sent bien la coloration tristounette de son climat intérieur, en compagnie de Petit-Bout c’est souvent carnaval. Ou même cirque les grands jours. Ou simple séance récréative avec franches rigolades. Le réel est souvent si triste, si mesquin ! C’est comme si Petit-Bout collait un nez rouge de clown à ce réel qu’il lui faut à tout prix travestir pour oser le regarder, pour continuer à subir, pour pouvoir tenir, durer.
Petit-Bout pense parfois à cet autre Petit-Bout traîné devant un tribunal révolutionnaire, en grand danger de guillotine et donc de perdre un petit bout capital – c’est le cas de le dire – de sa personne, et que le président interpelle et nomme en lui ajoutant étourdiment une particule nobiliaire (« Citoyen de Petit-Bout »), et qui, ne perdant pas la tête – c’est encore le cas de le dire -, réplique : « Moi qui craignais que l’on me raccourcisse, voilà que vous m’allongez ! ». La chance a voulu que ce président de tribunal révolutionnaire soit accessible à l’humour – ce qui ne devait pas courir les rues – et qu’il libère sur le champ l’accusé en entendant le cri d’un génial assistant : « Qu’on l’élargisse ! »
Beaucoup sauvent aussi leur tête, au figuré, évitant grâce à l’humour de sombrer dans la folie ou la dépression. Quand le monde devient fou ou simplement inquiétant, bizarre, l’humour est comme un réflexe de mise à distance de l’intolérable ou de l’étrange, et par ce recul, Petit-Bout s’éloigne et évite la contagion de la déraison.
Mais que Petit-Bout ne se fasse pas d’illusions : ses rires et ses sourires, s’ils sont trop systématiques, sont des indices de vulnérabilité pour ceux qui savent « lire » et qui sont en quête de proies faciles.
Et si l’humour décontenance toujours un agresseur qui ne sait voir les choses qu’au premier degré, à la lumière de ses haines, si cela le désarme pour un temps, il en est que cela exaspère, et les inoffensives fléchettes du rieur lui reviennent alors zoomées en flèches bien plus dangereuses. Il y a un effet boomerang de l’humour qui est une arme toujours à double tranchant qu’il faut apprendre à manier à bon escient et avec délicatesse.
Mais tout de même, rire, sourire, voir, écouter et même subir et n’en penser pas moins, prendre l’habitude de s’élever par la pensée souriante au-dessus des agressions et des souffrances endurées, autant de règles précieuses d’une sorte d’hygiène affective et intellectuelle.
Au bout du compte, c’est tout de même une grande force – une sorte d’auto-résilience – que de savoir, de pouvoir rire – intérieurement, ne serait-ce qu’un instant – de la sale gueule du bourreau, même s’il y a tout lieu d’en trembler.
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