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Voici sans doute un des livres les plus précieux écrits par Françoise Dolto : « Tout est langage », N° 412 de la remarquable collection Folio /Essais des éditions Gallimard.

À l’origine de ce livre, en octobre 1984, à Grenoble, une conférence d’une heure environ, suivie d’un débat très riche de quelque trois heures, destinés à un public de psychologues, de médecins, d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’adultes responsables de soins apportés à des enfants en difficultés.
Dans son avant-propos à l’édition de 1987 (Vertige-Carrère), Françoise Dolto rappelle l’intitulé initial de sa conférence : « Le dire et le faire. Tout est langage. L’importance des paroles dites aux enfants et devant eux. »
L’actuel ouvrage des éditions Gallimard (1994) est l’édition, revue et corrigée du premier livre de 1987 qui s’était révélé parfois approximatif dans la transcription de la conférence et du débat.
« Mener à bien la révision de ce texte n’a pas été pourtant une tâche facile… Comme il se doit… nous avons choisi d’adopter une stratégie minimale, nous efforçant de ne toucher que le moins possible au texte initial, nous contentant d’y apporter les modifications requises pour lui restituer toute sa lisibilité. »Gérard Guillerault (p 8), qui prévient un peu plus loin : « Que l’on se garde pourtant de n’y voir que des recettes ou des conseils au quotidien. Mais le rappel, plutôt, de ce qu’une théorie ne vaut qu’à s’inscrire dans les faits, en l’occurrence les faits psycho-éducatifs et sociaux, car c’est là qu’elle avère sa pertinence et son efficacité, qu’elle confirme sa portée thérapeutique. »

Il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le langage de l’enfant.
Mais surtout sur le langage à l’enfant :
Pour Françoise Dolto, tout, absolument tout ce qui concerne l’enfant, ce qui importe de son passé et de son présent pour son devenir, ses difficultés et celles de ses parents de naissance et ceux de l’état civil, tout doit lui être dit, quel que soit son âge.
Tout doit être dit même aux tout petits qui n’ont pas la parole.
L’enfant comprend tout, « saisit » tout, « entend » tout, le verbal comme le non verbal. Et il subit les messages inconscients de l’adulte.
Le titre pourrait être « Tout est dicible ». Tout, y compris l’indicible, le caché, le soigneusement enseveli dans l’ombre et le silence des secrets de famille.

Je pense qu’une règle simple (de conduite, d’éthique relationnelle avec les enfants) pourrait être la suivante :
- Ce qui me fait mal à envisager, ce à quoi j’évite de penser, moi, adulte, ce que je crains, ce que j’essaie de refouler, cela me perturbe, cela modifie ma façon d’être avec les autres et en particulier ma relation avec mes enfants. Je suis moins présent aux autres, en tout cas j’en suis rendu différent. Je ne suis plus moi, plus tout à fait moi, et les « antennes » de mon tout petit sans parole ne me perçoivent plus si bien, parfois ne me reconnaissent plus.
-Si cette douleur, cette souffrance consciente est verbalisée, dite, exprimée en paroles, en mots « vrais », elle me libère. Le soulagement est immédiat, l’oppression diminue, disparaît même instantanément. Je me retrouve, on me retrouve. Je suis redevenu authentique. Et l’enfant, le bébé de quelques jours même, qui « sait » désormais, ira mieux.
Tout simplement parce que le poison de la douleur honteuse non dite ne frelate plus les échanges, la communication. La « ligne » est claire, sans parasitage, sans brouillage.
- Cet « aveu », cette souffrance confiée (confidence, pas contagion) par l’adulte à l’enfant ne peut se concevoir que dans le souci du mieux-être, du bonheur, de l’équilibre de l’enfant : On n’assène pas des révélations, on ne « projette » pas sa douleur comme on lancerait des projectiles pour se défendre contre le sentiment de culpabilité et l’angoisse vite agressive qui en résulterait.
-Il faut sentir du plus profond de soi-même que ce qu’on va confier fera à l’enfant autant de bien qu’à soi-même. C’est une sorte d’empathie au niveau de l’inconscient.

L’adulte lui a la parole, la parole qu’aura bientôt l’enfant (et ce d’autant mieux qu’elle lui aura fait du bien par sa vertu apaisante, d’amélioration de la relation).
Mais il n’a pas que la parole : tout son être est langage, expression non verbale, mais qui passe et qui est perçue, ressentie par l’enfant sans parole.
Dans la relation adulte/enfant, tout est échange : expression, réception, réponse, nouvelle émission adaptée aux précédents échanges, etc.
Cela ne cesse pas : Adulte et enfant sont ensemble dans un bain d’échanges, de communications incessantes, à une foule de niveaux, avec quantité de moyens, d’outils sensoriels, corporels.
Tout l’entourage, le contexte de l’enfant est langage : les odeurs, les voix, les bruits familiers venus de l’extérieur (et donc rassurants – le silence total est vite anxiogène (il y a au moins toujours les menus bruits intérieurs à la maison qui « vit »), ce qu’il verra à son réveil – donc ne pas changer le berceau, le lit de place ou d’orientation : le monde dans sa stabilité est ce que l’enfant entrevoit dans ses premiers jours ( le visage, les yeux de Maman), mais aussi (certes vaguement) le mobile qui pend, le plafond, les couleurs des murs, la lumière plus intense venue de la fenêtre. Le chien, le chat (leurs langages à eux, les sensations tactiles, olfactives qu’ils procurent). Et bien sûr les personnages essentiels de son « petit monde » que sont les frères et sœurs, les papy/Mamy)… :
Tout cela lui « parle », tout cela a sens pour lui, C’est sa bulle affective à l’intérieur de laquelle il se sait, il se sent en sécurité, à l’abri. Le tout petit n’est pas encore immunisé contre bien des allergènes venus de l’extérieur, bien des composantes affectives pour lui encore indigestes parce que pas suffisamment familières.
Mais bientôt, en fait dès les premiers jours, depuis cette bulle affective, depuis cette base arrière, Tout-petit osera des sorties, tentera de se saisir de bouts d’inconnu, tel un petit cosmonaute de l’infiniment loin, tel un petit scaphandrier de l’infiniment profond, tel un explorateur de contrées inconnues. Et ces menues conquêtes de chaque instant – même en rêve – sont incorporées à cette bulle à la fois intérieure et extérieure qui est le Moi en construction de l’enfant.
Si Maman est dépressive, si l’écosystème familial est chamboulé par la misère permanente ou par une catastrophe soudaine, cette bulle se fragilise, se fissure, se dégonfle, explose parfois en une régression massive.

C’est pourquoi il y a bien une écologie affective du contexte familial de l’enfant, et qu’il faut surveiller très attentivement les toujours possibles dérives du microclimat dans lequel baigne un tout petit.

Pour terminer, voici quelques pépites tirées de l’ouvrage « Tout est langage » (la conférence pp 19-67 ; le débat pp. 67-244) :
« Les parents qui parlent à l’extérieur, les voix qu’ils entendent in utero dès l’âge de quatre mois, c’est vraiment ce qui les attire à naître pour être en relation ave eux [« le dieu et la déesse de leur vie fœtale : les parents »]. »
Pour un enfant, tout est signifiant langage, tout ce qui se passe autour de lui et qu’il observe. Il réfléchit dessus. Un enfant réfléchit et écoute d’autant mieux qu’il ne regarde pas la personne qui parle… Il ne faut pas que les enfants regardent le maître et surtout, il leur faut, pour bien écouter, bruiter tout le temps. Si les enfants ne bruitent pas, s’ils ne jouent pas à quelque chose, ils n’écoutent pas. »
« C’est cela l’important dans le langage que nous avons avec le bébé, si jeune soit-il, et aussi bien avec un grand enfant : c’est de lui parler vrai ce que nous ressentons, quel que soit ce vrai – le vrai, pas l’imaginaire. »
« - Q : Avec les enfants mongoliens, comment doit-on faire ?
« - F.D. : Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance.
Réponse écrite à la détresse d’une maman d’enfant trisomique : « Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme les autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. »
Différences, racisme, rejets : « Toi, tu le sais, tu n’es pas comme les autres enfants, et c’est à toi de te faire ta place en te faisant aimer. » // « Tu es noir » ou « Tu es métis, et il y a des classes d’enfants qui vont te le reprocher. Tu n’as, toi, qu’à te faire apprécier, et ils verront qu’ils se sont trompés, et qu’ils son bêtes. »
« C’est sur la vérité que l’on construit, pas sur l’hypocrisie. »
« Quand quelque chose est vrai, (l’envie la jalousie que peut susciter un enfant différent des autres, mongolien chétif ou infirme… et qui « se permet de bien vivre, c’est pas possible ! ») si c’est dit, cela libère du symptôme. »
Trouvailles d’expression :
Culpabilisation et régression pré-pubère de femmes de prisonniers de guerre : « Si je n’ai pas de mari, je n’ai pas le droit d’avoir mes règles », parce que lorsqu’on a ses règles on est « enceintable ».
« Et un minable
[aux yeux des enfants de « héros », l'enfant dont le père ne s'était pas fait tuer à la guerre, n'avait été que prisonnier], cela se comporte comme un minable, cela devient un punk pour lui-même, cela se mouille, cela s’oublie, cela « cacate ».

Lisez, relisez ce livre précieux : toutes les angoisses, tous les doutes que peuvent éprouver des adultes responsables malgré tout leur amour, toutes les douleurs (séparations, abandons, maladie incurable, mort, anomalies congénitales…), qui s’abattent sur les cellules familiales, sont abordés par Françoise Dolto, en particulier dans les 180 pages du débat où elle se « livre » au risque des questions imprévues et des réponses immédiates, non préparées. On y mesure son immense générosité et tout le bien qu’elle a pu répandre dans un auditoire et maintenant dans son lectorat. Une seule et dernière et merveilleuse citation résume l’esprit de cet évènement grenoblois d’octobre 1984 :
« - Q : Comment percevez-vous le courant jubilatoire qui circule dans la salle quand vous évoquez des cas ?
« - F.D. : Je crois que vous êtes contents d’entendre illustrer des connaissances de l’inconscient, qui sont simplement de la réalité abordée d’un nouveau point de vue, avec un peu de recul, alors que vous pensiez que la psychanalyse était de la haute philosophie. Non, c’est comme la botanique, cela se vit avec le moindre brin d’herbe. »