Contraintes et surmoi
19 mars 2008 — toutpetitsUn auxiliaire des censeurs : Petit-Gendarme-Caché
Non ce n’est pas Maman qui surveille, ce n’est pas Papa qui enquête, ce n’est pas Papy qui espionne, non. “C’est mon petit doigt, disent-ils à Petit-Bout, il voit tout, il sait tout, il me dit tout”.
Et justement, dans la tête de Petit-Bout, il y a un petit gendarme qui s’installe, qui prend de plus en plus de place, parce qu’il grandit et qu’il parle d’une voix de plus en plus grondante et forte, comme un ministre, de l’intérieur, c’est le cas de le dire, et, voyez comme c’est surprenant, ce petit gendarme-là est au courant des turpitudes de Petit-Bout, lui aussi sait tout, comme le petit doigt de Maman, et lui aussi dit tout à Petit-Bout, dans sa tête. Maman, Papa, Mamy n’entendent pas ce que dit ce gendarme bavard, mais Petit-Bout l’entend bien, hélas. Et Petit-Bout se sent bien seul contre cette coalition, tel son petit Napoléon de plomb et ses derniers grognards quand il joue à Waterloo.
Mais il y a pire, ce fichu gendarme, un vrai père La Morale, se met à parler dès que Petit-Bout vient de faire quelque chose de mal, avant même que Mamy et son petit doigt s’en soient rendu compte : “C’est pas bien, pas bien du tout, ce que tu viens de faire là, Petit-Bout, tu vas sûrement te faire engueuler”. Et quand Papa découvre le pot aux roses, qu’il convoque le tribunal familial, qu’il y fait comparaître Petit-Bout honteux et vaincu d’avance, qu’il appelle à la barre des témoins son sacré petit doigt qui confirme la véracité des faits reprochés à Petit-Bout, eh bien, alors, à ce moment précis l’impitoyable gendarme de l’intérieur susurre à Petit-Bout - heureusement, il est seul à entendre - : “Je te l’avais bien dit!”.
Ah! C’est dur, et ça fait mal.
Et ce n’est pas tout : Depuis qu’il est dans la classe des grands, Petit-Bout remarque que son sacré gendarme se met à lui parler avant même qu’il ait fait la bêtise qu’il est seulement en train de fignoler en pensée : “Dis-donc, Petit-Bout, c’est pas joli-joli ce que tu t’apprêtes à faire là. À ta place, je m’abstiendrais. Crois-moi, tu vas au-devant de sérieux ennuis.”
Le plus curieux, c’est que Petit-Bout suit de plus en plus souvent les conseils de Petit Gendarme Caché, et de fait ça lui évite bien des complications, même s’il doit renoncer aux joies intenses de bien des bêtises qu’il ne peut accomplir qu’en pensée, de bien des interdits qu’il n’ose braver que mentalement.
D’ailleurs, M. Maître raconte chaque matin des histoires de morale où « tout le monde il est gentil » à la fin, et Petit-Bout s’est rendu compte que M. Maître donne des noms à Petit Gendarme Caché : le plus souvent, il l’appelle Conscience, quelquefois Devoir, Bien, Honnêteté… Et de fait Conscience fonctionne exactement comme Petit Gendarme Caché dans les histoires de morale du matin où il y a souvent un garçon, ou une fille, à peu près de l’âge des élèves, et à qui il vient de mauvaises pensées, des idées de bêtises pour tout dire. Et Petit-Bout devine à l’avance comment ça va finir ces histoires, parce que son Petit Gendarme Caché à lui souffle les bonnes réponses.
Et du coup, à la maison, comme à l’école, tous sont unanimes : Petit-Bout fait des progrès, Petit-Bout devient raisonnable, et même - Petit-Bout ne se reconnaît pas - il éduque ses petits frères et sœurs : il leur raconte à sa façon des histoires de Petit Gendarme Caché, de Bonne Conscience, les terribles histoires de morale de la classe des grands que la maîtresse des petits ne doit sans doute pas connaître, parce que Petit Frère et Petite Sœur n’en reviennent pas et écarquillent les yeux grand comme ça.
Et c’est ainsi que les Papa et les Maman disent que les cadets ça s’élève tout seul, alors que l’aîné[e] “mais qu’est-ce qu’il[elle] a pu nous en faire des bêtises avant ses dix ans !”
En plus de la famille et de l’école, il y a un autre haut-lieu de la morale : c’est l’église de M. Curé.
M. Curé, lui ne parle pas de Conscience à la façon de M. Maître. Comme lui, comme la famille, il parle souvent du Bien, mais aussi de son adversaire le Mal.
Les bêtises avec lui changent de nom : ce sont des péchés. Lulu nous a fait rire à nous tordre, même M. Curé, quand il a dit à titre d’exemple, que les goujons qu’il sortait de la rivière, eh bien, c’était des pêchés. M. Curé a bien expliqué que ses péchés à lui n’avaient pas besoin de chapeau de soleil - il voulait dire l’accent circonflexe - comme au bord de la rivière puisqu’ils naissaient dans les âmes et qu’on doit les avouer dans la pénombre du confessionnal.
Les bêtises, c’est des péchés, tout comme les mauvaises pensées et même les simples projets de bêtises. Et de temps en temps, une fois par mois, à peu près, et même plus souvent si on veut, il faut aller dans la Petite Maison des Péchés. Il y en a toujours au moins une dans chaque église, au fond, ou sur un côté.
La Petite Maison des Péchés :
Trois petites pièces. Celle du milieu pour M. Curé, celle de gauche et celle de droite pour Petit-Bout Pécheur. M. Curé entre dans sa pièce du milieu, ferme la porte ou tire le rideau. Un Petit-Bout Pécheur prend place dans une des deux pièces latérales. Il se doit d’y arriver avec une mine contrite pleine de regret, gêné qu’il est par ce vilain péché qui commence à noircir son âme comme la nicotine fait aux poumons de Papa qui fume trop (”il va finir par se choper un cancer !, et qu’est-ce que je vais devenir ? …avec Petit-Bout qui fait bêtise sur bêtise…”, pense Maman).
Oui, il faut aller du groupe des Petit-Bout Pécheur alignés sur un banc jusqu’à la petite pièce avec une expression telle que M. Curé, au cas où il jette un coup d’œil sur le nouvel arrivant, sente combien Petit-Bout Pécheur a hâte de redevenir Petit-Bout tout court, débarrassé de ces vilains péchés qui lui font faire une sorte de grimace comme s’il allait vomir après avoir fumé de la barbe de maïs.
Petit-Bout Pécheur prend la place de celui qui en a fini, qui sort quelquefois un peu rouge d’émotion, de honte aussi sans doute, parfois à la limite de la rigolade. Mais M. Curé s’occupe de l’autre Petit-Bout Pécheur de Droite. Petit-Bout Pécheur, de Gauche, donc, a tout un moment devant lui pour se faire à la pénombre, pour passer d’un genou sur l’autre, pour tendre l’oreille. Il voudrait bien connaître tous les péchés de Petit-Bout Pécheur de Droite, ceux dont il ne se vante jamais. Tous les Petit-Bout Pécheur ont dans un recoin bien sombre de leur âme quelques péchés bien laids, quelques pensées auxquelles il ne faut surtout pas repenser de peur que les Papa, Maman, M. Maître et M. Curé ne les lisent sur leur front rougissant, dans leur regard qui se trouble, quelques souvenirs de vilaines actions qui font mal, bien mal, rien qu’à les évoquer, surtout depuis que Petit Gendarme est là, bien installé, et qu’il fait comme chez lui et donne son avis sur tout, ces vilaines choses glauques qui grouillent à la lisière de la mémoire et que Petit-Bout a tant de mal à maintenir dans l’oubli, des choses si répugnantes que jamais, au grand jamais Petit-Bout Pécheur ne les dirait à qui que ce soit, pas même à Monsieur Curé qui murmure de l’autre côté de la grille, pas même à Maman quand Petit-Bout est malade et qu’il a peur et qu’il se demande si sa maladie ne serait pas justement une punition venue d’on ne sait où.
Donc Petit-Bout écoute, écoute aussi fort qu’il peut, mais ces deux-là - Petit-Bout Pécheur de Droite et Monsieur Curé - doivent le faire exprès : ils chuchotent, ils murmurent. Monsieur Curé toussote, ou fait des “hum!… hum!… d’encouragement quand son Petit-Bout Pécheur semble se croire quitte et pense en avoir fini de sa petite lessive. Tout à coup, ça s’accélère, M. Curé semble pressé d’en terminer, il doit savoir que l’âme de son petit pénitent est redevenue d’un blanc présentable. Quelques mots encore, la tirette de droite claque, celle du côté de Petit-Bout glisse et la grosse oreille de M. Curé surgit derrière les croisillons de la petite fenêtre.
Et le supplice commence. Il faudrait tout dire, mais pas question de tout dire, même à M. Curé pourtant si brave, ce serait trop de honte. Heureusement Petit-Bout Pécheur a en réserve toute une menue monnaie de petites fautes, de braves petits péchés véniels que le petit Jésus lui-même a bien dû commettre quand il était petit, vraiment petit, et Petit-Bout Pécheur se hâte de les débiter ses petits péchés sans conséquence comme fait Maman quand, de temps en temps, elle étale sur le comptoir de la banque tout un petit sac de pièces jaunes. Le petit doigt de M. Curé ne semble pas avoir le moindre don de double vue, ni le petit ni aucun des dix. En tout cas il ne l’appelle jamais à témoigner. Mais M. Curé n’est pas dupe, il souffle un peu à Petit-Bout Pécheur qui n’a plus qu’à acquiescer, à croire que c’est M. Curé tout Pur qui se confesse à Petit-Bout tout Noir. À la fin, M. Curé suggère sans plus l’hypothèse de mauvaises pensées, de gestes impurs, ce qui laisse Petit-Bout perplexe et muet, mais M. Curé n’insiste pas. Quelques prières à dire - Lulu traduit “un navet et deux par terre” - et une fois sorti c’est la liberté. Petit-Bout Pécheur est redevenu Petit-Bout tout pur, tout net, bien clair, bien blanc.
Mais cette blancheur, la blancheur des Petit-Bout est bien fragile. Et l’âme et le cœur de Petit-Bout sont vite ternis et même meurtris et pleins de bleus. Pourtant Petit Gendarme Caché qui surveille Petit-Bout jusque dans ses rêves, Papa, Maman et toute la Famille, M. Maître et M. Curé, à eux tous, ils décapent et récurent l’âme, le cœur et la conscience de Petit-Bout, s’attaquent aux taches les plus rebelles, en un mot lavent chaque jour plus blanc. Au rayon Bonne Éducation de Petit-Bout, il y a toujours un nouvel Omo… sans doute pour faire de Petit-Bout un Homo Respectabilis.









