Morceaux choisis

Hommage au tout petit

À trois ans, l’essentiel du pouvoir apprendre est en place, l’école maternelle peut prendre le relais et exploiter ces bases que l’humble famille a pu assurer. Je reviendrai souvent sur l’intérêt de tous les éducateurs et enseignants à se pencher sur les berceaux, à entrer dans les crèches et autres pouponnières, à observer, admirer, aimer ces petites merveilles, leurs futurs élèves, pour mieux les aider, mieux les comprendre, les préparer à leurs activités scolaires à venir : oui, l’école est l’héritière obligée des familles.

Oui, hommage et gloire au tout petit, au tout petit qui vient de naître, à celui qui fait ses premiers pas, à cet autre qui pleure son désespoir au seuil de la crèche, à cet autre encore qui entre confiant dans sa classe maternelle.
Hommage aussi à ce tout petit que nous avons tous été, à ce petit “moi” de notre préhistoire personnelle que nous ne connaissons le plus souvent que par des images et par ouï-dire.
Hommage surtout aux mères, à toutes les mamans, à la nôtre en particulier, qui ont su fabriquer ce chef-d’œuvre potentiel qu’est tout bébé, mais surtout qui ont su lui donner cette envie de vivre, de survivre, de ne pas se laisser aller malgré tant de faiblesse.

Échec scolaire bien trop fréquent

Jean Rostand :
Les hommes du 20ème siècle sont identiques aux tailleurs de pierre du Pléistocène…
Le petit d’homme devra refaire en quelque 20 ans le chemin qui demanda des millénaires…
Cet homme qui naît aujourd’hui… il apporte un fonds intact1, il transcende la durée, il appartient à l’humanité éternelle. S’il ne naît pas supérieur à ceux qui naissaient hier, il ne naît pas davantage inégal à ceux qui naîtront demain…Les germes se moquent de l’aventure individuelle… Nous n’ajoutons rien à l’héritage. Tout l’acquis de notre personne s’éteindra avec nous…
La civilisation fourmi est inscrite dans les réflexes de l’instinct… La civilisation de l’homme ne réside pas dans l’homme, elle est dans les bibliothèques, dans les musées et dans les codes.

- L’échec scolaire représente un gâchis désolant et inadmissible (4% seulement, - en gros 1 élève par classe - échouent pour des raisons admissibles : souffrance néonatale, maladie…, alors que 50% entrent en 6ème plutôt démunis et après bien des souffrances).
- Les enseignants, dès la petite section de maternelle, dès la crèche, sont les héritiers de la famille.
- Le petit humain naît avec un prodigieux potentiel d’intelligence, mais inachevé et en devenir.
- L’avenir d’un enfant se joue pour beaucoup dans les deux premières années de sa vie (et plus encore dans la toute première).
- Une intelligence, un caractère, une personnalité s’ébauchent dès la naissance, se façonnent tout au long de la toute petite enfance dans le contexte familial peu à peu élargi.
- Rien n’est jamais irréversible, mais toute l’éducation serait tellement plus facile et heureuse pour tous si on concentrait un peu de sollicitude et de vigilance sur cette période essentielle de la vie.
L’échec scolaire est une longue souffrance, comme d’une maladie chronique, qui souvent commence dès l’entrée en maternelle et se poursuit parfois jusqu’à l’entrée dans la vie active, où débutent alors fréquemment d’autres difficultés, sociales, relationnelles.
Mais ce n’est pas l’enfant, l’élève en difficulté seul qui souffre. Cette souffrance est triple et touche l’enfant, l’enseignant et sa famille. Nous reviendrons longuement sur cette souffrance tantôt diffuse, tantôt aiguë, par poussées, une souffrance complexe faite d’incompréhension, de colère, de révolte, de résignation aussi comme s’il y avait là comme une inexorable fatalité, une reproduction inévitable des misères de la génération précédente.
Mais la misère, la pauvreté, l’insécurité matérielle et affective, la précarité dans tous les domaines se transmettent bien trop facilement et même souvent s’aggravent de génération en génération. Ce sont elles les mauvaises fées qui entourent trop de berceaux et qui empêchent des gênes intacts et pratiquement égaux pour tous de développer leurs potentialités.

Feuërstein et le PEI (Programme d’Enrichissement Instrumental)

PEI ne signifie pas Programme d’Enrichissement Intellectuel. Non ce I (et c’est très important) signifie Instrumental. Oui ce sont les outils et les techniques du médiateur, du PEI de Feuërstein, qui sont intelligents et qui rendent intelligent, qui construisent ou restaurent l’intelligence. Et vous saurez que l’essentiel est à coup sûr le climat affectif, chaleureux et généreux, dans lequel baigne la transmission, le « passage » de compétences de celui qui sait à celui qui ne savait pas ou ne savait plus ou qui avait perdu tout désir d’apprendre.

L’apport le plus précieux de Feuërstein concerne chez les enfants en grande difficulté la remédiation intellectuelle, la restauration des attitudes de confiance en soi par l’évidence de réussites, l’importance de la médiation (le « passage », la transmission de savoirs, de compétences, d’attitudes) dans cette relation triangulaire : enfant, connaissance, médiateur.Cette acte de médiation, pour être efficace au point de restaurer l’espoir et la confiance chez les plus déprimés ou révoltés des enfants en échec, suppose chez le « passeur » une authentique générosité qui ne se satisfait que l’évidence du bonheur, de l’équilibre retrouvés chez l’enfant.
Un livre précieux explique longuement ces processus de restauration des attitudes et des aptitudes :
Rosine DEBRAY « Apprendre à penser - Le programme de R. Feuërstein: une issue à l’échec scolaire » ESHEL 1989
Vous y apprendrez que l’intelligence d’un enfant est une construction, que rien n’est jamais perdu, qu’il s’agit souvent de restaurer, de reconstruire, de consolider, d’apprendre ou de réapprendre à l’enfant des techniques de saisie, de compréhension du réel, du monde, de lui donner des outils, des instuments efficaces.

La langue maternelle

Cette langue maternelle c’est celle du cœur, celle qui n’a pas besoin d’être comprise, c’est la langue des mères à leurs bébés, celle que peu à peu elle leur apprendra, elle et son entourage; c’est la langue du pays où on naît, où on passe son enfance. C’est cette musique ineffable qui émeut tant les exilés, les prisonniers, quand soudain ils l’entendent dans le brouhaha à peine perçu des étrangers.

A peine poussé son 1er cri, Petit-Bout est assailli de sensations déplaisantes : quel froid au sortir du hammam à 37°! que de bruit ! on a déréglé la sono…, et cette lumières, ces sunlights !, et puis on le tourne, on le retourne, on le frotte, on l’explore, parfois on le pique au talon, déjà la souffrance…Par bonheur, dans ce monde hostile où ce petit d’homme n’aurait seul aucune chance de survivre, il y a un havre de paix, de sécurité, de réconfort après tant d’épreuves : les bras de maman, sa tiédeur, et surtout son odeur, unique, et sa voix, reconnue, si apaisante.
La voix de maman, maman fatiguée souvent, mais toujours émue de voir enfin ce tout petit d’elle, et qui se met à lui « parler », à lui dire des choses qu’elle seule sait lui roucouler, lui murmurer comme en confidence. Oui dans ces premiers contacts, le langage humain est bien un ramage, comme le dit si joliment Paul Osterrieth, fait de petits bruits, de petits rires, de petits mots décousus, de vocalises amoureuses. Au total, ce long message de bienvenue est un monologue amoureux, assurément longuement mûri, rêvé, mais c’est aussi le duo de deux cœurs en harmonie.
Toutes les mères, humaines comme animales, ont cette infinie douceur pour accueillir leurs petits, et toutes savent les envelopper dans un bain de chaude tendresse fait de tiédeur, d’affection, de langage amoureux.

(À suivre)