Le baume de mots vrais de Françoise Dolto

On le sait, il y a parfois, hélas, de mauvaises fées, des sorcières qui se penchent sur les berceaux, et qui, envieuses ou anxieuses, distillent des propos fielleux quant à l’avenir du tout petit nouveau venu : « Ah ! Avec celui-ci [ou celle-là], ça ne sera pas facile !… » Il est vrai que parfois les gênes ou la seule malchance néo natale jouent de sales tours aux nouveaux nés qui n’ont pas que de bonnes cartes dans la première donne de leur jeu et qui leur confèrent d’emblée l’allure de vilains petits canards à l’avenir douteux.
Eh bien ! Malgré cela, Françoise Dolto la super bonne sorcière sait conjurer ces noires prédictions. Habituellement, les magiciennes, même les meilleures des bonnes fées, tiennent à leur pouvoir – et à leur emploi - et gardent précieusement leurs secrets, mais Dolto est si généreuse, si désireuse du mieux-être de tous les tout petits qu’elle nous livre ses formules et même ses secrets d’alambic.

Quelques prescriptions de ce baume de parler vrai de Françoise Dolto (j’en ajouterai d’autres de temps en temps) :
Enfant adopté
« Ce sont tes parents adoptifs, comme tu es leur enfant adoptif. Ils sont comme toi : tu es adoptif, ils sont adoptifs… Deux autres, que tu ne connais pas, ont été tes parents géniteurs. Tu as été engendré par ta mère de naissance, elle n’a pas pu t’élever, et t’a confié en vue d’adoption ; elle t’avait mis au monde sain et solide puisque tu as survécu à votre séparation. »
« Comme je suis reconnaissante à ta mère de t’avoir mis au monde et de m’avoir donné la joie de pouvoir t’élever, bien qu’elle n’ait pas pu te garder, quelles qu’en soient les raisons, je n’en sais rien, ton père non plus ; en tout cas, quelle joie ils nous ont donnée d’avoir un bel enfant, et comme ils devaient être bien pour que tu sois si bien. »
(« Tout est langage » Folio p217)
À la mère désespérée d’un enfant mongolien de 3 jours :
« Il faut le leur dire tout de suite, dès leur naissance » p 158
« Dites à votre fille pourquoi vous pleurez, qu’elle est trisomique 21, qu’elle n’est pas comme d’autres enfants dont on sait comment les élever. Employez le mot « anomalie génétique » et dites-lui que vous pleurez parce que cette anomalie fait que vous ne savez pas comment vous pourrez l’élever et que vous avez peur qu’elle soit malheureuse. » Tout est langage » Folio p159)
Maladie grave
:
« …Il faut le lui dire tout de suite, lui dire : « Tout ce que tu ressens, tu peux m’en parler ; c’est toi qui sais comment cela va ; il faut que tu renseignes le médecin, et s’il n’a pas le temps de t’écouter, moi je le ferai. »
Le Parler vrai d’un enfant qui se savait condamné :
« Tu diras à maman que je l’aime même quand je suis mort. »
Et Françoise Dolto ajoute « Cela fait partie du vivre que de mourir pour chacun de nous, et c’est beaucoup moins angoissant chez les enfants que chez les adultes, parce qu’ils n’ont pas de responsabilité. Ils en ont un peu comme celui-là avait la responsabilité de sa mère. »
L’infirmière lui avait demandé conseil :
- «Cet enfant est en train de mourir, la mère est dans un état épouvantable. Qu’est-ce qu’il faut lui dire ? Faut-il la prévenir ? Elle va arriver dans huit jours, l’enfant sera mort, elle n’a pas l’air de s’en douter…
- Écoutez, moi je ne sais pas, mais l’enfant sait. Il connaît sa mère. Demandez-lui. »
L’infirmière, à l’enfant :
- «Qu’est-ce que tu crois qu’il faut dire à ta mère sur l’évolution de ta maladie ?
- Elle ne peut pas supporter que je vais mourir ; alors tu feras ce que tu pourras. » «
Tout est langage » Folio p155…

La recette du baume du parler vrai façon Françoise Dolto :
Une part de chacun des ingrédients suivants (on les porte presque toujours en soi sans bien s’en douter et ils se révèlent quand joue notre capacité d’indignation et notre besoin d’engagement, d’action, notre refus de rester indifférent et passif)
- altruisme
- générosité
- humanisme
Tout cela bien mêlé à des mots de tous les jours, des mots clairs, sans ambiguïté, « Il faut dire aux enfants les mots justes… Nous disons les mots aux enfants bien avant qu’ils sachent ce qu’il y a sous les mots. » Mais aussi des mots à vous, de votre langue, de votre dialecte, de votre patois même – il est souvent si riche en sentiments simples mais forts et vrais (c’est encore heureusement souvent la merveilleuse langue grand maternelle).
Françoise Dolto répond à la question :
- « Comment peut-on comprendre que l’enfant comprenne le langage ?
- Je ne sais pas, mais c’est vrai. Et il comprend toutes les langues. Si une Chinoise lui parle en chinois, une Arabe en arabe, et une Française en français, il comprend. Il comprend toutes les langues. Peut-être intuitionne-t-il ce qu’on veut lui dire. Peut-être est-ce communication d’un esprit à un autre esprit. Il en a l’entendement.
En couveuse, l’enfant n’entend pas avec ses oreilles physiques que sa mère est là, il a l’entendement de sa présence autre, mais qui est la suite de cette même présence quand il était in utero. Sa mère in utero, c’est sa mère ; sa mère qui vient pour lui et pour elle, l’aimer quand il est dans la couveuse, c’est aussi sa mère. Un cœur à cœur se renoue à défaut d’un corps à corps. »
(« Tout est langage » Folio p215)

Administration : Essentiellement par voie auriculaire, sous forme de phrases et de mots simples. Mais aussi accessoirement et simultanément :
- par voie cutanée (par le contact chaleureux)
- par voie olfactive (par l’odeur reconnue)
- et bien sûr par la vue (par les yeux de l’enfant qui vous voit lui dire ces mots avec une expression – perceptible aussi dans le ton – de sincérité, d’authenticité)
En fait le parler vrai est un bain langagier, un bain auquel on a ajouté les précieux sels de la tendresse, de l’amour, du désir de vie pour l’enfant, de la confiance que l’on a dans le potentiel de progrès d’un tout petit, dans la certitude que l’on a que, quel qu’il soit en ce moment, il est digne que nous soyons ses passeurs.

Posologie :
Il n’y a pas de dose limite, pas d’âge limite, pas de thème interdit, du moment qu’il s’agisse de la vérité de l’enfant, de ses origines, de son passé, si douloureux soient-ils : Personne, surtout pas les tout petits, ne se lasse d’une parole vraie enrobée de tendresse et d’amour.

Contre indications :
Aucune contre indication pour les enfants, si jeunes soient-ils. Aucun risque, ni allergie, ni accoutumance, ni dépendance.
Quant aux adultes, tous seront bénéficiaires de ce parler vrai aux tout petits. Ils apprendront même pour leur plus grand bien à se parler vrai entre eux…
Les seuls à tenir éloignés sont les pervers sadiques notoires (mais Marie-France Hirrigoyen vous dirait que leurs victimes, même adultes, tombent des nues quand elles découvrent celui ou celle qui les harcèle, souvent très proche et faisant parfaitement illusion.)

Les pré-requis du parler vrai.
Quelques conditions préalables tout de même : Ce n’est pas une recette magique, il faut donner de soi-même, avoir développé en soi quelques qualités.
Il suffit d’être capable d’un parler suffisamment vrai, authentiquement généreux et désireux du bien de l’enfant (un peu comme Winnicott parle d’« une mère suffisamment bonne »). Mais rassurez-vous, la pratique du parler vrai vous transformera, vous rendra presque toujours meilleur: Le parler vrai fait du bien aux tout petits mais aussi à celles et ceux de leurs proches qui le pratiquent.

Tout simplement parce que parler vrai à un tout petit a très souvent valeur de serment : c’est un engagement qui le portera, lui le tout petit si vulnérable, si menacé peut-être, mais qui vous portera, vous aussi. Vous serez tenu à garder cette attitude positive et vous serez soutenu dans cet effort par le seul fait d’avoir su employer ces mots dans le climat affectif qu’il leur faut.
Vous deviendrez tout bonnement l’un de ses plus précieux tuteurs de résilience.

Marionnettes : leur parler vrai, leur agir vrai

La marionnette pourrait être vue comme une sorte de personnage, d’être transitionnel entre virtuel et réel. Un personnage que l’enfant (ou le marionnettiste pour que l’enfant s’y identifie) charge de sentiments, d’émotions, d’intentions, de désirs humains, le plus souvent enfantins. La marionnette, cet être mixte va vivre dans un monde imaginaire, imaginé. Elle va y jouer un rôle qu’elle seule, innocente, peut se permettre de tenir dans risque de sanctions.

Admirez cette « danse des petits pains » par Charlie Chaplin dans « la Ruée ver l’or », la dextérité de Charlot.
Mais le plus admirable c’est que nous voyons, nous projetons (un mot du cinéma…) dans cette scène ce que nous voulons y voir. Ce que nous pouvons y voir. La musique, l’ambiance du film, ce qui a précédé, ce que nous anticipons, ce que nous avons aimé dans notre vie, les mimiques de l’artiste, tout cela compose pour chacun de nous un bouquet personnel de sensations, comme toute œuvre d’art.
Le théâtre de marionnettes est l’auberge espagnole où nous venons de faire halte : nous y trouverons ce qu’il y a en nous de richesses ou de mesquineries, notre capacité d’émerveillement, notre acceptation ou notre refus de ce jeu symbolique, notre adoption ou notre rejet de ces êtres transitionnels qui nous permettent des incursions dans l’irréel et néanmoins possible, qui nous représentent, qui sont un peu de nous osant se risquer.
Ici, dans ce cas précis de la danse des petits pains avec Charlot, pas de grand risque, sinon de nostalgie un peu douloureuse au retour de ces contrées où règnent, pendant le temps magique de la danse, la beauté, la grâce, la gentillesse…
Mais rappelez vous aussi le même Charlie Chaplin devenu la Marionnette, le dictateur, le pantin Hitler en train de jouer avec le globe terrestre. Alors là, fini de sourire, notre rire était crispé. Et pourtant ce guignol Hitler avait la même fonction d’accompagnement transitionnel, de nous permettre d’oser entrer dans l’inimaginable : la dictature la plus atroce encore possible si nous ne sommes pas suffisamment vigilants car, et c’est le message subliminal que le clown nous adresse ainsi : toutes les tragédies ont d’abord l’allure de jeux grotesques, de sinistres farces (« Non ! ce n’est pas possible ! »).

La marionnette dit à notre réalisme: « ne croyez pas trop en moi. Vous voyez bien que je ne suis qu’un objet de pas grand-chose ». Les petits pains nous disent : « Faut pas [trop] rêver, nous n’avons rien de la grâce des ballerines, ni tutu, ni « petits chaussons de satin blanc ». Nous ne sommes qu’illusions et leurres grossiers. » Et le Dictateur lui aussi veut se montrer, sans grand pouvoir, sans danger en ce sas, inoffensif.
Et en même temps, les marionnettes nous exhortent : « Allez! laissez-vous aller, laissez-vous porter, transporter par le rêve, dansez avec nous, tout au moins en pensée, ouvrez la malle aux souvenirs, aux émotions. Bien sûr vous aurez un petit peu mal après, mais vous emporterez aussi notre souvenir d’objets à rêver et vous pourrez quand vous voudrez vous refaire en pensée une petite projection intime et pourquoi pas une ruée vers l’or à votre façon avec saloon et « vraies » danseuses que vous serez ou que vous applaudirez… Et le guignol d’Hitler glisse à notre inconscient : ne vous fiez pas trop à mon apparence.

La marionnette peut oser parler vrai. Puisqu’elle est censée n’être qu’objet ou, au plus, quelqu’un d’autre que moi. Et dans son parler vrai elle questionne souvent son « montreur » (son père alors – mais on voit des marionnettes enfant accompagnées de plusieurs membres de sa famille virtuelle). Et elle pose des questions essentielles (pour un enfant du jeune public) : « Tu m’aimes ? – mais oui. – Tu m’aimes comment ? – Très fort. – Et lui, (regard, geste vers la marionnette nourrisson qui est dans le berceau), tu l’aimes aussi fort? – Bien sûr – Fais-moi un câlin… Encore… très fort… »

C’est la force de l’esprit humain de pouvoir, de savoir donner du sens à des objets, à des êtres de fiction. Et peut-être surtout de savoir atténuer, nuancer une signification trop lourde, intolérable, trop réaliste, trop prégnante. Et même de savoir la travestir, la modifier, la coder, la rendre méconnaissable pour un temps. Ce que fait le rêve.
Un spectacle de marionnettes, c’est sans doute une forme de rêve éveillé.
Je peux être mon propre marionnettiste.

La marionnette, comme tout faire-semblant est un jouet. Bien plus : un jeu, une faille, une lézarde dans un réel trop dur par laquelle la compréhension va se glisser.
Comme le doudou, être-objet transitionnel entre la maison et l’école, l’ailleurs, le loin, la marionnette est un être-objet transitionnel entre le réel et le possible (craint ou espéré) devenu grâce à elle imaginable, donc vivable un jour s’il le faut. La marionnette contribue à d’éventuelles futures résiliences.

Emmenez votre tout petit voir, entendre, vivre l’ambiance magique d’un spectacle de marionnettes.
Mieux encore, donnez-lui quelques personnages marionnettes et soyez marionnettiste pour lui, avec lui.
Ces marionnettes, faites-les ensemble avec des objets de tous les jours
, des légumes par exemple : Dessinez (ou creusez) des yeux, une bouche, ajoutez un nez à une grosse pomme de terre (qui pourra être le papa, ou le gendarme comme chez Guignol…), une pomme de terre moyenne.
C’est alors que les savoir-faire, les compétences des aînés déjà scolarisés seront triplement précieux, pour la réalisation matérielle, pour la manipulation des marionnettes et pour oser leur prêter des propos (on devient acteur en fréquentant des acteurs, n’est-ce pas, parfois un peu cabotin, avec des trucs de métier – mais soyez sûr que l’enfant, lui est sincère dans ses improvisations tant sont intenses ses besoins d’identification, de projection, d’expression, de communication ?…). Essayez aussi ensemble (avec papa et ses outils et quelques bouts de bois, avec vos coupons de tissu, avec les couleurs des aînés…) de réaliser un petit théâtre de marionnettes
Surtout ne soyez pas trop exigeant quant à la qualité de vos réalisations en commun : les enfants sont d’une indulgence immense dans ce domaine, l’essentiel pour eux est de pouvoir très vite assouvir leur besoin de magie, de poésie, de pouvoir s’identifier en voyant agir le personnage, en l’entendant parler, en s’entendant parler lui-même s’il ose s’identifier au point de tenir un rôle parlé. Rappelez-vous le bonheur que procure un bonhomme de neige et comme il est d’autant plus émouvant qu’il est sommaire. L’esprit humain, l’œil compensent et gomment toutes les imperfections, toutes les approximations. Et le miracle c’est que notre imaginaire à chacun de nous enrichit le misérable objet de toute une bulle immense de souvenirs, d’évocations, de projets, de projections. Chacun de nous selon sa richesse ou ses misères – certains se contentent de bien peu, de rêver, d’espérer. C’est comme dans l’auberge espagnole.
Si vous tenez à préserves vos pommes de terre – qui deviennent une matière première base de créativité hors de prix- pensez aux poireaux : ils sont longilignes, de toutes tailles, élégamment vêtus de vert, et leur tête chenue fait merveille. Si vous tenez à leur faire un regard, un nez, une bouche, vous saurez bien incruster trois ou quatre clous de girofle (attention tout de même aux petits accessoires: vos tout-petits explorent et identifient beaucoup par leur bouche…)
Et pensez aux fleurs du jardin, aux formidables tulipes qui ont tout naturellement les unes par rapport aux autres des positions relatives, des différences de taille et d’épanouissement, des postures, des inclinaisons qui font penser à des conversations, à des colloques. Vous pouvez même les faire parler entre elles sans avoir à les cueillir. Et ainsi la conversation pourra reprendre un autre jour : « - Mais comme elle a grandi votre fille, Mme Tulipe ! – C’est qu’elle boit bien tout ce que le jardinier lui donne… »
Si vous n’avez plus de tulipes, les roses de mai-juin feront merveille. Et si vous n’avez pas de jardin, les grandes marguerites des champs, les boutons d’or seront de formidables acteurs. Vous pourrez organiser diverses petites réunions dans plusieurs vases. On pourra même, rose, aller en visite dans le vase-maison des marguerites : la fleur des champs recevant la fleur des villes…
Dites-vous bien que tout, absolument tout peut être objet de projection, d’identification. J’ai vu récemment un formidable spectacle « La balle rouge » par la « Compagnie du Chat Pitre » qui se dit justement « Théâtre d’objets », merveilleusement accompagné ce jour-là au bandonéon par « Artango « (Jacques Trupin) : Les personnages ne sont que des frites, des frites en mousse jaune bien visible dans le noir, d’une quarantaine de cm pour les parents. Ces parents vont avoir un bébé, puis ils vont se lasser l’un de l’autre et se séparer. Le tout petit, est bien malheureux et compense par son attachement à une balle rouge qui grandit, devient immense à la mesure des besoins d’amour. La souplesse des matériaux, (et la dextérité des manipulateurs) font que tout le public, adultes et enfants, est saisi de tendresse pour cet enfant objet qui vit si vrai les émotions réelles des enfants, vécues ou craintes.

Mais surtout, faites parler vos marionnettes :
Vous, le papa, la maman, profitez de la circonstance, parlez par la voix, les postures, les déplacements de la marionnette que vous tenez, à la marionnette de votre enfant (si c’est en duo), mais aussi à celle d’un autre de vos enfants, à celle de Papa… (si c’est toute une troupe qui se produit ce jour-là dans le coin de la cuisine ou du salon…) Parlez ainsi par personnage transitionnel interposé à vos tout petits (même s’ils ne parlent pas encore, vous verrez comme ils boiront tout cela des yeux, comme ils seront bon public, comme ils en redemanderont) Ce sont pour eux dans le domaine du virtuel des mots possibles de véritables schèmes sensori-affectifs, comme le sont dans celui des objets réels leurs schèmes sensori-moteurs. Ils manipulent (ou voient manipuler) certes des objets, mais en fait ce sont des émotions dont ils sont chargés, dont ils les chargent en pensée, qu’ils manipulent.

Vous l’avez bien compris, l’essentiel est alors de parler, de faire parler, de provoquer, de susciter des répliques, si votre tout petit est en âge de le faire, ou s’il ose le vouloir. Mais même s’il se tait, soyez sûrs que les pensées passent, les siennes… et les vôtres et celles des autres partenaires de la saynète.
Soyez alors sincère dans votre jeu, soyez authentique. Le sens des mots dont la marionnette est l’ambassadeur l’atteindra alors positivement.
Parlez vrai à vos tout petits à travers ces merveilleux porte-parole que seront vos marionnettes. Le prétexte du jeu permet à chacun des sincérités, des audaces même de propos et de pensées.
Et dites-vous bien que plus la marionnette est rudimentaire, plus elle offre de degrés de liberté aux projections.

Le théâtre de la vie

L’homme est un animal qui a reçu à un degré exceptionnel la faculté de représentation, cette prodigieuse et fantastique fonction symbolique qui permet à la bête humaine de prendre du recul par rapport au réel si prégnant, de le réfléchir, d’y réfléchir, d’en faire donc une image qu’il peut travailler et modifier en pensée. En représentation, en pensée, mentalement, l’homme peut ainsi répéter et répéter cent fois, scène après scène, avant de se risquer à entrer véritablement en scène, geste après geste, acte après acte, la pièce de sa vie, et de séance en séance, jour après jour, l’homme acteur de sa propre existence améliore son jeu.

Et chacun peut donner son interprétation personnelle du prodigieux scénario qu’est la vie.

Petit-Bout, ta séance, ta vie, tu vas la jouer sur la scène immense de la terre, une scène aux mille décors, aux acteurs innombrables parmi lesquels tu te choisiras quelques partenaires selon ton cœur, ton goût, alors que bien d’autres te seront imposés par le hasard et les circonstances.

Certains ont besoin de croire en un metteur en scène suprême qui serait capable de tenir et manipuler sans les emmêler les fils des milliards de marionnettes que nous serions.

Ta liberté de mise en scène, ta créativité, ne seront pas totales, jamais :
Des partenaires te seront imposés : tes parents, ta famille te donneront d’abord la réplique tout en t’enseignant le b-a ba du métier d’acteur, ils t’apprendront, eux et l’entourage, puis l’école, les ficelles et les risques du métier. Il y aura mille souffleurs pour te soutenir, mais aussi mille siffleurs qui ne t’épargneront guère. Tu recevras aussi quantité de “tomates” et de projectiles divers, mais ce sont les huées qui t’infligeront les blessures les plus cuisantes, celles de l’amour-propre blessé, qui allie en une potion redoutable les poisons du sentiment de ne comprendre rien à rien et de n’être ni aimé, ni apprécié.

Cet étrange animal qu’est l’homme a développé à un point incroyable la faculté d’être mécontent de lui-même : son aptitude à la réflexion, à se réfléchir lui-même fait qu’il est le spectateur du spectacle qu’il donne, et son surmoi, et sa morale, et sa religion, et ses idéaux sont dans la salle, au premier rang, et voient tout, et leurs reproches sont sans pitié : pas de cris, pas de sifflets, pas de jets, mais l’expression courroucée d’un mécontentement sans appel qui fait bien plus mal que des coups.

Dans ce fantastique jeu de rôle qu’est une vie, le hasard tient lui aussi sa partie et t’imposera bien des improvisations, parfois terriblement difficiles et douloureuses, des interprétations de scènes inattendues, parfois des rôles ingrats dans des scènes d’horreur. Et il t’arrivera alors d’être tenté de quitter la scène sous les huées, celles du public, de tous les censeurs intimes de ta bonne éducation, de certains de tes partenaires - pas tous, jamais tous, il y en a toujours qui te regretteront et te pleureront, dans un recoin du décor et même au fond de la salle et tout là-haut au poulailler, quelques humbles au grand cœur.

Comment savoir, comment sentir qu’on est aimé quand on est submergé par la honte? Alors, public et partenaires, ne ménagez pas vos bravos à l’artiste, il s’en souviendra peut-être quand le doute et peut-être la tentation d’en finir l’empoigneront.

Mais un acteur se prend au jeu et il en faut pour le faire raccrocher. Et puis il y a tout de même des entractes et les changements de décor qui laissent un peu le temps de souffler, de se retrouver après tant d’identifications à tant de personnages différents, de se ressaisir après un four. On va faire en coulisses un petit pèlerinage de quelques pas de méditation et si on a le temps, un tour dans sa loge pour réparer les craquelures du maquillage.

Le maquillage, le masque, c’est peut-être cela la caractéristique majeure des acteurs de la vie, la difficulté, la quasi impossibilité d’être vraiment soi, authentique et vrai. Nous sommes tous des Pinocchio façonnés par on ne sait quel Gepetto, et notre nez ne devrait guère cesser de jouer au yo-yo tant il est rare que nous puissions nous permettre le luxe de la vérité.

Petit-Bout n’est pas toujours satisfait, tant s’en faut, des partenaires obligés de bien des scènes où il doit figurer. Il y en a qui sont toujours là, au premier plan, qui tirent la couverture à eux, les grands frères et grandes sœurs en particulier qui semblent si bien connaître leur rôle, les premiers de la classe, les petits chefs de service, tous ces prétentieux qui sont tout en haut de l’affiche et qui ont tous les vivats.

Heureusement, Petit-Bout s’esquive chaque fois qu’il le peut et va rejoindre des partenaires de son choix avec lesquels il s’offre selon son identité et son état de Petit-Bout quelques saynètes de derrière les fagots du genre partie de billes, chasse au lance-pierre, drague des filles – ou des mecs –, orgie de gâteaux ou de bonbons ou de lecture…

Souvent même – et plus on est Petit-Bout, plus cette tendance est affirmée, Petit-Bout se choisit des partenaires particulièrement inoffensifs, puisque venus de ses souvenirs ou de son imaginaire.

Les compagnons de lecture – les personnages du roman ou de la pièce – deviennent très souvent des partenaires quand Petit-Bout un peu las ou un peu déçu par l’auteur se permet une pause-rêverie où il refait le scénario, et même le casting, puisqu’il se mêle souvent avec talent et délices à la distribution en s’identifiant au héros où à l’héroïne de son cœur.

Oui, Petit-Bout est un grand spécialiste de l’usurpation d’identité par le biais de ses identifications coups de cœur avec les héros qui l’enthousiasment.

S’il existait quelque ordinateur capable d’enregistrer ces rêveries, tous ces rêves fous qui refont le monde et veulent le rendre habitable aux déshérités, aux faibles et aux malheureux, on trouverait assurément dans ce fabuleux dépôt toutes les recettes d’un possible paradis sur terre.

Et Petit-Bout se demande souvent combien d’ébauches de romans inachevés, d’œuvres d’art abandonnées dans un coin d’atelier, combien de rimes sont restées filles uniques, orphelines, faute de temps, ou parce que la vie si prégnante, plus exigeante qu’un bébé qui fait un caprice, oblige le rêveur au retour précipité sur terre comme un équipage de fusée menacé de panne de batterie. Ce n’est pas l’inspiration qui fait le plus souvent défaut, mais la quiétude, cette liberté de l’esprit et du cœur, même si quelques chefs d’œuvres ont pu être enfantés dans le fracas et la souffrance. Mais c’est en fait souvent le besoin de dire, d’écrire, de peindre qui germe alors ; et seule un peu de paix revenue autorise la prise de distance, le rêve, la rêverie, la poésie, et permet au résilient tranquille d’oser saisir la plume ou le pinceau, faire de sa souffrance contenue, maîtrisée, une œuvre d’art, une raison de recouvrer un peu d’estime de soi.

Car la vraie résilience débute dans la douleur alors que naît le besoin de dire, de sortir de soi ce témoignage, cette vision qu’on a eu de la souffrance.

C’est en cela que Boris Cyrulnik a raison de parler de « merveilleux malheur ».

A condition toutefois de ne pas être totalement brisé ou paralysé ou rendu muet. A condition que les « braises de résilience » - et il y en a toujours, et même encore au moment de la mort, quand on se replie sur ce qu’on a eu de plus précieux – soient oxygénées par quelque médecin ou même le plus souvent un simple secouriste bénévole du cœur et de l’âme qui aura su lire à temps la soif, la famine, la peur et la douleur muettes, qui saura dire les mots qui apaisent, qui tiendra la main et fera sentir sa simple et précieuse présence.

Quand le rêveur se nomme Victor-Hugo, on a le sentiment que le temps précieux de la rêverie sacrifié aux petites choses obligées de la vie est un peu un vol fait au patrimoine de l’humanité.

A la lecture de la belle biographie de Hugo par Max Gallo, on est sidéré de voir comment un homme si généreux, si authentiquement humaniste, a pu être à ce point en proie aux critiques mesquines, combien ont voulu le détruire, et on est impressionné de constater à quel point il était porté par son besoin irrépressible de dénoncer partout et toujours « les misères » - ce qui était le premier titre prévu pour « les misérables » - de combattre sans relâche la souffrance, la douleur, l’injustice, tous les extrémismes, l’esclavage, la peine de mort…

Quand la guerre stupide vient confisquer tant de chefs-d’œuvre potentiels déjà pressentis dans la courte vie d’un artiste, d’un poète ou d’un savant, on se sent frustré de leurs réalisations virtuelles qu’on ne connaîtra jamais.

Et pourtant, et heureusement il suffit de quelques-unes de ces fleurs si spéciales du génie pour donner beaucoup de miel à butiner, et chacune des abeilles que nous sommes peut trouver dans les vastes champs de nos civilisations les corolles qui lui conviendront le mieux. Petit-Bout sait bien qu’un poème de Baudelaire, une chanson de Brel, « la prière » de Brassens, quelques lignes d’un conte populaire, quelques pages de Tolstoï suffisent à transformer une vie, à l’éclairer, à la vivifier pour toujours en lui donnant un sens et un but. Ces génies de la pensée et du cœur sont aussi nos pères et mères et nous sommes tous quelque part un peu les orphelins de ceux qui disparaissent trop tôt, d’un Alain Fournier, d’un Louis Pergaud.

Oui nous sommes tous plus ou moins en représentation.

Alors, puisque nous devons jouer un rôle, efforçons-nous de choisir dans le vaste répertoire de notre culture, de notre histoire, de l’humanisme quelques rôles où la dignité soit sauve et qui honorent la mémoire des grands maîtres dont nous peuplons notre panthéon intime. Si la chance est avec nous, si nous avons du talent et si nous avons été bien formés, nous pourrons peut-être jouer nous aussi quelques scènes de bravoure. Mais sachons nous contenter pour le quotidien d’une partition souvent modeste et aussi collective que possible. Le soliste souffre toujours plus des huées éventuelles que chaque chanteur de la chorale.

Rire, sourire, les vertus curatives, souvent salvatrices de l’humour

Petit-Bout aime tant rire ! Il aimerait tant pouvoir rire plus souvent de meilleur cœur !

Mais même si lui n’est pas tout à fait dupe de ses allures joviales, s’il sent bien la coloration tristounette de son climat intérieur, en compagnie de Petit-Bout c’est souvent carnaval. Ou même cirque les grands jours. Ou simple séance récréative avec franches rigolades. Le réel est souvent si triste, si mesquin ! C’est comme si Petit-Bout collait un nez rouge de clown à ce réel qu’il lui faut à tout prix travestir pour oser le regarder, pour continuer à subir, pour pouvoir tenir, durer.

Petit-Bout pense parfois à cet autre Petit-Bout traîné devant un tribunal révolutionnaire, en grand danger de guillotine et donc de perdre un petit bout capital - c’est le cas de le dire – de sa personne, et que le président interpelle et nomme en lui ajoutant étourdiment une particule nobiliaire (« Citoyen de Petit-Bout »), et qui, ne perdant pas la tête – c’est encore le cas de le dire -, réplique : « Moi qui craignais que l’on me raccourcisse, voilà que vous m’allongez ! ». La chance a voulu que ce président de tribunal révolutionnaire soit accessible à l’humour – ce qui ne devait pas courir les rues - et qu’il libère sur le champ l’accusé en entendant le cri d’un génial assistant : « Qu’on l’élargisse ! »
Beaucoup sauvent aussi leur tête, au figuré, évitant grâce à l’humour de sombrer dans la folie ou la dépression. Quand le monde devient fou ou simplement inquiétant, bizarre, l’humour est comme un réflexe de mise à distance de l’intolérable ou de l’étrange, et par ce recul, Petit-Bout s’éloigne et évite la contagion de la déraison.

Mais que Petit-Bout ne se fasse pas d’illusions : ses rires et ses sourires, s’ils sont trop systématiques, sont des indices de vulnérabilité pour ceux qui savent « lire » et qui sont en quête de proies faciles.
Et si l’humour décontenance toujours un agresseur qui ne sait voir les choses qu’au premier degré, à la lumière de ses haines, si cela le désarme pour un temps, il en est que cela exaspère, et les inoffensives fléchettes du rieur lui reviennent alors zoomées en flèches bien plus dangereuses. Il y a un effet boomerang de l’humour qui est une arme toujours à double tranchant qu’il faut apprendre à manier à bon escient et avec délicatesse.

Mais tout de même, rire, sourire, voir, écouter et même subir et n’en penser pas moins, prendre l’habitude de s’élever par la pensée souriante au-dessus des agressions et des souffrances endurées, autant de règles précieuses d’une sorte d’hygiène affective et intellectuelle.
Au bout du compte, c’est tout de même une grande force – une sorte d’auto-résilience - que de savoir, de pouvoir rire – intérieurement, ne serait-ce qu’un instant – de la sale gueule du bourreau, même s’il y a tout lieu d’en trembler.

Dolto et le parler vrai : une «voie royale » vers l’inconscient des nourrissons

Pour Freud, le rêve, l’analyse qu’on en fait pour lui donner du sens, est la voie royale vers l’inconscient.
Quoi de plus bizarre, de plus inquiétant parfois que ces rêves dont nous nous souvenons – pas toujours d’ailleurs : notre inconscient tient à son incognito, à sa « paix » même si cette paix se paie d’une forte tension intérieure épuisante psychiquement, sans qu’on se doute des raisons de cette « fatigue » ?
C’est que notre inconscient « encaisse » tout, en particulier tout ce qui nous blesse.
Les blessures, les souffrances de notre moi ne nous viennent pas que de l’extérieur, de l’autre, mais aussi et souvent de notre « mauvaise conscience », de nos intentions agressives difficilement contenues, de ces pensées qui nous culpabilisent et qu’on voudrait oublier.
Ce stockage intérieur des blessures, des souffrances subies, est sans doute une manière de différer une réponse agressive en retour. Sinon ce serait la guerre perpétuelle, la loi du talion systématique.
Ce refoulement est souvent voulu, plus ou moins bien maîtrisé : on « avale » une humiliation, on ne réplique pas du tac au tac à une parole blessante : on ne cesse de tenter de faire bonne figure, d’espérer une embellie relationnelle. Sinon nous ne cesserions de nous battre comme des chiens devenus furieux. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans les passages à l’acte, quand une mauvaise goutte de trop fait déborder ce vase de rétention qui étale dans le temps les traumatismes subis, qui donne sa chance au temps, qui espère un mieux, qu’un acte, une parole positifs à nos yeux vienne effacer, atténuer tout au moins, panser un peu, et différer l’éventuelle poursuite des hostilités.
Le refoulement qui reste conscient c’est la diplomatie de notre inconscient, une chance donnée à la vie sociale.
Mais le tout petit ne sait pas, ne peut pas, comme l’adulte maîtriser sa souffrance, il ne sait pas y répondre, il est sans grande expérience affective. Il lui faut, et très vite, en retour, le baume apaisant, cicatrisant d’un geste, d’une bonne parole, d’un parler vrai.

Mais attention ! Le pervers sadique sait très bien blesser et parfois tuer avec des mots : Ces mots si mauvais, si dangereux, c’est son parler vrai à lui, c’est lui. Nous reparlerons et souvent des travaux de Marie-France Hirrigoyen, qu’il faut considérer à l’égal de F. Dolto quant à la générosité et au courage de son dire vrai sur le harcèlement.

Comment est-ce que l’inconscient se manifeste dans la vie tous les jours ? De mille manières, on pourrait dire par des indiscrétions : Par exemple par des lapsus qui nous échappent, des jeux de mots qui sont des façons de dire sans dire, des pulsions, des comportements mal contrôlés, des réactions qui surprennent, ces « actes manqués » qui nous étonnent nous-mêmes…
Notre inconscient est omniprésent. Nous sommes toujours plus ou moins poussés, tiraillés, ballottés par des forces contradictoires, des énergies – nos énergies…) qui nous habitent et qui luttent entre elles.
C’est souvent l’anarchie dans notre monde intérieur si mal éclairé : on ne sait qui commande des forces du bien ou des forces du mal - notre bien, notre mal à nous, pas toujours bien conformes à la cohabitation sociale.
L’analyse, c’est un effort d’élucidation de ces mystères internes qui nous travaillent. C’est toujours tenter d’amener à la lumière de notre conscience de vilaines choses enfin regardables. Car c’était ça : on ne voulait pas voir, pas savoir, on appuyait de toutes les forces de ses défenses sur cette bonde qui menace parfois d’exploser. On voulait oublier ce qu’on nous avait fait, ce qu’on aurait pu faire si on s’était laissé aller, si on avait osé, si on avait eu le courage.
Le rêve, c’est le salon de maquillage, c’est l’habilleuse qui travestit ces vilains souvenirs, ces horribles intentions, ces affreux visages de monstres qui restent derrière le rideau et qui voudraient tant entrer en scène, à la lumière des projecteurs. Mais qui ne sont vraiment pas présentables en l’état, qui feraient fuir le public et fermer le théâtre de la vie. Allons! Encore un petit effort de présentation, on voit encore de vilains oripeaux qui dépassent, quelques noirceurs sur vos visages. Voilà, c’est mieux, vous allez pouvoir faire votre entrée, saluer, vivre, qui et quoi que vous soyez, si laids soyez-vous. Ah ! Certes, vous allez surprendre, effrayer parfois, on n’en reviendra pas de vos accoutrements et de vos masques de carnaval, et souvent on cherchera à oublier même votre essai de spectacle malgré votre effort de travestissement.
C’est que le message exprimé n’est pas acceptable : le chiffreur a mal codé, ce qu’on croit comprendre fait peur. Il va falloir reprendre le « travail » du rêve, ce sera pour une autre nuit, un autre somme. Mais soyons tranquille, il y aura de nouvelles tentatives d’évasion, et un beau matin, un fil d’associations d’idées parti d’un bout du rêve remémoré nous mènera à notre grande surprise vers un pan de notre vérité vraie.
Parfois, la souffrance est telle, les comportements sont si perturbés, les rêves si obsessionnels, si inacceptés et si vite refoulés eux-mêmes, qu’il faut l’aide d’un analyste pour aider à cet effort de clairvoyance. Il va lui falloir libérer l’inconscient de son patient des éléments refoulés qui perturbent à son insu sa vie consciente, qui le rendent malade, inadapté à une vie sociale acceptable, qui mobilisent une grande partie de son énergie pour justement contenir le refoulé et l’empêcher d’accéder au niveau de la conscience où il serait toujours intolérable comme au temps lointain où il a été refoulé et apparemment oublié.
Mais pour Freud l’analyse ne pouvait se faire qu’avec des patients ayant un bon niveau de langage afin qu’ils puissent dire leurs rêves, verbaliser leurs associations d’idées.
Françoise Dolto a eu le génie et sans doute surtout suffisamment de bonté, de désir intense de guérir ses tout petits souffrants, de croire en leurs personnes, et d’essayer de les atteindre en leur parlant vrai, généreux, de croire que la charge émotive de l’altruisme qui les sous tendait serait perçue par le tout petit quelle que soit sa langue maternelle, que le courant devait nécessairement passer entre intention authentique de l’adulte parlant de tout son être et le besoin aussi intense de guérir, de continuer à désirer.
Le parler vrai, l’« être vrai » est toujours résilient.

Françoise Dolto ne cesse d’affirmer que le langage adulte atteint le tout petit encore au stade préverbal, même le nourrisson, même le fœtus dans les quelques semaines qui précèdent sa naissance.
C’est que le langage parlé, si spectaculaire, n’est qu’un des langages qu’utilise toute communication entre deux personnes.
La communication directe est toujours tout un faisceau de langages, les uns conscients (la parole qui s’entend, les mimiques, les gestes…, qui l’accompagnent et qui se voient), d’autres inconscients (la charge émotive, l’intention sous-tendue…, qui donnent aux mots exprimés leur vraie valeur, positive, neutre ou négative).
Dans tous nos propos, il y a toujours bien plus que des mots et des idées : il y a surtout, sous-jacents ; des éléments inconscients qui dépendent du destinataire des propos, de notre relation avec lui, de ce que nous lui voulons, de ce que nous en espérons…, mais qui dépendent aussi de nous et qui révèlent toujours quelque chose de notre moi profond, authentique, de sa coloration plus ou moins altruiste, de notre générosité, de notre sincérité relationnelle.

Françoise Dolto n’a jamais rien révélé du contenu des analyses qu’elle a pratiquées.
C’est ainsi que « L’association Archives et Documentation Françoise Dolto » créée en 1990 par les ayants-droits de Françoise Dolto 230 rue St-Jacques à Paris, met à disposition des chercheurs tous ses travaux, et que son but est de « Conserver le patrimoine que constituent les archives laissées par Françoise Dolto, qui comprend des écrits originaux, des manuscrits travaillés, des notes, de la correspondance, des cassettes audio et vidéo – à l’exception des dossiers de patients, que la psychanalyste a tenu à détruire avant sa mort. »
Mais Françoise Dolto nous en dit beaucoup sur sa technique, sa conception de l’analyse, en particulier des nourrissons à laquelle elle a consacré ses dernières années.
Elle nous apprend que la parole, comme un geste, comme une action, peut être bonne ou mauvaise, structurante ou déstructurante, positive ou négative.
Et cela à des périodes de très grande sensibilité, ces « étapes majeures de l’enfant », en particulier les minutes qui suivent la naissance, chaque fois que le tout petit en devenir aborde une nouvelle manière de vivre, accède à de nouveaux pouvoirs (la marche, la parole, la continence – qui peuvent être acceptés ou refusés), mais aussi dans les moments de traumatismes et de souffrance où pourrait s’insinuer le doute dans la fiabilité des partenaires, de l’entourage, des valeurs sûres qui font que la vie vaut d’être vécue, que la victoire sur la difficulté présente vaudra la peine qu’on ait tenté de la surmonter.

Ainsi la parole mauvaise, parfois intentionnellement blessante (Cf une réponse de FD : En substance : « …la naissance d’un nouveau né suscite des sentiments d’intense jalousie contre la famille de cet enfant, d’où les prophéties de difficultés, voire de malheur «Eh ! bien, celle-ci, elle vous en fera voir ! », la parole méchante – parfois la seule pensée mauvaise non dite mais qui « passe » pourtant, se perçoivent, se lisent, « s’entendent » sur les visages, dans la dureté des regards, dans les attitudes, dans l’absence de certains gestes… - cette parole fausse, non vraie, inauthentique peut-être une agression, un passage à l’acte, et génère alors de graves perturbations qui se révèleront par la suite.

Pour FD, taire, ne pas dire, parler faux, parler mauvais c’est blesser, traumatiser.
Dire, révéler, apprendre, même et surtout aux pré-verbaux, c’est prévenir de bien plus graves traumatismes, car la vérité survient toujours même si elle n’accède pas à la conscience (et elle est alors épuisante), c’est atténuer les rivalités fraternelles, c’est atténuer les tensions œdipiennes…

Parler vrai, mettre en mots justes et intentionnellement généreux, c’est toujours prévenir, c’est toujours apaiser, conforter la fiabilité de la relation, c’est objectiver, mettre à distance, extérioriser quelque chose qui blesse intérieurement, qui ferait encore plus mal si le temps passait sur des non dits et pourtant ressentis.
La douleur non parlée ne s’oublie pas.
L’adulte a la parole, en fait le pouvoir communiquer, le tout petit pas encore.
Il est du devoir de l’adulte qui perçoit la souffrance, le mal être du tout petit, de lui « dire » en mots et en manières d’être alors avec lui, son interprétation de son mal et de ses causes, son empathie (il comprend, partage la souffrance) , et les remèdes possibles.

La voie royale qui mène à l’inconscient des tout petits n’est jamais bien fermée. C’est toujours journée portes ouvertes. Tout et n’importe qui peut s’y engouffrer et y commettre des ravages. Mais aussi n’importe qui peut y avancer à mots doux et vrais, le visage ouvert, et faire alors beaucoup de bien.

Allez, et pour finir ces paroles si positives de Françoise Dolto, p 197 de « Tout est langage » :

  • Question : Vous faites des psychanalyses avec des enfants qui n’ont pas encore le langage…
  • F.D. : …pas le langage verbal pour s’exprimer, mais ils ont le langage, sans cela on ne peut pas faire de psychanalyse avec des enfants.
  • Question : Quelle valeur ont les mots en eux-mêmes pour un petit qui ne sait pas parler ?
  • F.D. : On leur dit très peu de mots. On « est » avec eux dans ce qu’ils font. Être. Les mots sont ceux qui nous expriment nous-mêmes, en vérité, pas des mots « à leur portée », mais des mots du vocabulaire clairs pour nous.
    Chez l’adulte, il y a des séances d’analyse qui se passent dans le silence total. De même , avec l’enfant, il y a des séances dans le silence total, un silence verbal, avec une énorme animation de communication. »

Jeux de Tout Petit : les couleurs du printemps au jardin

En ce début de printemps, nous-mêmes, adultes et grands enfants, sommes assaillis de sensations de tous ordres. Surtout n’en privons pas nos tout petits.
Sortons au jardin, dès qu’il fait beau, notre tout petit, en poussette s’il ne marche pas encore, à pied, bien botté si c’est déjà un grand ou une grande. N’oublions pas les aînés qui vont déjà à la maternelle.
Équipons-nous d’un bon sécateur, et de temps en temps, après avoir beaucoup admiré, senti, parlé, prélevons, une brindille, un rameau de 10 A 20 cm, feuillu et/ou fleuri, et faisons que ce soit notre tout petit qui le mette dans un grand sac plastique. Un appareil photo numérique, une caméra permettront de « saisir » des objets et des séquences précieuses, comme par la suite de mémoriser les rangements qu’on pourra faire éventuellement.

Relisez le précédent billet « ToutPetits-Jeux (TpJx) : Jeux de rien, jeux de tout » et voyez la collecte de rameaux feuillus, fleuris ou non que nous avons faite.
Mais ce bain de nature renaissante, cette immersion dans la douceur et la beauté printanières ne se réduit pas aux quelques images que vous pouvez voir (« Images TpJx) dans la marge de gauche du blog, mais aussi ici, dans notre galerie Flickr « Fleurs et feuilles : les couleurs du jardin de Toutpetits ». Cet album, vous pouvez l’organiser en diaporama, à partir de Flickr ou en visualiser une à une chaque image.
Mais chacun de vous saura, aidé des aînés, en tirer bien d’autres richesses, bien d’autres manières de sensibiliser les tout petits à la richesse et à l’infinie diversité du réel, aux similitudes, ressemblances, comme aux différences qu’on y perçoit, ce « jeu » qu’il faut introduire dans la globalité originelle pour une compréhension de plus en plus fine.
Ce plaisir d’essais de catégorisations, de classifications par similitudes et contrastes n’est que la dernière étape de cette glane, de cette promenade, de ce bain dans la nature.
Et on peut « récolter » bien d’autres trésors selon les hasards, les chances de la sortie.

Tout d’abord, il y a le bonheur, le bien-être, le plaisir et le désir d’encore plus de plaisir.
Tout Petit reconnaît parfaitement les préparatifs d’une sortie, d’une promenade : pas mieux et pas moins que votre chien quand vous prononcez certains mots, quand vous décrochez sa laisse… D’ailleurs, il faut que vous l’invitiez à cette sortie au jardin : vous verrez qu’il y participera avec autant de bonheur que vos enfants, et que sa présence contribuera à la plénitude du plaisir collectif. Et si Papa est là lui aussi, alors…
Les tout petits sont particulièrement sensibles au monde végétal vivant. Écoutez Françoise Dolto :
« Si vous voulez déclencher la joie chez un bébé atone et qui semble ignorer le sourire, montres-lui une feuille de marronnier, une feuille de caoutchouc, une banale plante verte d’appartement : vous verrez ce petit, qui n’avait jamais souri, s’exalter, respirer à larges poumons et donner les preuves d’un échange réel
qu’il semblait jusque-là n’avoir jamais connu. Ceci est extrêmement intéressant, car à cet âge où l’enfant ne voit pas à proprement parler, nous constatons cependant qu’il se passe quelque chose de merveilleusement exaltant, de tout à fait salutaire entre lui et les plantes, sans pouvoir définir précisément cet échange. » Dans le paragraphe suivant de ce précieux livre (« Les étapes majeures de l’enfance » Gallimard, Folio essais p 350), Françoise Dolto illustre encore mieux la force exaltante et stabilisatrice de ce contact enfant / monde végétal (un peu sans doute ce que permet un animal, un chien, un poney, pour un enfant autiste), et elle termine ainsi: « Que se passe-t-il ? Un échange certainement. Et tout dans l’enfant prouve l’activité de cet échange, échange physiologique d’abord, puis l’expression typiquement humaine qu’est la mimique même du sourire. »

Toute sortie en plein air avec un tout petit doit être pour lui un temps bref et dense d’exaltation, de stimulation, d’éveil sensoriel, de découvertes, et non pas comme trop souvent, un moment de sieste, une sorte d’anesthésie commode par l’oxygène de l’air plus pur.

Essayons de faire un inventaire de ce déferlement sensoriel qui submerge le tout petit (qui est loin d’être blasé comme nous).
Pour tout cela il faudra vous aussi vous exalter, vous enthousiasmer, participer comme si vous sortiez de prison, comme si vous débarquiez dans un jardin d’Eden. Ces sensations affectives, cette bulle de plaisir contagieux qui va vous entourer, c’est le gage certain d’un enrichissement pour votre tout petit. Mais aussi pour les plus grands : les joies sincères et partagées sont les plus intenses, les plus vraies, les plus apaisantes.

Alors ne soyez pas avare de vos « Oh c’est beau ! c’est joli ! Comme elles sont bien rangées ces feuilles sur la branche !, hum! ça sent bon”…
Sensations tactiles passives : L’air, le vent, la fraîcheur, la chaleur des zones ensoleillées, l’humidité de quelques gouttes tombées des branchages ou demeurées sur les rameaux cueillis, la caresse des feuilles, des menus rameaux promenés sur la main, le bras, le visage…
Sensations tactiles actives (souvent coordonnées avec le plaisir visuel des formes et des couleurs, les abeilles sur les fleurs, les merles affairés sur la pelouse, et la découverte provoquée, renouvelée des parfums…
Tout ce qui est saisi, manipulé, décortiqué, effeuillé, mais aussi porté à la bouche (attention !)
Sensations auditives : Le vent encore, le murmure, les bruissements divers selon les arbres, des bourdonnements d’insectes, des chants d’oiseaux, des voix, des bruits familiers plus ou moins connus et reconnus selon l’âge…

Et bien sûr, en fonction de l’âge, n’hésitez pas à employer les mots qui donnent leur identité aux choses, aux sensations (c’est beau, joli, j’aime bien cette odeur), les noms de couleurs, de quelques arbres typiques, les abeilles…) Là aussi, il faut parler vrai: parler juste et sincère.

Tout cela – et vous découvrirez bien d’autres sources possibles de jeux de connaissance, reconnaissance, discrimination - dans un climat de plaisir partagé.

C’est ce climat positif de plaisir qui persistera un peu plus tard, quand vous reprendrez votre « moisson » de souvenirs, d’objets concrets, bien réels, avec lesquels nous allons jouer, avec l’aide des plus grands.

Nos jeux, dans cette seconde phase seront surtout la redécouverte des joies et des sensations tactiles, visuelles, olfactives déjà vécues – même les bruissements en demandant par exemple à un grand de faire le vent, en agitant un rameau de conifère…

La partie classement, catégorisation que vous voyez dans les images que j’ai jointes au blog et dans notre galerie de Flickr, n’est pas l’essentiel pour vos tout petits de moins de 3 ans.
L’essentiel pour eux cela a été le plaisir partagé puis retrouvé quelques heures ou quelques jours après.
Les plus grands, les cracks de la maternelle ou des petites classes du primaire, se feront une joie de présider au tri des rameaux, à leur rangement dans des « petites maisons » rouges, vertes, jaunes… Vous aurez facilement la chance de trouver bien d’autres nuances de couleurs dans vos jardins, surtout si vous avez quelques parterres de tulipes parsemés de pétales. Ce serait bien que ce soit le geste (guidé au besoin et commenté par le plus grand) du tout petit qui place dans sa maison le rameau dont on parle. Soyez sûrs, que comme en classe à plusieurs divisions, les grands sont d’excellents pédagogues et savent trouver les mots pour faire comprendre quelque chose à un plus petit.

Vous l’avez compris, une foule de rangements, de catégorisations sont possibles avec le même « matériel » ; et on n’est pas non plus obligé de tout trier, de tout catégoriser : ainsi les nuances sont une étape importante, mais la réussite ou l’échec ne prouve en rien précocité ou retard intellectuel : l’essentiel c’est de toucher, de bricoler, d’ordonner un réel multiforme, multicritères, toujours dans la joie et dans la conscience d’un progrès, d’un enrichissement, d’une meilleure connaissance.

Photographiez, filmez ces moments de bonheur. Vos glanes, vos « exploitations » seront forcément différentes.
Ce serait vraiment très bien si vous les joigniez à la galerie Flickr. Prenez la peine de la visiter, de l’explorer, d’y tenter des envois de vos images. Voyez en particulier la « Foire aux questions » (la FAQ) ainsi que les « outils » offerts par le logiciel Flickr (le logiciel de téléchargement de vos photos :
Flickr Uploadr 3.0 qui fonctionne pour Windows Vista et XP, ainsi que La Galerie de photos Windows Live est « la nouvelle application de gestion photos gratuite de Microsoft. Elle facilite le téléchargement des photos de votre appareil ou carte mémoire, leur édition ou rognage, et les télécharge directement dans Flickr. » Vous pourrez ranger votre série de photos dans un « album » que vous pourrez nommer, assortir chacune des photos de votre album d’un titre et de « tags » (de mots-clé)… C’est impressionnant de puissance (plus de 3000 nouvelles photos chaque minute, plus de 3 milliards au total. Profitez-en, régalez-vous !).

ToutPetits-Jeux (TpJx) : Jeux de rien, jeux de tout

Relisons d’abord cette page « Jouer avec rien, jouer avec tout », et celle-ci aussi, déjà plus pratique : « Des intentions à l’action »
Cette page de rien contient tout l’essentiel de ce dont il faut être persuadé : L’intelligence d’un petit d’homme se construit dès la naissance, et sitôt que la main devient capable de tenir et que le regard se coordonne pour profiter des trouvailles de la main et des manipulations, le déjà formidable cerveau est envahi de sensations visuelles, tactiles… que tant bien que mal - mais en tout cas de mieux en mieux à mesure des tâtonnements - il analyse, coordonne, mémorise. C’est dans ce triangle main / œil / pensée que se sont forgés, que se forgeront tous les génies de l’humanité, passés et à venir. Cela va durer jusqu’à l’adolescence : alors le cerveau tout puissant, fort de son vécu concret, saura se passer de la main et de l’œil (sinon pour mémoriser par écrit le cheminement de ses hypothèses). C’est alors que le « tu vois ? » prend toute sa valeur de représentation.
Mais dès les tout débuts de la préhension, du déliement digital et de la coordination oculomotrice, étymologiquement, déjà, comprendre c’est prendre avec soi.

Comprendre c’est incorporer. Incorporer le réel comme une indispensable nourriture.
L’enfant est insatiable de ces interminables
festins de sensations. La pensée seule de l’enfant tourne vite à vide. Car ces boulimies sensorielles sont assorties de plaisirs immédiats. Le plaisir ressenti est alors la récompense de l’action entreprise, si modeste, si élémentaire et sensorimotrice soit-elle. Et ce plaisir-conséquence est le moteur d’un désir causal qui va relancer l’action de nos petits maniaques qui vont répéter jusqu’à épuisement de tout leur suc de bonheur leurs petits schèmes de rien du tout. Mais petit schème deviendra schéma, puis équation, puis plan puis création : la boucle sera bouclée, du réel initial, donné, au réel repensé, modifié, amélioré.

Alors soyons bons et généreux avec nos tout petits : Soyons les parents nourriciers de leur intelligence en devenir. Parce qu’aussi précieux que le lait maternel dont ils vont faire les fibres de leur corps, abreuvons-les de ce cocktail précieux de sensations, et de paroles, de mots, dont ils vont tisser les fibres de leur intelligence.

Parlons à nos tout petits, dès leur naissance. Et soyons de bons acteurs qui jouent sincèrement leur rôle mais en n’ayant pas peur d’en rajouter. Soyons enthousiastes pour eux, comme eux. Commentons nos actions, leurs réactions, leur plaisirs ou leurs petits chagrins d’échecs, leurs impatiences. Cette empathie profonde, cette communion dans un plaisir sans doute quelque peu régressif et bêtifiant (vu de l’extérieur), mais en tout cas partagé, c’est cela la signature de la réussite pour un tout petit, un bonheur dont il ne se lasse ni se fatigue jamais.

Le critère est simple : Bébé est heureux, cela se voit, s’entend, se sent. Il en redemande et n’est pas dans un état de trop grande excitation. Il sourit, rit, jubile, frémit souvent de tout son corps, agite bras et jambes pour bien montrer son désir de participer. Sa fatigue, alors, est une saine fatigue sans refus du sommeil qui le saisit soudain. Et soyez sûr que les « jeux », l’action et le plaisir et leur « digestion », leur affinement, leur maîtrise, vont se poursuivre dans les phases de rêves où vous serez quelque peu mêlés.

Demain, en poussette, à cou, - ou à pied si on est déjà grand -, nous sortirons avec Tout Petit et ses aînés déjà en maternelle, et nous irons ensemble dans le jardin, jouer avec les couleurs du printemps.
En attendant, jetez un œil sur cette cueillette de rameaux que Val (4;6) et moi avons faite en pensant à ce qui pourrait bien plaire à un vraiment tout petit.

Ségolène, Boris, Tim et les autres… croisés de la résilience

Ils sont 26 à s’être rassemblés sous la bannière de la résilience pour réunir leurs compétences et leurs dévouements au service de l’enfance maltraitée et rédiger un précieux ouvrage publié par la Fondation de France aux Éditions Érès « La résilience : « le réalisme de l’espérance », à la suite du colloque qui a eu lieu à Paris les 29 et 30 mai 2000, à l’initiative de la Fondation pour l’Enfance.
La Fondation pour l’Enfance a été créée par Anne-Aymone Giscard d’Estaing en 1977 et le colloque qu’elle présidait en 2000 était parrainé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance.
C’est dire l’importance et la force fédératrice de ce thème de la résilience capable de transcender des différences politiques et de faire converger efficacement les désirs de protection des enfants et de tous ceux que malmène leur destin au point de risquer en être détruits.
Il faut dire que jusqu’il n’y a guère plus d’une trentaine d’années, on avait, même en Europe, une conception très fataliste, très innéiste de la survenue ou de la maîtrise du malheur. On était en quelque sorte prédestiné à être victime et éventuellement à pouvoir s’en tirer, repartir, rebondir.
Mme Royal souligne l’approche renouvelée de la maltraitance que permet le concept de résilience : « …une approche où l’attention due aux victimes oblige à ne jamais s’incliner devant la loi du silence… une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert ». Elle reconnaît avoir ignoré le mot précis de « résilience » qui correspondait à ses questionnements et l’avoir découvert à la lecture de ce « Merveilleux malheur », dont Boris Cyrulnilk est l’auteur. « Il me manquait le mot pour dire ce que je constatais : l’intensité de la souffrance, aussi la capacité de résistance des enfants maltraités, leur étonnante propension (pour peu qu’on les accompagne intelligemment et leur offre les points d’appui adéquats) à rebondir, à repartir, à faire que la vie l’emporte sur la mort, alors même qu’on aurait pu les croire définitivement cassés. » Elle souligne aussi l’importance de l’effet Pygmalion, ces propos qui se veulent très tôt et sentencieusement prophétiques d’un destin de réussite ou d’échec. « Dans le domaine des apprentissages comme dans celui de la maltraitance, l’ennemi principal est parfois ce déterminisme fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reproduction sans espoir. Ce déterminisme-là voudrait que, parce que les parents n’ont pas aimé l’école, leurs enfants y échouent forcément et que la répétition soit la malédiction sans appel de tous les maltraités, qui, forcément, maltraiteront un jour. »
Pour Ségolène Royal, «… la pauvreté, la précarité, le surendettement, les vies assaillies de toutes parts par la difficulté sont, pour les enfants qui les vivent et pour leurs parents, une maltraitance sociale à laquelle il n’y a pas lieu, non plus, de se résigner. »
Et chacun de nous peut constater que cette maltraitance sociale, après 8 années de ce 21ème siècle que l’on nous disait il n’y a pas si longtemps, si prometteur d’abondance, de bonheur et de sécurité, cette maltraitance sociale frappe et hache maintenant sans retenue, sans égard pour les éliminés ni regard pour les dégâts commis.

L’espoir, voilà le maître mot que sous-tend le concept de résilience, qui est la négation de la résignation, de l’irréversibilité. Mais cette confiance, ce devoir d’espérance en la résilience des victimes, si atteintes soient-elles, n’est pas la foi du charbonnier. Elle est une espérance réaliste, fondée sur l’expérience, sur l’observation de ces réussites, de ces rétablissements paradoxaux que l’on est bien obligé de constater et qui nous interpellent et nous soufflent que les plus vilains des petits canards, les plus écrabouillés des traumatisés ont leur chance, et que surtout, plus jamais nous ne devons les abandonner à leur malheur présent. Nous sommes tenus par la richesse, la générosité de ce concept. Chacun de nous a désormais, à sa façon, possibilité et obligation d’aide, d’assistance, de soutien, de tuteurage résilient. Le déterminisme statistique et innéiste était bien commode pour soulager les consciences et dispenser d’effort altruiste et même du sentiment d’une quelconque responsabilité partagée. Nous, qui nous sommes tirés pour le moment des embûches de nos destinées, devons nous considérer en partie comme chanceux et pas seulement méritants. Les enfants dont les deux parents sont du jour au lendemain quasiment sans ressources du fait d’une délocalisation, d’un dégraissage, n’ont en rien démérité et tous sont les victimes innocentes d’une mondialisation, d’un libéralisme de plus en plus arrogants.

Il y a comme de la magie dans la résilience, c’est toujours l’exception paradoxale qui fait mentir les statistiques si commodes, si bien génératrices de lois conformes aux courbes de Gauss, et si prisées outre-Atlantique. Il faut dire que très longtemps a sévi le concept de vulnérabilité, dont, dit Stanislaw Tomkiewicz, «…sa dictature était si puissante, que… dans notre traité [« L'enfant et sa santé » Doin, 1987], nous avons consacré un long chapitre à la vulnérabilité [et] nous n’avons, à notre grande honte, même pas mentionné le terme de résilience, et ceci quatre ans après qu’Emmy Werner eut porté ce concept sur les fonts baptismaux. »
Le concept symétrique, est celui d’invulnérabilité, forgé par Koupernik et Anthony. Sa nocivité tient au fait qu’elle implique « …une qualité d’être humain qui lui est à la fois intrinsèque (voire génétique), permanente tout au long de sa vie et absolue (quelle que soit la nature de l’agression ou du traumatisme). Boris Cyrulnik nous montre dans ses textes, comment la résilience, au moins telle que nous la concevons en France, est au contraire pour une large part acquise, variable au fur et à mesure du déroulement de l’existence et différentielle selon la nature du stress. » (Stanislaw Tomkiewicz)

Mais la résilience, malgré ses aspects miraculeux, magiques, n’a rien de l’automatisme qu’on prêtait à l’invulnérabilité qui avait des allures de don naturel, de filiation, d’héritage élitiste. Tant mieux pour les invulnérables était-on amené à penser, et les vulnérables, quelque part doivent avoir tort… Le tri était facile, d’un côté les victimes, les cassés, les malchanceux. De l’autre ceux qui triomphaient des épreuves, parce qu’à coup sûr ils avaient de bons gênes, toute une gamme de qualités natives. Pourquoi aurait-on remis en question les données de cette trieuse si propre à perpétuer un  ordre social établi?
(À suivre, bien sûr.)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (3)

Tout petit Manouche pas encore né, j’ai baigné dans des flots d’harmonies vocales et instrumentales toutes proches à peine atténuées par le tamis amniotique.
Comme je vous disais il y a peu, ma famille et le groupe d’amis passionnés de musique qui emplissaient doublement (chacun d’eux apportait son instrument) notre roulotte, ou que nous allions visiter – et vous comprenez que je n’étais alors jamais oublié –, nous étions pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries de la Mer où la fatigue de nos deux braves chevaux et surtout la sinistre misère avaient fini par nous scotcher.
Dès que je m’éveillais la divine musique chantée ou jouée était là toute proche et en moi en même temps. Je la ressentais dans mon corps de toutes ses vibrations et elle m’emplissait d’un bien-être total ; j’étais là lové au plus près et je tressaillais doucement. Mais souvent aussi, le rythme était tel que mes décharges motrices enthousiastes saluaient l’artiste et faisaient dire à maman : « C’est déjà un fameux danseur ! »

Un jour, je l’ai su par la suite, un homme inconnu de notre petit groupe d’amis est venu avec sa guitare.
Je l’ai connu (et reconnu musicalement) après ma naissance. Il est encore mon ami, mon frère, mon père en musique, mais bien vieux, bien fatigué, et ses doigts autrefois si habiles ne lui obéissent plus.
Et maintenant, c’est moi jeune homme qui joue pour lui de sa guitare qu’il m’a donnée pour ne pas la briser de honte et de désespoir. J’avais 12 ans et, cette guitare dans les bras, je suis entré pour toujours dans le monde de la musique.

Mais laissez-moi revenir en arrière, dans mon petit chez-moi bien douillet :
Chez nous tous et toutes n’étaient pas des virtuoses, des génies de la musique, mais tous et toutes chantaient, rythmaient ou jouaient avec un égal bonheur.
Et un jour voici ce que j’ai entendu : Instantanément j’ai perçu le génie de Django et tout mon petit être a été saisi, conquis, enveloppé, imprégné. Je saurai plus tard qu’il a joué pour nous, pour moi en fait, pendant plus d’une heure pour ce premier contact. Et il est revenu, chaque jour, pendant les six semaines qu’il me restait de mon bail utérin.
Chaque jour j’avais tout un concert de guitare que m’offrait ce guitariste de génie très proche de son idole Django Reinhardt

Le jour où je suis né, il était là, et j’ai reconnu, le célèbre « Nuages » de Django que je portais en moi depuis déjà bien des semaines.
Chaque jour encore, jusqu’à mes trois mois, il est revenu, a joué, rejoué tout ce qu’il aimait tant, du mieux qu’il pouvait, comme si j’étais en personne un petit dieu de la musique qu’il se devait d’honorer d’offrandes quotidiennes.
Maman et Papa m’ont pris et tenu pour que je voie et entende de tout près celui qui me faisait tant d’honneur. Et moi je le regardais de mon regard sérieux, profond, de nouveau-né qui a déjà vécu et qui reconnait bien des sensations éprouvées de l’intérieur la veille encore. Et ce que je voyais c’était la musique, la divine musique, les cascades d’arpèges, le merveilleux métissage des notes en harmonies sublimes.
Il approchait sa guitare tout près de moi et m’inondait de ses plus beaux accords, de ses passages préférés. Tout en jouant, il appuyait même sa guitare contre moi, contre mon dos, pour que j’en sente mieux les vibrations. Souvent il posait une de mes mains, mon bras tout entier sur la table d’harmonie, sur les cordes même.

Cette belle histoire de langage musical nous est dite par Françoise Dolto dans son ouvrage de la collection folio essais de Gallimard « Tout est langage », pp 122-123, en réponse à la question ; « Une parole reçue dans l’enfance peut-elle décider de toute une vie ? ». Voici une partie de sa réponse, chaque mot, chaque parole a son poids :

« Pour les Gitans musiciens, dans le clan, le groupe, la tribu, je ne sais pas comment ils disent, quand le meilleur musicien d’un instrument se sent vieillir, ils parlent entre eux : « Il faudrait bien qu’il y ait un enfant qui reprenne », et pendant les six dernières semaines de la grossesse d’une des femmes enceintes, ce meilleur musicien vient jouer tous les jours pour le fœtus, et puis encore tous les jours durant les quelques semaines qui suivent sa naissance; il vient jouer tous les jours, pour le bébé, et ce qu’il joue le mieux. On laisse les choses comme ça, et on est sûr que cet enfant-là prendra cet instrument en grandissant. »

Visitez le site manoucheries.com (musique, parler…)

Langages d’hommes et mémoire d’outre-mère (2)

Tout est langage pour moi, déjà, moi, petit manouche qui ne vais naître que dans six semaines environ.
C’est un langage multi media, universel, que tous nous « entendons », nous les tout petits en attente de naissance officielle. Mais nous sommes nés depuis des mois déjà, depuis notre conception, affirme Françoise Dolto, notre mamie à tous, depuis le désir d’enfant de nos père et mère. Un langage du cœur et du corps qui nous porte, qui nous tient, nous maintient dans notre désir de vie et de survie.

Cette mémoire utérine puis de la toute petite enfance nous l’avons tous perdue. Mais ses enregistrements, ses « engrammes », comme dit Françoise Dolto, continuent, notre vie durant à nous influencer, bien qu’apparemment oubliés.
Moi, Manouche adulte des Saintes-Maries de la Mer, j’ai recouvré, intacte cette mémoire d’outre-mère, et c’est un Petit-Bout pas encore advenu qui vous parle. Par quel miracle ?

Sans aucun doute par la magie de la musique.
Vous savez combien, pour nous, Manouches, Gitans, Roms…, la musique est vitale. Ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante nous vient du fond des âges, à nous éternels migrants, perpétuels déracinés, presque toujours persécutés, chassés toujours plus loin, toujours en manque de nos racines les plus vraies, les plus profondes. Comme les descendants des esclaves d’Amérique dont le blues pleure leur nostalgie d’un paradis perdu.
Déjà, avant même d’être né, il ne se passait pas de jour, sans que les merveilleuses vibrations d’un chant de maman ne me saisissent et me remplissent d’un délicieux bien-être.
En fait de vibrations sonores, c’est le second garçon de Françoise Dolto qui a été gâté : Pendant la guerre, FD, bien qu’enceinte, transportait des messages de la Résistance, en vélo, pour l’aîné, le futur Carlos, en moto pour Grégoire, le second (« Je posais mon ventre sur le réservoir, et vogue la galère ! – dans « Naître et ensuite » -1978 – elle dit par ailleurs que c’est sûrement de là qu’est venue à Grégoire sa passion pour la moto).
Autre petit gâté, le futur enfant du jeune titulaire des orgues de la cathédrale de Chartres que j’écoutais il y a quelques années depuis la galerie gauche jouer magnifiquement un dimanche aux orgues situées dans la galerie droite, juste de l’autre côté. Toute la cathédrale n’était qu’ondes sonores sublimes. Je dis en souriant à la jeune femme près de moi, superbement enceinte : « Voilà assurément un futur mélomane qui doit vibrer comme nous tous ! » Et elle me répond : « C’est son papa qui joue, et habituellement je suis près de lui, et je m’appuie contre l’orgue… ».
Moi, petit manouche, qui connais si bien la voix féminine toute proche de maman, qui reconnais celle plus lointaine, plus grave et plus rauque, plus rare aussi, de mon papa, je différencie parfaitement leurs chants de leurs propos habituels, mais le moindre chant me remplit dans l’instant d’une sensation de bonheur total, de plénitude, de paix et de sécurité absolues.
Un de mes moments de plus grande félicité, c’est précisément quand je suis un peu las, que je vais faire un somme et que maman se met à me chanter une de nos merveilleuses berceuses que je reconnaîtrai après ma naissance et je saurai alors que chaque soir, elle en chantait une et même plusieurs pour essayer, longue patience, d’endormir les triplés.

Un plus grand bonheur encore, c’est quand, seul ou mêlé aux chants, un instrument prend la parole.
La parole, oui, car je reçois, je vis cela à l’égal de la musique caressante des mots de maman ou de papa qui commence, lui, par toquer gentiment contre le ventre de maman, sans doute ses trois coups pour annoncer un récital de propos caressants puis de chants ou de violon.
Papa, c’est le violon. Tonton, c’est la clarinette, Papy l’accordéon.
Maman, elle, n’a que sa voix. Elle a, elle aura toujours les bras pris, les mains occupées. Par bonheur pour elle et pour nous, elle a une superbe voix qui lui vient d’ancêtres Andalous.

Chez nous, dans notre pauvre roulotte, il y a toujours de la musique, et les notes qui virevoltent tout autour attirent toujours de nouveaux amateurs passionnés, chanteurs, musiciens.
Nous sommes pour ainsi dire les Bach des Saintes-Maries.
(À suivre)