Des nouvelles, excellentes, en effet, puisque le Goncourt de la nouvelle leur a été attribué en 2010.
Vous sentez-vous en appétit? Pour une fois, nous allons commencer ce menu de gastronomie littéraire par le dessert, le “Journal d’écriture”. Alors bien mis en bouche, nous dégusterons et apprécierons encore mieux les quatre mets délicats que sont les nouvelles qu’un “chef” brillant et déjà réputé nous propose aujourd’hui : “Concerto à la mémoire d’un ange”
Quatre nouvelles remarquables.
Comme je vous disais, il est préférable de se rendre tout de suite aux pages 195 puis 197.
Là nous découvrons en “entrée/dessert” ce qu’est le métier d’écrivain selon Éric Emmanuel Schmitt, sa mission, la responsabilité dont il s’estime chargé :
Un bonus de vingt pages, l’équivalent littéraire du “making of” d’un DVD.
Éric-Emmanuel Schmitt s’y livre , s’y révèle avec une rare authenticité. Il nous prend par la main et nous introduit dans ses arrière cuisines où il nous concocte ses chefs d’œuvres. Il nous y donne tout bonnement tous ses coups de main mais aussi ses motivations, pourquoi il nous régale si joliment. Son “journal d’écriture” est un carnet intime, plein de confidences faites à un lecteur qu’il juge digne de sa confiance. Mais quand il nous rapporte que “Voltaire disait que les meilleurs livres sont ceux écrits à moitié par l’imagination du lecteur”, il poursuit finement :
“…mais, au fond de moi, j’ai toujours envie d’ajouter : pourvu que le lecteur ait du talent.”
Vous voyez, ces vingt pages nous apprennent beaucoup sur l’auteur.
Mais aussi sur la littérature :
Comme toujours, dans une œuvre, il faut certes une étincelle (de génie peut-être) mais surtout beaucoup de travail et de transpiration. Jules Renard disait “Il n’y a pas de génie en littérature, il n’y a que des bœufs de labour”. Et l’idée fuyante, l’étincelle qui va embraser la pensée, il faut “la saisir par le cou et lui écraser le nez sur la page”.
L’écrivain comme sous influence :
“Hier matin, une idée a fait irruption dans mon esprit, si forte, si séduisante, si péremptoire , qu’en quarante-huit heures, sans gêne, elle s’est installée chez moi, a changé mes plans, mes dispositions, mes interrogations et s’est emparée de mon avenir. Elle me considère comme un partenaire qui lui obéit. Le pire? Elle amène sa famille avec elle”…
… comme une chatte qui sait vous séduire, se faire adopter et vous présente alors toute sa ribambelle de chatons.
Je vous laisse le plaisir de lire cette idée générique, dès la première page (197) du “journal d’écriture”. Elle sera le fil conducteur de l’ensemble du recueil des quatre nouvelles, dont la troisième donne son titre au livre : “Concerto à la mémoire d’un ange”.
Sitôt cette idée jetée sur le papier…
…”voilà que ses sœurs ont rappliqué….”
“Ce soir, j’en suis déjà à huit ou neuf. La joie m’empêche d’éprouver la fatigue.
Une certitude donc: voici un livre qui demande à naître.
Cette idée générique fait l’unité de ce livre.
Sainte Rita aussi ! qui est la patronne des causes perdues et qu’on retrouve avec surprise et ravissement à un détour de chacune des quatre nouvelles (“elle surgit, telle un diamant à facettes dans ces histoires”).
Ce livre n’est donc pas un recueil de quatre nouvelles disparates. Loin de là. Vous aurez longuement en bouche les saveurs que lui procurent quatre épices corsées : “damnation”, “rédemption”, “victime”, “bourreau”.
Et vous saurez qu’on peut passer d’une saveur à l’autre, d’un état à l’autre, qu’une destinée n’est jamais définitivement scellée, enfermée pour toujours dans un comportement.
Alors vous découvrirez la profondeur de cet écrivain qui est un philosophe optimiste : si noir soit devenu l’homme, sa rédemption, son auto-sauvetage est toujours possible.
Les nouvelles d’Éric-Emmanuel Schmitt sont un enchantement, leur écriture est un enfantement.
L’intimité de la pensée d’un écrivain – façon Schmitt – c’est bien plus qu’un office où on appliquerait des recettes, des trucs d’atelier d’écriture. Tenez, voyez plutôt à quel point l’écrivain est asservi par l’écriture, comme il est pris par le besoin d’écrire :
“Comme d’habitude, je ne vis plus. L’écriture s’est emparée de moi et a placé tout ce qui ne la concerne pas en suspension. Mis entre parenthèses, je me réduis à un scribe, une main au servie d’une urgence : les personnages qui veulent exister, l’histoire qui veut trouver ses mots.”
Comme une femme qui tombe enceinte, Schmitt est soudain “gros” d’un enfant à venir. Un enfant sans aucun doute désiré, mais peut-être plus : un enfant qui s’impose. À entendre ce désir de vivre prêté à l’embryon de récit, on croirait entendre Dolto. Un désir irrépressible a brusquement fécondé la pensée de l’écrivain. Et comme une femme enceinte, il vit désormais un peu replié, un peu coupé du monde, attentif à ce qui germe en lui.
Une nouvelle a la densité, la présence, la vie d’une pièce de théâtre
Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas un chauffard, c’est un conducteur pressé. Pressé de nous mener au dénouement qu’il a prémédité. C’est “qu’une nouvelle est une épure de roman, un roman réduit à l’essentiel“.
Attachons bien les ceintures et regardons attentivement, les virages sont soudains. Les coups de théâtre, les rebondissements ne préviennent pas et on ne s’attardera pas, on ne flânera pas. Il faut suivre, comme au théâtre. L’assoupissement n’est pas permis.
“Le nouvelliste a le sentiment de diriger le lecteur : il l’empoigne à la première phrase pour l’amener à la dernière, sans arrêt, sans escale, ainsi qu’il est habitué à la faire au théâtre.”
Avec Éric-Emmanuel Schmitt, on ne peut se laisser aller à quelques secondes de lecture automatique. “La brièveté rend la lecture captive”. Nouvelle oblige, tout est important, chaque mot compte parce que vraiment voulu, comme un enfant désiré dont on a longuement façonné chaque trait en l’imaginant, comme un sculpteur rêve son projet face à la pierre brute.
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